Le Ruban blanc de Michael Haneke

Nord de l’Allemagne. Dans un petit village de campagne, des évènements tragiques viennent bouleverser la quiétude des habitants: le docteur est victime d’un accident de cheval (on découvre rapidement qu’il ne s’agit pas d’un accident mais d’un délit), une femme meurt sur son lieu de travail. L’atmosphère du village se tend à la suite de la fête organisée par le baron (grand pourvoyeur du village): un champ de choux-fleur lui appartenant est entièrement détruit et fait plus grave son fils est kidnappé. Il sera retrouvé plus tard, vivant mais torturé…

Sur la réalisation, il n’y a pas grand chose à reprocher à Haneke. C’est beau, c’est très esthétique, le noir et blanc est magnifique et les plans filmés nous bercent littéralement. Un sans faute en terme de réalisation. Par contre, cela n’est pas original. La réalisation de ce film m’a beaucoup fait pensé au film de Lars Von Trier Dogville, réalisé en 2003. Même caméra fixe, même façon de filmer les acteurs (proche d’une mise en scène théâtrale), même voix off qui vient accompagne l’enchainement des séquences, donnant à l’ensemble un caractère très littéraire.

Sur l’exiguïté de ce village, certains y ont vu une référence au Village des damnés de Wolf Rilla (Haneke prétend ne pas l’avoir vu). Personnellement j’ai aussi trouvé que ce village ressemblait parfois à celui de Shyamalan dans le film très justement appelé The Village et qui date de 2004. Même cloisonnement, même enfermement religieux, même personnage d’un handicapé qui va nuire à l’harmonie du village, même événement avec un meurtre qui vient bouleverser la quiétude de ce village.

Quant aux violences perpétrées au nom d’une religion, justifié par l’idée de pureté et de prévention du mal (et qui dissimule mal la violence et la malignité des prêtres), le film de Peter Mullan The Magdalene Sisters va beaucoup plus loin (même si lui parle de la religion catholique et que le film de Haneke parle plutôt de la religion protestante).

Donc finalement, le film est beau, très classique, très agréable à regarder mais pas original. Par rapport à certains films d’Haneke (et je pense notamment au film La pianiste), je n’ai pas été perturbée par ce film. Aucune réaction de rejet, de malaise en regardant le Ruban Blanc. Ce qui est plutôt bizarre car Haneke a toujours revendiquer le fait de choquer le spectateur par ces films, de provoquer une réaction fut-elle de haine.

Reste la question des régimes totalitaires. Le film a été présenté comme une réflexion sur les régimes totalitaires,  l’idée étant que ces sociétés fortement religieuse étaient des terrains idéaux pour faire germer des régimes totalitaires comme le nazisme.

Deux problèmes: je n’ai pas vraiment senti cette donnée dans le film et je me demande si ceux qui l’ont perçu l’auraient effectivement ressenti si les journalistes n’en avaient pas parlé auparavant. Enfin cette idée n’est pas neuve et elle n’est pas satisfaisante (voire dangereuse). Ou alors il faudrait croire que dans nos sociétés actuelles, où le religieux est devenu obsolète, aucun régime totalitaire ne pourrait se greffer. Personnellement je n’y crois pas.

En relisant l’interview d’Haneke, on s’aperçoit rapidement que ses propos sur l’objectif de ce film ne sont pas clair.

« Mon idée était de débusquer les causes de n’importe quel terrorisme – de droite et de gauche, politique ou religieux. Y compris celui qui sévit de nos jours ». Pour lui les causes sont simples: un individu ou un groupe qui érige en idéal tout ce qui lui permet d’éviter, d’oublier la douleur de se sentir rejeté est un terroriste.

Il ajoute « Si vos parents, vos profs vous entourent d’amour et de générosité, vous ne deviendrez pas facho, ça j’en suis sûr » et il se contredit plus loin « Je ne suis pas aussi déterministe que vous semblez le penser, je sais bien que deux frères, élevés dans une même famille, pourront, l’un, accepté le mal et, l’autre, le refuser. Le choix reste possible ».

Quant à savoir ce qui motive ce choix, je doute qu’il y ait répondu. Ou plutôt ces réponses ne sont satisfaisantes, elles ne permettent de comprendre le phénomènes dans son ensemble.

 — Hélène

 Dans Le Ruban blanc, Michael Haneke nous donne à voir la sourde violence qui se cache derrière la vie quotidienne d’un tranquille petit village allemand du Nord de l’Allemagne. « Cette histoire peut permettre de jeter quelque explication sur les évènements qui ont eu lieu dans ce pays, » nous dit la voix-off au début du film, celle de l’instituteur, étranger au village même s’il y officie, qui nous raconte l’histoire du film. Quels évènements? La fin du film apporte peut-être une réponse à cette question polémique.

