The White Tiger d’Aravind Adiga

Un journaliste correspondant indien pour le Time dont c’est ici le premier livre et qui a reçu le Booker Prize 2008, rien que ça. Ah Ah, je l’ai lu avant Mathieu donc je fais ma critique avant lui. 🙂

Histoire : Dialogue fictif entre un entrepreneur indien et le premier ministre chinois en visite en Inde, le premier expliquant au second comme apprendre aux Chinois à devenir des entrepreneurs. Comment le narrateur est devenu entrepreneur ? En sortant de la masse pauvres (appelé Darkness), et en tuant son employé pour lui voler son argent.

Derrière l’histoire de ce pauvre qui s’est élevé jusqu’à la lumière (visiblement la distinction entre Darkness et Lightness est courante en Inde), on nous présente l’Inde actuelle : l’argent (comparer à l’Inde notre société n’est pas si superficiel, moquerie au passage sur les Occidentaux qui viennent en Inde trouver une inspiration spirituelle, « What a fucking joke » comme dit à plusieurs reprises le narrateur), les mensonges (Bollywood, les élections ou combien vaut une fingerprint pas grand chose en fait), la montée du communisme (déjà corrompu avant même de gouverner (logique il faut corrompre pour être élu d’ailleurs la démocratie en Inde What a fucking Joke), la valeur d’un homme (en Inde, la valeur d’un homme dépend de ce qu’il possède — portable, voiture).

Fait marquant : chauffeur 1 vaut plus que chauffeur 2 car chauffeur 1 conduit la voiture Honda du maitre alors que chauffeur 2 conduit la voiture de marque indienne du maitre. Résultat chauffeur 1 dort dans un lit et chauffeur 2 par terre à côté. Ascension sociale pour chauffeur 2, piquer la place de chauffeur 1 en conduisant la Honda.

Bref une vision consternante qu’on nous présente comme boursoufflée par l’argent, les constructions, les investissements occidentaux, la pollution, la corruption, la décadence. Et promesse d’un soulèvement à venir des masses pauvres dont le sort ignominieux cohabite de plus en plus mal avec l’exubérance des riches indiens.

Passionnant à lire. J’avais peur de le lire en anglais à cause de l’argot indien, en fait le livre se lit très bien. Et j’oublie de parler de l’humour, le livre présente toutes ses réflexions de manière cynique, et j’aime beaucoup le cynisme. Quelques scènes cocasses, comme le moment où le narrateur parce qu’il a l’argent pour le faire, veut se payer une blonde européenne (les autres pauvres le regardent avec admiration, à un moment l’un d’eux lui dit « fais ça pour nous ») sauf que le pauvre (et c’est le cas de le dire) se retrouve avec une sous-européenne (en gros elle est teinte en blonde et pas le pubis, ce qui pose problème) parce qu’il a beau avoir de l’argent, il ne fait pas partie de ceux qui se paient une européenne. Charmant.

— LN

Lorsqu’un ancien correspondant indien du Financial Times raconte son pays avec deux discours très clairs : le « miracle indien » est une supercherie et elle se construit par l’exploitation de la misère de l’Inde.

Le narrateur, Munna, apprend que le premier ministre chinois vient à Bengalore pour y découvrir le capitalisme indien, le fameux esprit d’entreprendre à l’indienne qui serait derrière le soit-disant miracle indien. Par culpabilité, par vantardise, par solitude, celui-ci écrit alors à ce ministre : sa vie est l’exemple même de l’esprit d’entreprise indien.

Clin d’œil de l’auteur : la vie de son personnage est celle d’un moins que rien né dans un village perdu au milieu des Ténèbres, la campagne miséreuse de la vallée du Gange qui accède à la Lumière, à la vie urbaine à Delhi puis se libère totalement de ses entraves pour devenir chef d’entreprise à Bengalore. Pour cela, il est devenu un meurtrier et a assassiné son employeur.

« Mais êtes-vous un homme ou un monstre? » se demande-t-il à lui-même dans le dernier chapitre et de répondre en paraphrasant Gandhi à qui un brahmane demandait, cherchant à le piéger s’il était un homme ou un dieu : « ni l’un ni l’autre : j’étais un homme mais je me suis éveillé contrairement à vous qui êtes restés endormis. »

Car White Tiger est bien le récit d’un éveil : celui du narrateur et celui du lecteur, en tout cas telle est l’intention de l’auteur, je suppose. Ce Tigre Blanc, surnom du narrateur donné par son maître d’école (qui revendait les fournitures scolaires envoyés par le gouvernement vu qu’il n’était pas payé), indique bien qu’il est une aberration : un pauvre qui se rend compte de sa misère. En effet, tout le livre nous explique que la masse des pauvres est maintenue dans une servitude ancrée dans l’esprit des Indiens dès le plus jeune âge par leur famille (« obéis pour nous rendre fiers »), par l’école (« obéis pour rendre ton gouvernement fier, pense au grand Gandhi ce qu’il a enduré pour toi ») et par la religion (« obéis pour contenter les dieux »). Cette obéissance est alors la clé de voute sur laquelle repose le miracle indien : l’exploitation effrénée de cette masse de pauvres obéissants par une caste de riches sans scrupules qui arrosent le gouvernement pour laisser surtout les choses en l’état.

Conséquence de cet éveil : le meurtre, comme un geste obligé, une conclusion évidente. Alles ist Vorbrach, pourrait-on dire : lui aussi s’éveille, mais refuse de se sacrifier, au contraire!

Tout le personnage du narrateur est donc une parabole sur l’ambition ou plutôt l’instinct de survie qui anime ceux qui doivent survivre, se sortir de la misère crasse de l’Inde. Et là encore, comme dans Sacred Games, on voit que la réussite économique et sociale en Inde n’est pas une question de confort mais une vraie question de survie. Ce personnage est aussi une dénonciation de la société indienne, de la manière dont ses codes, ses traditions sont détournées pour maintenir la grande majorité de la population dans une servitude abjecte qui se nourrit de mensonges étatiques et religieux.

Et c’est d’ailleurs la faiblesse du livrec: à force d’appuyer son propos, l’auteur perd en subtilité et en même temps en profondeur. Il écrit un roman tout de même et son intrigue manque de souffle voire de style. Le dernier chapitre, une fois que le meurtre a eu lieu, paraît même redondant, l’auteur nous expliquant via son narrateur ses intentions. Enfin, si je poursuis ma comparaison avec Sacred Games, White Tiger est bien en-deçà : en effet Sacred Games possède un souffle épique et, sous les dehors d’un polar populaire, propose un tableau au vitriol de l’ascension sociale d’un gamin d’un obscur état de l’Inde en baron du crime, du cinéma et de la politique. Plus subtile, plus épique et, j’ose le dire, mieux écrit (notamment les passages dans le passé en suivant la mère du policier), entre les deux, optez pour le polar, véritable roman social des XXe et XXIe siècles… pour l’Inde aussi.

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