Four Freedoms de John Crowley

Il existe des lieux qu’on ne peut qualifier autrement que « magiques »: dans ces lieux est né le monde tel que nous le connaissons. Ce qui les rend magiques est le fait qu’ils réunissent, à un moment précis, des personnes dont les destins personnels les ont rendu complémentaires, nécessaires les uns pour les autres. C’est l’un de ces lieux, une usine de bombardiers — et les personnes qui y ont été attirées — pendant la Seconde Guerre mondiale, que le dernier roman de John Crowley évoque.

John Crowley a publié, en mai dernier, un nouveau roman, Four Freedoms (qu’il comptait écrire « 4 Freedoms » jusqu’à ce que son éditeur l’en dissuade). Je l’ai donc commandé dès qu’il est sorti, j’ai vite fini de lire Là où les tigres sont chez eux, et j’ai ensuite lu le dernier opus de l’oeuvre de l’écrivain que je rêve de devenir un jour.

J’ai aimé — cela vous étonnera-t-il? Certes, quand il s’agit de Crowley, je ne suis pas très objectif. Mais, afin de crédibiliser mon propos, sachez que Four Freedoms n’est pas, à mes yeux, le meilleur des romans de Crowley. Un critique, cité en quatrième de couverture, écrit que c’est le roman idéal pour aborder cet auteur pour ceux qui ne sont pas déjà embarqués sur le convoi Crowley.

Je comprends pourquoi: dans ce roman, Crowley n’écrit pas avec son style habituel que je qualifie de rivière (au courant parfois lent et placide, parfois tourbillonnant et parfois tumultueux fait de rapides et de clapotis clairs). Ici, le style est marquée par l’oralité (je suppose que c’est celle des années 1940) alors que, d’habitude, la marque de Crowley est d’avoir un style très écrit, avec des phrases très travaillées qui ne sont pas du tout orales. Il y gagne en efficacité et en sobriété. J’ai craint, au début de ma lecture, qu’il y perde l’ambiance poétique, mais non: grâce notamment à l’emploi d’un narrateur anonyme qui nous englobe dans son récit, le roman reste toujours autant crowleyesque,  c’est-à-dire pleine d’une douce mélancolie, d’une heureuse tristesse qui me ravit à chaque fois.Crowley est l’écrivain des épopées du quotidien, des exploits du banal et je l’admire pour cela. Chez Crowley, un adultère devient une évasion vers la liberté; une soirée d’une débutante dans un night-club de Broadway une descente dans la licence et la débauche empreinte de mystère presque sinistre, le franchissement d’un escalier par un handicapé un exploit injustement passé sous silence.

Four Freedoms est un roman autour d’un lieu magique. C’est un truisme d’écrire aujourd’hui que la Seconde Guerre mondiale a été le moment où le monde – et tout particulièrement les États-Unis – a basculé dans la modernité. Le monde tel que nous le connaissons est né pendant la guerre et particulièrement à l’arrière lorsque les femmes, les handicapés, les Noirs, les Indiens, ont été eux aussi mobilisés pour contribuer à l’effort de guerre. Dans ce roman, Crowley se penche sur un lieu précis qui a accouché de ce monde moderne: l’usine de bombardiers B-30 Pax des frère Van Damne construite « apparemment en une nuit » quelque part dans l’Oklahoma, près de Ponca City. Cette usine, surnommé Henryville du nom d’un des deux frères, apparue comme par magie, est bientôt peuplée d’homme et de femmes – surtout de femmes – attirés vers elle par une sorte de magie là aussi. Ces femmes, jusqu’alors épouses, sœurs, filles, mères, y découvrent l’indépendance, l’autonomie et surtout l’amour et le sexe pour elles-mêmes en tant que femmes et pas dans le rôle dans lequel les hommes les cantonnent.

A travers le destin de l’usine évoquée en ouverture du roman, des deux frères Van Damne, de leur éducation en Europe au temps des pionniers de l’aviation à la Belle Epoque, puis à travers le destin de quatre femmes et d’un homme, Crowley nous montre comment ces femmes ont été aimantées jusqu’à ce lieu magique qui les a transformées avant de les laisser repartir, métamorphosées grâce à cet homme, le tout le temps d’une parenthèse, pendant la guerre, entre 1942 et 1945.

Ainsi, Connie, l’épouse modèle un peu simplette arrive à Henryville pour retrouver son mari qui a fui leur foyer, leur fils Adoplf (comme son grand-père), avec elle… et elle y découvre qui elle est vraiment. Vi, la fille de ferme, qui a découvert l’amour et le sexe en même temps que le cinéma d’où sa cruelle déception face à la réalité, fuit le ranch de son père où sévit la sècheresse et la maladie et se distingue au base-ball. Diane, qui a épousé un pilote rencontré dans un des clubs de Broadway où elle et ses amies chassaient les militaires en permission, se rend compte qu’elle ne connait pas son mari. Enfin, Martha, la pilote d’avion (déjà, quelle révolution!), qui se souvient de son frère atteint de la polio, arrive à Henryville et découvre son alter ego en la personne de Prosper Olander.

Prosper est le personnage central du roman: un handicapé qui ne se déplace qu’avec des béquilles. Son histoire — touchante et poignante — nous permet de comprendre pourquoi Prosper est capable d’une empathie envers les autres et notamment envers les femmes qui le rend particulièrement attirant pour elles. Amant attentionné, confident, Prosper fera découvrir l’amour sans tabou et surtout sans jugement moral à ces quatre femmes (physiquement pour trois d’entre elles). L’une des scènes qui m’a le plus marqué est celle de la découverte de la sexualité par Prosper avant son opération pour redresser sa colonne vertébrale qui le rendra handicapé: Crowley a su montrer l’innocence de cette scène tout en évoquant son aspect physique voire trivial.

Derrière Prosper, évidemment, on retrouve John Crowley lui-même qui est l’écrivain de l’empathie. Toute son œuvre dégage avec une force inouïe cette capacité à contempler, décrire, aimer les actions des autres sans les juger, sans les éclairer de la connaissance que nous avons du futur. Four Freedoms est un roman historique mais même si le narrateur anonyme pointe son « nous » et son « je » de temps en temps, nous rappelant que c’est une construction fictive, l’histoire qui se déroule sous nos yeux semble s’être libérée elle aussi de nos préjugés, du cynisme de notre époque postmoderne.

De ce fait, John Crowley ne livre pas un roman de réalisme magique en ce sens où la magie n’infecte pas la réalité mais plutôt de magie réaliste ou de merveilleux du quotidien: il décrit les destinées de ses femmes, de cet homme, de cet usine de manière presque naturaliste tout en laissant planer qu’il y a quelque chose de plus grand, d’inexplicable, de mythique à l’œuvre dans ce lieu, résultat d’une alchimie humaine étrange, émouvante et belle, mais fatalement, fatalement, tristement condamné à se terminer avec la fin de la guerre. La parenthèse se referme, les B-30 rouillent sur le tarmac, on referme le roman, encore une fois éberlué par la capacité de Crowley à susciter l’émerveillement dans la contemplation des petites et par là-même extraordinaires aventures de nos prochains.

(Pour lire la critique que livre LN de Four Freedoms, c’est ici.)

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