Micmacs à Tire-Larigot de Jean-Pierre Jeunet

Quant à nous, malgré certaines critiques haineuses et les réticences d’Hélène, nous sommes allés voir, hier soir, dans notre cinéma préféré de Mamers, Micmacs à Tire-Larigot, le dernier film de Jean-Pierre Jeunet avec Dany Boon, André Dussolier, Dominique Pinon, Yolande Moreau, Jean-Pierre Marielle…

Pour en faire la critique, je commencerai à disant ce que ce film n’est pas et ce en réponse aux critiques entendues ça et là. Non, ce n’est pas un film « abject » (Hélène Frappat, au Cercle) et oui, c’est un film maîtrisé (ce qui était une critique pour François Bégaudeau, toujours au Cercle). D’ailleurs, et c’est là le plus grand atout de ce film, la réalisation est un véritable feu d’artifice d’inventivité et de trouvailles. Oui, c’est maîtrisé, c’est ultra maîtrisé, et justement! Voilà un cinéaste français qui sait faire des images, qui sait proposer des plans inventifs, audacieux, recherchés. La scène de pré-générique, où l’on voit comment le personnage de Dany Boon a perdu son père puis son enfance, presque sans dialogue, puis où l’on apprend comment Dany Boon a reçu sa balle dans la caboche, est d’une quasi-perfection dans le découpage, les plans, l’utilisation des ralentis, de la bande-son, de la musique, du rythme, des dialogues, des références au cinéma. Alors qu’on puisse reprocher cela à Jeunet me dépasse. De même, ceux qui accusent Jeunet de complaisance par ce qu’il met les affiches du film dans le film (Bégaudeau, encore, Xavier Leherpeur, Le Masque et la plume) sont de très mauvaise foi: chacune de ces images est une vraie pirouette sur la nature même du film qu’on voit puisqu’elle s’intègre, remplace même l’image qu’on était censé voir. « Oui c’est un film, » nous montre Jeunet, « et je vous montre que c’est un film, je le construis même en apparence sous vos yeux. » C’est de la virtuosité!

Non, ce n’est pas un film « réac » (Bégaudeau): Jeunet nous montre une bande de bras-cassés débrouillards, adeptes de la récup’, certes, et s’amuse de tous les inventions, trouvailles, mécanismes, micmacs, donc, qu’il filme parfois avec une grande poésie d’ailleurs (comme l’image de la danseuse mécanique à la fin qui ne sert à rien, ce qui fait toute sa beauté). Mais il n’oublie pas la technologie moderne qu’il ne présente pas comme le mal: au contraire, la fin du film montre l’utilisation d’Internet pour contrer le bruit inaudible et peu crédible des médias traditionnels comme la télé. Alors, du coup, j’imagine que ça ne plaît pas aux journalistes… Ces mêmes journalistes qui semblent sous-entendre qu’ils savent des choses sur Jeunet qui justifient leurs propos mais qui n’utilisent pas ces choses. Ils ne critiquent donc pas les films de Jeunet mais l’homme. Du coup, soit ils nous disent ce qu’ils savent (pour qu’on puisse juger sur pièce), soit ils la bouclent!

Alors oui, on peut reprocher à Jeunet de se répéter quelque peu dans ce film. Oui, on retrouve les filtres jaunes et verts de la « Cité des enfants perdus, » d' »Amélie Poulain » ou d’un « Long dimanche de fiançailles, » oui on retrouve des plans qui semblent tout droit tirés des précédents films (un plan en contre-plongée à courte focale sur le visage d’une belle brune semble être tiré d’Amélie), le plan où Dany Boon, escorté de Marielle, arrive dans l’antre des bricoleurs baptisé « Tire-Larigot » évoque les tranchées du début d’un « Long dimanche… » mais j’ai trouvé ces références intéressantes: ce cinéaste a un univers à lui, il continue de l’explorer aussi bien dans les thématiques que dans la manière de filmer. Je trouve le parallèle intéressant entre le repaire sous le périph’ des ferrailleurs et la tranchée des soldats de « Bingo Crépuscule »: le champ de bataille s’est déplacé, mais la guerre continue, même si elle a change de nature entre-temps.

