Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier

https://i1.wp.com/www.lesancresnoires.com/images/dans-la-brume-electrique.jpgIl arrive parfois qu’un film vous hante. C’est le cas de le dire avec In The Electric Mist de Bertrand Tavernier.

Après avoir vu la version américaine, malgré son montage qui m’avait laissé perplexe pour ne pas dire déçu, malgré des scènes que je ne trouvais pas raccords les unes avec les autres, malgré une impression d’inachevée, il n’en restait pas moins une impression agréable, un peu poisseuse, d’un film qui me restait à l’esprit, qui occupait mes pensées.

C’est J. qui a attiré mon attention sur un article du Monde, relatant les déboires de Tavernier avec son monteur et comment, pour la sortie française, le réalisateur avait refait le montage et ajouté 30 minutes de film. Du coup, j’ai eu vraiment envie de le voir, surtout après qu’on ait reparlé des films précédents de Tavernier avec M.& F., lors du week-end de Pâques.
Convaincant H., nous sommes allés aux Cinéastes donc… et tout fut révélé.

J’y ai vu un film dont le montage retrouvait tout son sens, la voix-off également (qui reste peut-être parfois trop appuyée), les scènes conservées et coupées dans la version US redonnent une vie et un intérêt à l’intrigue policière elle-même qui, à son tour, n’en souligne que mieux les enjeux psychologiques et sociaux.

Car, j’y arrive, Dans la Brume électrique est la vision de Tavernier sur la société du Sud des États-Unis, cette Louisiane qui est associée au bayou et aux Cajuns. D’ailleurs, le bayou est le véritable personnage de ce film: sa moiteur, sa langueur, sa putrescence sont autant de motifs thématiques qui rejoignent la société raciste, secrète, corrompue et criminelle qu’est la Louisiane et, tout comme Katrina déterre le corps enseveli d’un Noir exécuté 40 ans auparavant, la tempête a mis au grand jour toute cette corruption.

Face à ce bayou hostile et dangereux, certains hommes, tel Dave Robicheaux, ont été conduits, obligés presque, à développer, s’ils ne voulaient pas sombrer, un code de l’honneur, des principes pour garder intacts leur foi dans l’homme et dans certaines valeurs. Mais pour garder cela intact, il faut s’endurcir. Et la guerre vient faire voler en éclat même les consciences les plus solides.

Car la guerre et plus généralement l’Histoire interrogent nos identités. Pour Robicheaux, ce fut le Vietnam qui le laissa alcoolique, pour le général fantôme qui hante la conscience de Robicheaux, ce fut la guerre de Sécession. Dans les deux cas, elle conduit à des atrocités contre des innocents et forcent les hommes à s’interroger sur les raisons de leur combat. « An evil, led by cupid and angry men, is infecting the world you’re born in » dit le général à Robicheaux dans une scène hallucinante et hallucinée où le flic se retrouve au milieu d’un camp de Sudistes. On est à la croisée des visions de Twin Peaks associés à l’atmosphère poisseuse d’Angel Heart (mais pas aussi poisseux ni sordide, malheureusement).
Tavernier aborde donc dans ce film ces thèmes favoris et notamment le passé et comment, s’il n’est pas regardé en face, il infecte, comme un vieille blessure gangrénée comme un traumatisme d’enfance refoulé, toute la société qui se pourrit alors de l’intérieur. Comme dans les romans de David Peace, les meurtres des prostitués, des fugueuses, de toutes ces jeunes et jolies filles de la « working-class, alone and vulnerable » ne sont que le symptôme d’une violence intrinsèque; finalement, le coupable, refugié dans sa cabane perdue dans le bayou, avec ce vieux bus d’école qui rouille sous les frondaisons humides des arbres torves, n’est qu’une incarnation — celle du mal, de ce mal qui plonge ses racines dans le cœur des hommes qui haïssent, sans même savoir pourquoi, les femmes, les pédés, les Noirs, les pauvres, eux-mêmes.

La réalisation est parfois quelque peu maladroite, les plans pas assez longs (sauf la scène de pêche, très bien vue). Elle me laisse quelque peu frustré: je voudrais qu’une scène puisse se terminer par un point de suspension, que la caméra reste alors que le personnage quitte le champ (de bataille, car il ne filme que cela, une immense et perpétuelle bataille). Et cependant, cependant, sans doute faut-il y voir là les points d’exclamation de Tavernier qui perd en subtilité (ainsi le chant d’opéra à la fin qui souligne un peu trop la résolution dramatique) ce qu’il gagne en force: à chaque fois que Robicheaux quitte la scène ou le lieu de la scène, il le fait comme sur un coup de tête, comme sous l’emprise d’une colère qu’il est parvenu à ravaler et qui l’oblige donc à partir vite, vite avant qu’elle n’explose.
Alors est-ce un grand film? D’un point de vue cinématographique, peut-être pas même si c’est bien filmé dans l’ensemble (très belles scènes du bayou lorsqu’ils vont à la recherche du corps ou lorsque l’acteur et sa copine actrice y partent en expédition*). Mais du point de vue de l’histoire, de ses thèmes, de la force de l’ambiance et surtout par la musique qu’il distille aux sons des blues cajuns, alors oui, oui, c’est un grand film qui transcende largement et puissamment le genre du polar dans lequel il s’inscrit pourtant, marque évidente de la grandeur de toute œuvre.
* D’ailleurs, ces images ont évoqué dans mon inconscient le rêve que j’avais eu: j’étais à bord d’un bateau muni d’une grande hélice à l’arrière qui voguait rapidement sur un paysage de bayou. Il y avait F. aussi. Et lorsqu’on se penchait au-dessus de l’eau transparente on voyait des poissons aux reflets argentés et des dauphins qui nageaient ainsi que H., nue, et qui nous dépassaient… Tavernier, le maître des clés des labyrinthes obscurs de mes rêves.

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