Un Prophète de Jacques Audiard

C’est l’histoire de Malik (charismatique et beau Tahar Rahim), jeune délinquant rebeu — mais qui n’y entend rien à ce que signifie être arabe — qui se retrouve en prison pour agression sur un flic et qui, au contact des piliers du grand banditisme, corse ou arabe, va se transformer de petit malfrat en chef de bande, imitant puis supplantant Lucciani, le parrain corse (décadent et cynique Niels Arestrup, comme à son habitude).

Cette histoire a déjà été faite 100 fois au cinéma. Et c’est vrai qu’on pourrait reprocher à Audiard de faire du copié/ collé.

Reproche, au demeurant, qui n’est pas sans fondement et qui compte pour une partie des faiblesses de ce film. Ainsi, certaines scènes évoquent les films et les séries américains qu’on a tous déjà vus, parfois de manière un peu lourde comme lorsque Niels Arestrup, pourtant bon dans moultes autres scènes (notamment celles de décadence du grand parrain du crime), joue les De Niro dans une scène semi-onirique au statut d’ailleurs incertain, sorte de mélange de Taxi Driver et d’Apocalypse Now. Pis: la scène où le fantôme « crache » sa fumée par son cou égorgé semble tout droit sortie de Sin City.

Il n’empêche: Un Prophète est, selon moi, un bon film et ce pour plusieurs raisons.

Le manque d’originalité de l’argument du film — petit taulard deviendra grand — est racheté par le fait même que le film s’intéresse à deux types de criminels jusqu’alors totalement absents des films français: les Corses (quel film autre que l’Affaire corse [sic] en a parlé?) et les Arabes. D’ailleurs, en ce qui concerne les rapports entre ces deux communautés (et c’est bien ce qu’elles sont, au moins en prison), Audiard ne prend pas de gants et montrent les réflexes identitaires qui jouent parfois même malgré les intéressés. Ainsi, Malik, au départ, est identifié par les gardiens de prison comme par les autres taulards comme un « barbu »… jusqu’à ce qu’il devienne « l’Arabe des Corses. »

De plus, Audiard sait filmer et prend son temps pour nous montrer comment un type qui à priori ne *pouvait pas* devenir l’homme de main du parrain corse et pour nous montrer comment, depuis la prison, Malik tisse, met en place, combine son réseau de trafic de shit, pas après pas, contact après contact. C’est d’ailleurs un autre poncif, mais qui est ici montré avec beaucoup de force, évoqué par le film: c’est en prison que les criminels deviennent de meilleurs criminels, qu’ils organisent leurs affaires depuis leur cellule, que c’est presque une aubaine pour eux d’être en prison.

Enfin, l’aspect onirique du film — surnaturel dirons certains — mais plutôt psychologique (pour les scènes de dialogue de Malik avec sa première victime pour le compte du parrain corse) et mythologique (comment ce petit voyou qui deviendra caïd va en même temps acquérir une aura plus grande que lui-même, une aura à proprement parler mythologique, surnaturelle, ainsi que le milieu aime à en parer ses figures de proue) est une vraie force et un atout indiscutable, la plus grande originalité du film. Malik (« ange » en arabe) est en effet une figure à la fois christique ou caïnique (le baptême du sang lors du premier meurtre contre un autre Arabe, les « 40 jours et 40 nuits » dans le désert du mitard pendant que les Corses s’entretuent) et mahométane (il devient « un prophète » en prédisant l’apparition de biches suite à un rêve, il se lance à corps perdu dans une tentative quasi suicidaire pour tuer des cibles et y survit).

Ce qui est intéressant dans ce film, c’est le fait que ces aspects religieux, s’ils sont prégnants, dépassent complètement l’entendement de Malik lui-même qui n’y comprend rien et pour qui la religion est totalement étranger à son monde — si ce n’est pour ses affaires: en versant de l’argent à l’imam de la mosquée du coin, il peut attirer l’attention du chef des « barbus » de la prison. Cela permet à Audiard d’éviter trop de lourdeur dans son propos. Il en va de même pour la relation père/ fils entre Malik et Lucciani, pour le passage de petit branleur à gros trafiquant de Malik: Audiard sait procéder par petite touches successives, presque répétitives, mais qui éclairent à chaque occurrence sur l’évolution du personnage, non pas psychologique — car Malik n’évolue pas, ne trouve nulle rédemption, nulle humanité plus grande, au contraire, il empire de ce point de vue — mais statutaire.

Néanmoins, le film, s’il trouve cet équilibre entre histoire d’initiation, projection d’une réalité sociale et conte mythologico-onirique, pêche sans doute par son manque de point de vue. Car, au final, une fois le film achevé, on se demande: bon, ok, et après? Qu’a-t-on voulu nous dire? Du coup, je me suis demandé si toute œuvre de cinéma devait dire quelque chose et, à priori, lorsqu’on intitule son film « Un Prophète » c’est qu’on a quelque chose à dire. Vendu comme un film quasi sociologique sur l’univers carcéral, ce film n’est pourtant pas cela. Pour moi, c’est un conte qui nous montre comment un simple taulard rebeu un peu con con devient parrain du crime organisé paré d’une aura quasi-mystique. En fait, ce qu’on a sous les yeux, c’est l’histoire de « comment Malik est devenu Malik le Prophète » raconté après donc en incluant la mythologie, le regard surnaturel de celui qui nous le raconte. Évidemment, tout ceci n’est pas dit ainsi dans le film, mais voilà comment j’interprète (je surinterprète pour H.) ce qui pourrait passer pour des atermoiements d’Audiard.

Sur le plan de réalisation pure, Audiard nous embarque dès le début avec son héros et ne nous lâche plus. La première scène de meurtre, au bout de 30-40 minutes, est d’une violence inouïe et sale (le baptême du sang, donc) et représente le paroxysme du film qui retombe ensuite pendant les deux heures suivantes. H. l’a trouvé ennuyeux et trop long, je l’ai trouvé équilibré et bien vu, procédant par petites touches successives et éclairantes.

Alors, bilan? Un bon film, pas totalement abouti mais qui a l’immense mérite de savoir innover tout en suivant (tombant dans?) un certain nombre de topos du film carcéral/ de gangsters. Quelques répliques ou scènes un peu lourdes, largement compensées par des scènes oniriques parfois très bonnes. Mais le film aurait gagné, sans doute, à avoir un point de vue plus marqué: est-ce que Audiard ne savait pas où il allait ou est-ce qu’il est tellement subtil qu’il laisse au spectateur le soin de le comprendre? La réponse d’H. ne fait pas de doute, la mienne est encore dans cette ambivalence.

Quoi qu’il en soit, un film dans lequel on entend Sigur Ros ne peut pas être totalement mauvais…

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