The Road de Cormac McCarty et de John Hillcoat

Dans un article récent du Guardian, Cormac McCarthy explique comment l’idée d’écrire The Road lui est venue.

‘Four or five years ago, my son (John, then aged three or four) and I went to El Paso, (in Texas) and we checked into the old hotel there. And one night, John was asleep, it was probably about two in the morning, and I went over and just stood and looked out the window at this town. There was nothing moving but I could hear the trains going through, a very lonesome sound. I just had this image of what this town might look like in 50 or 100 years… fires up on the hill and everything being laid to waste, and I thought a lot about my little boy. So I wrote two pages. And then about four years later I realized that it wasn’t two pages of a book, it was a book, and it was about that man, and that boy.’

« Il y a quatre ou cinq ans, mon fils (John, alors âgé de trois ou quatre ans) et moi sommes allés à El Paso (au Texas), et nous avons loué une chambre dans le vieil hôtel là-bas. Et une nuit, John était endormi, il était probablement deux heures du matin environ, et je suis allé à la fenêtre où j’ai regardé la ville. Rien ne bougeait, mais je pouvais entendre les trains, un son très solitaire. J’ai eu alors cette image de la ville dans 50 ou 100 ans… des feux sur la colline et tout réduit à néant, et j’ai énormément pensé à mon petit garçon. Alors j’ai écrit deux pages. Et ensuite environ quatre ans plus tard je me suis rendu compte que ce n’était pas deux pages d’un livre, c’était un livre, et qu’il parlait de cet homme et de ce garçon. »

McCarthy est un auteur vieillissant et pessimiste, pessimiste et vieillissant. Je n’ai pas lu beaucoup de ses livres (seulement deux, en fait), mais je crois saisir sa pensée. Dans No Country for Old Men, McCarthy, à travers le personnage du shérif, nous montre qu’il ne comprend plus le monde dans lequel il vit, sa violence qu’il trouve gratuite et sans fondement. Ce shérif essaie vainement de protéger sa communauté de cette violence. Dans The Road, McCarthy pousse la réflexion encore plus loin et réduit donc l’échelle à laquelle tout ceci se passe : la violence est partout, le monde est condamné, et maintenant c’est un père qui essaie de protéger un seul être, son fils.

Roman de la « troisième mondialisation », celle de l’après 11-Septembre, celle qui nous a fait prendre conscience de notre impuissance et de la fragilité de ce qu’on croyait inébranlable, The Road a pour décor une Amérique post-apocalyptique, genre qui fait florès depuis quelques années (Margaret Atwood et son post-épidémie Oryx & Crake, Jim Crace et son Pesthouse).  McCarthy regarde notre monde et voit que ce qu’on appelle la civilisation et la société ne sont que des constructions aussi fragiles que la puissance américaine et les deux tours qui se sont effondrées, que face à une catastrophe mondiale, l’humanité ne survivrait pas. Les lois de la nature (manger ou être mangé) redeviendraient les seules lois qui comptent.

Roman darwinien sans aucun doute où les hommes ne sont réduits qu’à leur seule expression biologique. Le père est celui qui accepte cet état de fait et donc fait tout pour permettre à ses gènes de survivre à travers son fils; la mère refuse et préfère mourir, restant humaine, pleinement humaine.

Mais c’est avant tout un roman sur la mort, sur ce qu’un père peut transmettre à son fils avant qu’elle n’advienne, sur pourquoi on fait des enfants, si c’est pour les amener dans un monde violent, déclinant, voué à la catastrophe.

La fin du roman m’avait marqué par son ambiguïté : je pensais que le père n’avait jamais existé, que l’enfant l’avait inventé ou qu’il avait continué de lui parler, de se laisser guider par lui bien après sa mort afin de préserver son innocence, cette naïveté beaucoup trop grande pour un garçon de 10 ans qui doit survivre dans un monde peuplé de cannibales, de prisonniers gardés en vie pour pouvoir les manger petit à petit. La scène où le garçon laisse son père pour rejoindre un autre homme était pour moi symbolique et métaphorique : le garçon apprenait à laisser derrière lui l’image du père pour pouvoir enfin vivre seul dans ce monde.

