The League of Extraordinary Gentlemen d’Alan Moore

Je me rappelais avoir lu La Ligue… lorsque j’étais au lycée, mais, étrangement, je n’en avais guère de souvenir précis. J’ai donc décidé de la relire, en v. o. cette fois.

A relire The League… je me rends compte à quel point sa fille spirituelle, La Brigade chimérique, est réussie. En effet, le sens de la narration de Moore est jubilatoire, son pastiche des romans d’aventure victoriens est amusant, mais guère plus. La Brigade chimérique a la profondeur du propos en plus.

The League est un hommage sous forme de pastiche à la littérature victorienne et ce jusque dans la présentation des auteurs, les pages de garde ou encore la quatrième de couverture. Moore s’amuse en réunissant une bande d’aventuriers issus chacun de leurs propres romans sous l’égide du MI5 (ou de son ancêtre) pour les faire affronter les ennemis de la non pas perfide mais glorieuse Albion.

Ainsi le premier volume s’ouvre sur Mina Murray, sortie de Dracula, qui est chargée par la Couronne de retrouver Alan Quaterman puis le mystérieux Dr Jekyll et son non moins mystérieux Mr. Hyde de compagnon et, enfin, l’homme invisible, le tout grâce à l’aide du Capitaine Némo et de son fameux sous-marin (qui dans La Ligue est un nationaliste indien, ce dont je ne me souviens absolument pas dans le roman de Jules Verne…). On s’amuse à coups d’effets de suspens, de rebondissements: Moore prend visiblement un plaisir jubilatoire à convoquer ces héros victoriens et à les malmener. Il truffe cette partie de bonnes trouvailles: Alan Quaterman est devenu un opioman en Egypte, le Dr. Jekyll a fui à Paris où son double de Mr. Hyde se délecte en y massacrant les prostituées, etc. Cependant, passé le plaisir de la découverte, cette phase paraît un peu longue et lasse d’autant plus que la véritable histoire, la menace qui pèse sur l’Empire et que cette ligue est chargée de juguler, reste alors inexploitée.

La seconde partie du volume est donc consacrée à l’enquête des membres de la ligue contre la menace. Cette enquête les conduit dans le quartier des docks et dans la population chinoise de Londres, mais je dois dire qu’elle est bien faible et plutôt mal menée. Quel dommage! Car c’était l’occasion de nous plonger dans cette Londres capitale du monde, capitale d’un Empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais. » Et l’on a droit à un peu d’exotisme et surtout à une mission d’infiltration résolue à grands coups de surenchères narratives. Le final de la bande-dessinée nous révèle qui est derrière cette menace. Là encore, l’identité du mystérieux comploteur est intéressante, mais très mal exploitée.

Le dessin est classique pour un comics, c’est-à-dire qu’il séduira certains et rebutera d’autres. Pour moi, il me permet de suivre l’histoire sans gêne, donc il est bon, sans être remarquable.

Le volume 2 poursuit l’escalade dans le pastiche outrancier: Moore ne recule devant rien et confronte la Ligue — et l’Empire — à une nouvelle menace, cette fois-ci, venue de Mars!

Le volume s’ouvre un long prologue où l’on parle arabe et martien et donc c’est de la BD sans dialogue (ne maîtrisant ni l’arabe ni le martien). Kevin O’Neill s’en sort très bien, car c’est une gageure que de nous livrer plusieurs planches sans dialogue et maintenir notre intérêt pour éviter qu’on tourne les pages à toute vitesse sans chercher à comprendre: les images sont donc l’histoire et c’est réussi. S’ensuit alors l’invasion proprement dite des Martiens. C’est, à mes yeux, la partie la plus faible: la confrontation entre une invasion extra-terrestre est à la fois ratée lorsqu’elle a lieu et sous-exploitée (peut-on imaginer que la Couronne ne mobiliserait pas toutes ses forces? que l’Angleterre ne précipiterait pas la tenue d’une réunion internationale?).

Par contre, cette invasion provoque la séparation de la Ligue: Minna et Quaterman partent à la recherche du Dr. Morreau (oui, oui, celui-là!) tandis que Mr. Hyde, qui a à ce stade de l’histoire, totalement éclipsé le Dr. Jekyll, règle un et son compte à l’homme invisible. Ce passage livre les pages les plus denses et les plus dérangeantes de l’ensemble de The League… Moore y renoue avec son intérêt pour le sexe et révèle les penchants sordides derrière la mentalité et le décorum victoriens.

Sauf que l’on se demande ce que cela vient faire ici. En effet, ce passage tranche tellement avec l’esprit du reste de la BD qu’il me paraît malvenu. Nulle part ailleurs on sentait que Moore nous livrait une critique sociale de l’époque victorienne — au contraire, le ton était à la parodie, à l’amusement — et soudainement le propos devient sérieux voire glauque.

L’histoire se conclue par une longue exploration de la part de Quaterman dans un espace interdimensionnel où il apprend l’identité des envahisseurs qui ne sont pas Martiens, en fin de compte. Moore utilise là à nouveau la machine à voyager dans le temps dans l’esprit des romans d’aventure du XIXe siècle. C’est assez réjouissant mais ce passage me frustre: comme beaucoup d’autres, je souhaitais voir plus de connexions, que les allusions soient plus développées.

Alors, il m’apparaît que The League… est un comics qui vaut pour ses nombreuses références à cette période, pour le plaisir que Moore et du coup le lecteur prend à retrouver les personnages fabuleux de ce XIXe siècle des aventuriers et explorateurs mais que l’ensemble souffre d’un manque de cohérence et surtout d’une certaine profondeur qui aurait donné plus de corps à l’ensemble. En d’autres termes, Moore avait-il un projet clair? Savait-il où il allait et ce qu’il aurait l’opportunité de faire? Ma réponse est non, et tient sans doute au fait que The League… ne fait que deux volumes. D’où la plus grande qualité de la Brigade chimérique (pour le moment): on y perçoit que les auteurs ont un projet clair (ici les années 1920 et 1930 plutôt que la fin du XIXe), qu’ils savent où ils vont (pourquoi n’y a-t-il plus de héros européens? car les extrémistes les ont tués/ monopolisés) et ils ont six volumes pour mener le mener à bien (et pour l’instant c’est extrêmement prometteur).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s