La réalisation est de toute beauté: la photographie du noir et blanc très lumineux souligne le côté angélique des protagonistes ou, en tout cas, le regard que le village a sur lui-même. Les plans fixes en grand angle montrent le quotidien et l’irruption du mal dans ce quotidien: un accident de cheval (qui est en fait un sabotage), un jeune paysan qui fauche le champ de choux-fleurs du baron local qu’il pense être responsable de la mort de sa mère, les allers et venues de la ribambelle d’enfants à l’attitude malsaine et sournoise qui semble agir de concert, mue par la même force obscure…

Car derrière cette apparence de tranquillité d’une petite communauté liée par des intérêts économiques et par une même foi, des mêmes valeurs, Haneke dissèque froidement, placidement, les conflits, les violences à l’œuvre: la violence des parents faites aux enfants (le pasteur qui bat ses enfants, leur attache un ruban blanc pour leur rappeler leur pureté perdue, qui attache son fils la nuit pour l’empêcher de se masturber), les viols, les attouchements (le docteur qui viole sa fille de 14 ans), la violence des nobles faite aux roturiers paysans (le baron, seigneur prussien, qui regarde les villageois avec la condescendance d’un autre âge), la violence des hommes faite aux femmes (la scène de rupture entre le docteur et la sage-femme qu’il baisait, il n’y a pas d’autres mots, depuis la mort de sa femme, pour combler un besoin) – mille violences, plus ou moins grandes, qui font de cette communauté un véritable nid de haines et de ressentiments étouffées, ravalées… jusqu’à ce qu’elles explosent.

La série d’incidents, de sabotages, de crimes qui agite le village sont en fait les symptômes de ces conflits larvées, de cette maladie qui gangrène cette communauté.

Et pourtant, les deux seuls qui ne supportent pas cette violence sont les deux étrangers à cette communauté: la femme du baron, qui veut partir avec ses enfants (son fils a été torturé) et qui a été séduite par un financier italien (la suavité méditerranéenne comme refuge face à la rigueur germanique), l’instituteur, plus urbain, plus doux, qui tombe amoureux d’une autre étrangère, la première nourrice du fils de la baronne, venue d’un autre village mais repartie après son renvoi.

Lorsque l’instituteur comprend de qui viennent ces méfaits, qui a provoqué la chute de cheval du docteur, qui a torturé le fils de la baronne, qui a brûlé les yeux du fils handicapé de la sage-femme (fils illégitime…), il vient le révéler au pasteur. Or, son accusation menace toute la communauté. Le pasteur réagit de la seule manière qu’il peut: il menace l’instituteur des pires répercussions s’il parle.

Car toutes ces violences, et je pense qu’il s’agit là du véritable propos du film d’Haneke, sont d’autant plus ignobles, d’autant plus avilissantes, qu’elles sont commises au nom du bien, au nom de la morale, au nom de la religion, au nom des valeurs que cette communauté tient en références suprêmes. La violence justifiée par le soit-disant amour, voilà ce que dénonce Haneke en le mettant en opposition avec un véritable amour qui semble éclore sous nos yeux entre l’instituteur et la nourrice.

Le film s’achève sur l’évocation de l’assassinat de François-Ferdinant à Sarajevo et sur la déclaration de guerre, en nous montrant que la guerre est salvatrice pour cette communauté: elle lui permet de se ressouder dans l’élan patriotique. Alors même que le village était sur le point d’éclater sous l’effet des multiples fissures provoquées par toute la violence que ses habitants s’infligent entre eux, la guerre permet de détourner cette violence vers l’extérieur et soude la communauté (habile dernière scène qui a lieu dans l’église en bois du village).

Plus qu’une réflexion sur l’origine du totalitarisme, il s’agit d’une réflexion sur la violence de la société, sur les justifications que l’on donne à cette violence omniprésente.

Pour cela, le film est bon.

Et pourtant, je crois que Haneke n’a pas osé aller au bout de son raisonnement: il voulait (ainsi que la voix-off du début le disait) expliquer l’Allemagne, mais ne l’a pas fait, s’en défend dans les interviews qu’il a accordé de faire un film sur l’histoire de l’Allemagne. Or, son histoire est on ne peut plus localisée et spatialisée. Haneke, fasciné/ révulsé par la violence, n’a pas su la dénoncer véritablement, n’a pas su dire que cette violence au nom de prétendues valeurs supérieures est aussi le ferment de l’acceptation passive à la fois individuelle et collective face à des régimes qui font subir cette violence à leur population voire leur demande de la faire subir aux autres.

Pour cela, le film est raté, ambigüe, insatisfaisant.

— Mathieu
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