Le film nous offre une autre interprétation.

Avec une photographie impeccable qui semble visualiser les images que j’avais en lisant le livre, le film prend quelques rares et subtiles libertés : un passage d’une lecture par le père d’un livre à son fils, les rêves/ flashbacks du père se rappelant de sa femme (blonde beauté qui devient la figure de la féminité perdue de ce monde sans vie), mais le tout souligne la désolation du présent avec force. John Hillcoat sait y faire pour filmer les paysages désolés de la frontière (The Proposition, western crépusculaire magnifique qui revisite le mythe américain de la Frontière… en Australie et avec des Anglais, beaucoup plus civilisés… et donc cruels, car derrière les bonnes manières et la poésie sont tapies la violence sadique et la haine à peine refoulées). Il propose des plans très larges des villes anéanties, des ponts et des autoroutes désertés, jonchées de cadavres de voitures et de feux qui brûlent (par qui ou par quoi ont-ils été allumés ?), de tremblements de terres qui arrachent des arbres réduits à l’état de squelettes sans vie, sans prise dans le sol, métaphores d’un monde mort.

Viggo Mortensen, visage creusé, regard perdu, désespéré et pourtant déterminé, conduit son fils (aux joues trop rondes, au visage trop soigné… timidité hollywoodienne de ne pas montrer les marques de la faim, de la saleté sur un enfant ?) qui, et c’est sans doute le point le plus négatif du film, ne joue pas très bien, ce qui gâche plusieurs scènes. Est-ce de là que vient l’impression de creux parfois ressentie dans le film à différents moments ?

Il n’empêche : on suit ce père et cet enfant à travers leur pérégrination vers un Sud qui semble être la terre promise; on ressent leurs souffrances, leur désespoir. L’empathie fonctionne à plein, notamment, pour ma part, envers le père : j’ai eu peur avec lui, j’ai failli tué mon fils avec lui pour empêcher qu’il ne tombe aux mains des cannibales, j’ai craché mes poumons avec lui et j’ai été au comble de la peur avec lui sentant la mort venir et ne pouvant pas l’empêcher, regardant mon fils confronté à ce monde.

A noter une apparition de Robert Duvall qui joue un grand-père énigmatique qui m’a bouleversé : plusieurs expressions de son visage, cette bouche ouverte dans un mot jamais vraiment esquissé et ses yeux bleus dans le vague… C’était mon grand-père.

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L’errance sur les routes américaines avec un caddie dans une quête pour la survie… The Road c’est aussi la convocation des symboles du mythe américain dans un monde où le mythe s’est effondré.

 

Le film souligne également le mauvais rôle des femmes, comme le livre le faisait ainsi que, auparavant, No Country for Old Men : dans ce dernier, c’est une femme qui provoquait l’irruption de la violence dans la vie du jeune homme et qui provoquait même sa mort ; dans The Road, la femme ne veut pas être mère. Alors négation de son rôle biologique et donc affirmation de son humanité ? Ou simplement désespoir et faiblesse féminins ? McCarthy, auteur machiste ou auteur masculin ? Qu’elle que soit l’interprétation qu’on en ait, c’est un auteur qui interroge ce qu’est ou devrait être un homme aujourd’hui.

Quoiqu’il en soit, le père meurt – forcément trop tôt. Il aurait voulu continuer, protéger son fils encore. « Tu es prêt », lui dit-il car il n’a d’autre choix que de l’affirmer. « Rappelle-toi de faire tout comme on faisait ensemble. Prend le révolver et ne laisse personne te le prendre, quoi qu’il arrive ». Et lorsqu’il meurt, la nuit, à la lueur du feu de camp, que la caméra filme de haut son visage creusé, sa bouche ouverte sur une langue et des dents noires, ses yeux enfoncés dans leurs orbites, les larmes qui en coulent sont les larmes que tout homme verse face à la vie : la mort nous prend toujours trop tôt, sans qu’on ait pu s’assurer que nos enfants puissent vivre au mieux, sans s’assurer que l’on continuera de vivre à travers eux.

