Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès

kircher01

Le titre de ce roman est emprunté à Goethe, tiré d’une citation que je vous livre: « Ce n’est pas impunément qu’on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux. »

Eléazard von Wogau est un journaliste franco-allemand, échoué dans le Nordeste brésilien, à Alcântara, en face de Sao Luis, entre deux baies, après avoir abandonné sa thèse sur Athanase Kircher. Il reçoit un étrange manuscrit d’un certain Caspar Schott, moine jésuite biographe de son maître Athanase Kircher, moine jésuite lui aussi, mais surtout le « maître des cent arts »: inventeur (du microscope, de la lanterne magique, de la chambre obscure…), sinologue, égyptologue, alchimiste, encyclopédiste, linguiste, kabbaliste, océanographe, vulcanologue… en un temps, le XVIIe siècle, où toutes ces disciplines n’existaient pas en tant que telles pour la plupart. Intrigué, Eléazard commence alors à annoter ce manuscrit tandis qu’il rencontre une mystérieuse Italienne à la beauté troublante et qu’il se trouve confronté au gouverneur de l’Etat du Maranhao…

Pendant ce temps, son ex-femme femme paléontologue part avec le fils du gouverneur pour une expédition au coeur du Mato Grosso à la recherche de fossiles inédites qui révolutionneraient la paléontologie tandis que la fille d’Eléazard, étudiante à Fortaleza, lesbienne et droguée, rencontre un jeune professeur à qui elle fait découvrir le Brésil…

Mais c’est elle qui va découvrir le véritable Brésil des favelas et notamment un jeune infirme, Nelson, qui a pour héros un bandit brésilien, Lampiao, et qui veut venger la mort de son père, un ouvrier qui travaillait dans les usines du gouverneur et qui est tombé dans une cuve d’acier en fusion. Lorsque les hommes du gouverneur lui ont présenté un morceau de rail en lui disant que c’était son père, il est devenu à la fois orphelin et a juré de tuer le patron de l’usine…

Toutes ces vies — et d’autres encore — s’entremêlent, ces destins se croisent, chacun d’entre eux faisant écho aux aventures d’Anathase Kircher que l’on découvre au fur et à mesure des chapitres, un chapitre tiré du manuscrit ouvrant chaque chapitre du roman, ce qui rappelle furieusement Umberto Ecco (notamment Baudolino) ou Salman Rushdie.

Il règne une atmosphère de désespoir moite dans ce roman: l’atmosphère de désolation équatoriale renvoie aux façades délavées des maisons abandonnées, aux villages déjà regagnés par la jungle, aux pluies qui tombent comme des rideaux, au désespoir des favelas, au désespoir teinté de félicité éphémère de la cachaça qui coule à flots ou de la drogue, qu’elle soit la cocaïne de l’étudiante désœuvrée qui erre à la recherche de son identité ou celle des Indiens qui veulent accéder au monde-sans-souffrance.

Est-ce parce qu’il a fait le tour du monde, vu mille paysages, contemplant toutes les misères sous toutes les latitudes que Blas de Roblès dépeint un monde duquel nous cherchons tous à nous évader: par la cupidité bâtisseuse pour le gouverneur, par la drogue pour l’étudiante, par la drogue et la croyance encore pour les Indiens, dans la vie d’un moine jésuite pour Eleazard, en maîtrisant toutes les sciences du monde pour ce moine…

Mais, au final, le monde s’impose à nous, sa réalité brute, ses vérités implacables: l’étudiante se noie dans sa quête de rédemption, les Indiens échappent au monde dans une orgie, les habitants des favelas s’enivrent de prières et de carnaval qui paraissent ridicules, naïfs et vains, Eléazard se rend compte que son manuscrit lui pourrit la vie et qu’il n’est pas ce qu’il croyait être, Nelson parvient à son but dans un paroxysme de désespoir.

On ressent quelques longueurs parfois (mais comment éviter les longueurs quand on entreprend de peindre un pays-continent-monde comme le Brésil?), notamment dans les passages « psychologiques » où la narration, omnisciente, entre dans les pensées des protagonistes. Je pense qu’au lieu de nous donner ces pensées, l’auteur aurait mieux fait et aurait été plus efficace à nous montrer les actions de ses personnages; on aurait alors compris leur psychologie. La sobriété de l’action vaut mieux que la pesanteur des introspections qui se heurtent souvent à l’écueil de la psychologie (puis-je vraiment entant qu’individu imaginer les pensées d’un autre individu, fut-il fictif?).

Mais ce léger défaut est vite gommé par les traits saillants de certains passages qui semblent écrits à la plume trempée dans les flammes et dans l’epena qui provoque hallucinations et brûle le cerveau de ceux qui la reniflent. Des passages hallucinants me resteront longtemps en mémoire: les lucioles qui s’envolent du cadavre, toute la tribu et les scientifiques, enflammés, qui se précipitent du haut de la falaise pour disparaitre dans la jungle comme autant de lucioles, la partie de pêche qui évoque Hemingway, la noyade lumineuse finale de Moéma, l’étudiante droguée…

inselberg

Cette écriture douloureuse transperce avec la vérité terrible que nous tous, humains, Indiens, universitaires, moine jésuite, journaliste, gouverneur, miséreux, loqueteux, nous vivons nos vies en vain, nous berçant de l’illusion que nous remplissons nos vies de sens alors que nous ne sommes rien, et que la mort vient pour, en fin de compte, nous le rappeler avec force. Face à cela, il ne reste plus qu’à l’embrasser: à travers Dieu comme l’a prétendument fait Kircher, à travers la jungle et sa beauté inhumaine incandescente comme l’ont fait les membres de l’expédition et les Indiens confrontés à leur disparition, à travers l’idée qu’on fait partie de ce monde pour les autres (maigre consolation!). La mort et la nature. Ou la mort comme seule vraie nature humaine.

Mort des hommes… et mort des idéologies (les allusions au communisme, à la colère née de la misère sont nombreuses) qui ont laissé ce monde tel qu’il est: ni cruel ni doux, mais simplement qui est, et toute vie humaine n’est qu’une peccadille, même si, pour ceux qui restent, avec la perte des idéologies et des identités ne restent plus que la cupidité et la souffrance qui en résulte.

Alors oui, c’est un roman-monde, car ces destins croisés qui font écho à celui d’Athanase Kircher nous montrent le destin de chacun d’entre nous. Le Brésil est le monde. La nature et la souffrance que les hommes infligent aux hommes sont les deux seuls vérités. La mort en est le seul dénouement. En même temps, c’est un joyeux palimpseste: un roman sur un roman sur un roman et donc l’idée, peut-être, peut-être, que le fil continu des vies humaines nous relie bien les uns aux autres, et que, peut-être, alors que le monde, la nature et la mort se sont installés en maitres, seule compte cette idée.

0000000976tcopy

Publicités

Une réflexion sur “Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s