Car c’est le propos de Jeunet depuis le début: il mène, en nous la montrant dans ces films, une sorte de guerre pour le ré-enchantement du monde. D’où les filtres jaunes et verts qui colorent de merveilleux la réalité (ainsi ces tons sont absents de l’aéroport, lieu désenchanté pour Jeunet, non-lieu dans la géographie) et qui correspondent à la perception qu’ont ses personnages de cette réalité. D’où également son amour pour les vieux trucs déglingués, devenus inutiles à la société de consommation banale qu’est la nôtre. D’où, enfin, son attachement pour les personnages marginaux, cabossés, timides, rébus de la société de consommation car improductifs et non-consommateurs. Et parmi ceux qui disent que c’est de l’hypocrisie, s’ils sont eux-mêmes exempts de paradoxe quant à leur relation avec notre société individualiste, consumériste, capitaliste, alors qu’ils jettent la première pierre! (Ce qu’ils ne se privent pas de faire et, dans ce cas, qui est le plus hypocrite? Celui qui explore cette relation dans l’art ou celui qui dénonce cette exploration?)

Pourtant, malgré ses qualités, tant sur la forme que sur le fond, on peut reprocher à « Micmacs… » de nous offrir une galerie de personnages uni-dimensionnels qui se caractérisent par leur identité singulière et qui, du coup, ne permettent pas de s’identifier à eux. De fait, l’émotion est finalement peu présente dans ce film. On rigole souvent face aux péripéties des (anti-)héros mais on reste de marbre devant leurs espoirs ou leurs doutes. De manière paradoxale (à moins que Jeunet l’ait voulu ainsi?), les personnages les plus attachants sont les méchants, les marchands d’armes: on est désolé de tout ce que leur font subir les ferrailleurs (un peu comme pour l’épicier qui était la cible de la vindicte d’Amélie).

Si on replace « Micmacs à Tire-Larigot » dans l’oeuvre de Jeunet jusqu’à maintenant, on voit de fait que ce n’est pas son plus réussi. « Délicatessen » était formidable d’humour noir, grinçant, parfois glauque. La « Cité des enfants perdus » (celui qui résiste le mieux à mon avis) était le plus poétique, le plus beau, le plus surréaliste, plein de fantaisie sombre. « Amélie Poulain » était émouvant de par son personnage, mais, quelques années après l’avoir adoré, je pense qu’il vieillit moins bien. Quant à « Un Long dimanche… » il était raté comme adaptation (le livre de Japrisot est l’un des tous meilleurs qu’il m’est été donné de lire) mais réussi en tant que tel (tu vois, Johann, je ne passe pas à côté d’un film en comparant!:) par la triste mélancolie dans laquelle il baignait (mise parfois en échec par les « trucs et gadgets » mais renforcé par le très beau personnage de Jodi Foster et par celui du fermier caché). Dans cette comparaison, « Micmacs… » est un divertissant, au sens premier: on s’y amuse beaucoup, mais pas plus.

On pouvait en attendre plus de Jeunet, mais à mon sens c’est déjà beaucoup que d’avoir un réalisateur français qui sait faire des images grâce à sa maîtrise qui côtoie parfois la virtuosité, qui a un univers bien à lui, immédiatement identifiable, qui sait faire des références intelligentes à l’histoire du cinéma et qui met donc son travail en perspective. Par contre, il est vrai que si on aime pas son travail et son univers, alors on détestera ce film, car c’est un condensé de Jeunet. A l’instar de Tim Burton ou de Terry Gilliam, Jeunet tente d’explorer le thème de l’enchantement au cinéma même si parfois, comme tous ces réalisateurs, il trébuche, il ne réussit pas totalement, il se répète, il foire aussi (Terry Gilliam, Jeunet pas encore), mais, au moins, c’est intéressant.

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