L’enfant promet au matin qu’il se souviendra toujours de son père, promesse qui montre a contrario qu’il n’en sera rien. Et le réalisateur nous propose une interprétation tout aussi ambiguë que celle du roman : la famille que le garçon rencontre, composée d’un garçon de son âge et d’une fille, d’un père qui ressemble aussi sien, d’une mère qui dit « nous vous suivions » (référence à la paranoïa qui saisit le père alors qu’il sent la mort approcher et donc son incapacité future à protéger son fils)… et d’un chien (que l’enfant avait déjà imaginé) – cette famille est la famille idéale pour un esprit de 10 ans confronté à un monde aussi noir. Le dernier plan, serré sur le visage du garçon, yeux perdus dans le vague en direction de la mer, me confirme dans cette idée.

Donc, lorsqu’on meurt, peut-être survit-on comme une image déformée, transformée dans l’esprit de nos enfants : Guy Pearce est Viggo Mortensen. On se retrouve seul. Nos enfants sont seuls. Le seul espoir est qu’ils arrivent à survivre, comme on l’a fait.

MacCarthy est un auteur pessimiste et vieillissant, vieillissant et pessimiste. Le film l’est tout autant, mais différemment. Un film qui m’a bouleversé, car il met en images des angoisses que le roman avait mis en mots auparavant. Or, voir les images c’est quand même terrorisant. Et cette mise en image parvient à exprimer des choses profondes : c’est la définition du cinéma pour moi, pas vous ?

 

— Mathieu

 

 

Le film m’a moins bouleversée que Mathieu, probablement parce que le film se concentre sur la relation entre un père et son fils, les figures masculines sont très présentes et les figures feminines sont très absentes. Je trouve même qu’il y a dans ce livre (et dans ce film) une condamnation implicite en même temps qu’une idéalisation des femmes. La femme apparait comme celle qui appartient à un monde paisible et meilleur, celle qui ne peut pas s’adapter à un monde apocalytique et donc celle qui abandonne sa famille et qui renonce.

Un film (mais surtout un livre) très masculin donc. Reste que les relations entre le père et son fils sont magnifiquement mises en scène. Leur relation est juste et on voit progressivement comme elle évolue d’un attachement inconditionnel à une remise en cause progressive du père. Petit à petit, l’enfant comprend que son père n’est pas parfait, qu’il n’est pas plus gentil que les autres.

Les images de ce monde apocalyptique sont magnifiques, on ne comprend absolument pas ce qui se passe comme dans le roman : la terre est secouée de tremblement de terre, d’orages à répétition, de feux de forêt. Le monde alentour n’est pas à proprement parler terrifiant, il est seulement un monde déclinant, en phase de déconstruction. Les humains apparaissent comme une survivance incongrue, inadaptée dans ce nouvelle équilibre terrestre. D’où leur extraordinaire violence.

Seul point négatif, le jeune acteur qui n’est pas aussi bon que Viggo Mortensen. Dommage car la relation père-fils tient en partie sur plusieurs scènes de dialogues entre eux et qui dans le film sont un peu gâchées par la relative mauvaise prestation de l’acteur.

Quant à l’interprétation finale du film, elle est excellente. Mathieu s’était demandé si le père avait bien existé. Personnellement, je m’étais demandé si l’apocalypse avait réellement existé: si le père pour maintenir son fils dans son giron n’avait pas exagéré les effets de cette catastrophe. Bref, la fin du livre impliquait sa relecture avec une impression que quelque chose était illusoire. Le réalisateur livre une autre interprétation: l’enfant est bien seul et s’imagine cette famille. La vision du chien, la composition de cette famille idéale (qui reprend des éléments vu auparavant dans les mésaventures du père et de son fils) et le plan final du gamin qui semble fixer un vide, tout concours à nous faire croire que le gamin ne voit rien, qu’il est seul et que sa survie maintenant ne dépend que de lui. Une vision plus pessimiste que celles que nous avions faites, mais plus proche de McCarthy probablement.

 

— LN

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