Sacred Games de Vikram Chandra

Sartaj Singh, un inspecteur sikh de la police de Bombay, est connu dans son district pour son turban, sa barbe et son charme, comme l’était son père avant lui au même poste. Protégé d’un commissaire en bisbi avec Suleiman Isa, l’un des gangsters les plus connus de Bombay, Sartaj mène une petite existence sans grande ambition, se contentant de résoudre quelques affaires, évitant les ennuis et arrondissant ces fins de mois par quelques pots de vin comme tous les flics de Bombay…

Jusqu’au jour où il reçoit un appel anonyme lui révélant la planque de Ganesh Gaitonde, l’autre grand gangster de Bombay, éternel rival de Suleiman Isa. Arrivé devant l’abri anti-atomique de Gaitonde, sorte de bunker/ villa en grande partie souterraine dans laquelle ce dernier est retranché, et en attendant le bulldozer qui va lui permettre de défoncer la porte, Sartaj noue un étrange dialogue avec le gangster qui se confesse presque à lui. Au moment où il entre enfin, il arrive devant le gangster qui se suicide sous ses yeux. Il découvre également le cadavre d’une femme, un album avec les photos de dizaine de jeunes filles et une somme astronomique en faux billets. Sartaj est précipité dans une enquête aux ramifications tortueuses et qui met en jeu la sécurité d’état : il doit naviguer entre les demandes de son patron (et derrière de Suleiman Isa) et celles du CBI (Criminal Bureau of Investigation, la police fédérale et le service de contre-espionnage tout à la fois) tandis que Ganesh Gaitonde, même mort, continue de souffler à Sartaj sa confession et le récit de sa vie.

Ce roman-fleuve alterne alors les chapitres où l’on suit Sartaj, l’inspecteur sikh, dans son enquête (ou plutôt ses enquêtes, car de multiples intrigues secondaires viennent le distraire) et les chapitres du récit de la vie de Ganesh Gaitonde, comment il est passé de petite frappe à seigneur du crime de Bombay, soutien des ultra-nationalistes hindous, vivant sur un yacht au large de Bangkok, ami et amant des starlettes de Bollywood. Au centre, la menace nucléaire entre l’Inde et le Pakistan. Parfois, un chapitre « insert » vient arrêter le récit, racontant la vie d’un personnage secondaire ou un épisode de sa vie en quelques dizaines de pages.

Vikram Chandra livre un récit dont la plus grande force est la vie qui en émane. L’auteur est très doué pour décrire les campagnes indiennes, les relations familiales (magnifique chapitre évoquant une famille sikh près de la frontière avant et pendant la partition entre l’Inde et le Pakistan, sublime chapitre qui nous présente la vie de la famille musulmane pakistanaise de l’ambassadeur du Pakistan à Washington dont la mère est mourante), un peu moins pour le milieu urbain de Bombay (où se déroule la majeure partie de l’action du roman) mais extrêmement talentueux pour évoquer la pauvreté, la misère.

D’ailleurs, c’est le véritable thème du romanc: plus qu’une histoire gangsters et de flics, de rivalités indo-pakistanaise, ce livre nous montre comment en Inde (et dans les Pays en développement, les pays émergents) la réussite, l’argent est nécessaire non pas pour vivre dans le luxe, mais pour vivre. Car les lois ne protègent que les riches, les flics ne les appliquent que pour ceux qui paient. De même, la justice n’existe que pour les riches, des vérités que l’on connaît, bien sûr, dans les pays riches mais que l’on essaie de combattre ou contre lesquelles on se rebelle alors que dans ces pays elles sont intrinsèques à l’existence et considérées comme totalement naturelles. Les pauvres n’ont rien, ni argent, ni maison (juste des pucca de tôles sans eau ni électricité) et sont toujours les victimes du crime : crimes entre eux, crimes des riches, des gangsters, des flics. La violence est omniprésente dans les rapports. Et la mort frappe à l’aveuglette lorsqu’on s’approche de cette misère. La pauvreté, c’est la mort.

Peu importe la manière dont on sort de cette misère, en apprenant l’anglais et en se lançant dans les affaires, en devant gangster ou flic, en devenant mannequin puis acteur de Bollywood, la seule chose qui compte est de d’en sortir et de ne pas y retomber. C’est une lutte permanente dans laquelle seuls ceux qui gagnent ont raison. Les idéologies, les religions ne viennent que pour déterminer dans quel camp de cette lutte pour la survie on se tient.

Le roman se clôt sur une série de chapitres qui sont chacun un véritable tour de force, achevant le récit en bouclant trois cercles narratifs que l’on suivait de manière parallèle (elle est pas belle ma métaphore géométrique impossible ?) en livrant une morale classique mais avec une force inouïe.

Car, en fin de compte, il s’avère que ce livre est une fable sur la vie et donne une interprétation philosophique de l’existence, rien de moins. La vie haute en couleurs et aventureuse de Ganesh Gaitonde, le petit train-train de Sartaj Singh, les récits de vie des autres personnages — chacun nous livre un message et tous se recoupent : vivre, c’est accepter de souffrir, de ne rien contrôler, d’avoir peur sans cesse et c’est apprendre à vivre avec cela. Et, d’après vous, qui a accepté, qui n’a pas pu ?

Magistral.

Alors petit conseil de lecture : commencer ce livre en ayant devant soi au moins un mois de libre. Ne faites pas comme moi : ne le commencez pas avant la rentrée et avant d’acheter une maison. Entre le moment où je l’ai commencé et le moment où je l’ai achevé (c’est-à-dire ce matin à 6h), trois mois se sont écoulés… Et l’interrompre, vu la somme que c’est, nécessite de revenir en arrière.

 

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