Bright Star de Jane Campion

Angleterre. XIXème siècle. John Keats (1795-1821) vient de publier son recueil de poèmes Endymion (1818). Le succès n’est pas au rendez-vous, et les critiques ne ménagent pas le jeune homme. Il se retire à Hampstead Village où il entreprend en compagnie de son ami Charles Brown – un rentier – d’écrire un nouveau recueil de poème Hypérion. Il fera alors la connaissance de Fanny Brawne, voisine de la maison qu’il partage avec Charles. Fanny a dix-huit ans, elle est plus éprise de mode (elle fabrique elle-même ses tenues) que de littérature. Fascinée par ce jeune homme et émue par l’attachement qu’il voue à son frère malade, Fanny va demander à Keats de l’initier à la poésie. Ils vont tomber éperdument amoureux l’un de l’autre sous l’oeil haineux et jaloux de Charles Brown. Un an plus tard, Keats tombe malade. Alors que Fanny songe au mariage, Keats se voit déjà mort…

Le film s’ouvre sur des voix d’hommes a capela. Le procédé est surprenant, il nous saisi nous spectateurs dès les premières minutes du film. Une autre scène de chant interviendra plus tard , donnant au film une tonalité à la fois touchante et étrange.

Ce film est magnifique et parvient à rendre compte de ce qu’est le romantisme. Enfin. On est loin des excès des films tirés de Jane Austen (avec pour actrice principale Keira Knightley), qui avaient tous tendance à exagérer le désir physique dans ces sociétés victoriennes, exagération qui manifestait un regard anachronique sur ces époques. En effet, ces films nous montraient des amants se touchant les mains en se pâmant, n’en pouvant plus de passer à l’acte physique. Ici point d’excès, les amants sont conscients des codes sociaux qui leur interdit tout acte sexuel. Pourtant ils se touchent, s’embrassent sans effusion excessive. L’expression de leur sentiment est simple, naturelle et d’une légèreté attachante.

Les acteurs sont magnifiques. L’actrice qui joue Fanny est belle, non pas à la manière des stars hollywoodiennes, mais plutôt de façon naturelle. Elle n’est pas parfaite loin de là, certains critiques la trouvent même rondouillarde, mais elle n’en demeure pas moins magnifique à observer et à aimer. Elle est extraordinaire avec ses tenues toutes plus extravagantes les unes que les autres. D’ailleurs je me faisais cette remarque que ces tenues au contact de Keats s’améliorent (les bouts de fils disparaissent) et l’extravagance laisse la place à l’élégance. Quant à John Keats, il apparaît plusieurs fois dans le film comme un épouvantail dégingandé, gauche, fragile et souffreteux. Et pourtant il est beau comme elle.

Autre marque d’intelligence: la famille. On a l’habitude dans les films adaptés des romans de Jane Austen de voir la famille comme une ennemie, celle qui va empêcher le mariage d’amour pour imposer un mariage de raison et d’argent. Dans ce film, la famille s’inquiète au début de cet amour naissant car John Keats n’a pas les moyens d’entretenir une famille. Rapidement cette famille devient compatissante, elle suit les deux amants, s’inquiète mais comprend et finalement accepte leur amour.

Certains critiques ont parlé d’une effusion de fleurs, allant même jusqu’à qualifier cette effusion d’excessive. Je ne l’ai pas ressentie comme cela. Certes il y a des fleurs, mais pas que des fleurs, la neige est aussi très présente. En fait, la réalisatrice a voulu marquer les saisons dans son film, cela a son importance dans la récit (à la fin notamment) et fait directement référence au mouvement romantique.

Trois scènes m’ont littéralement enchantée: celle où Keats et Fanny joue à 1, 2, 3 soleil sous l’oeil complice de la petite soeur de Fanny. Celle où Keats apprend que Brown a envoyé une lettre de St-Valentin à Fanny. Enfin celle où Fanny apprend la mort de Keats. Trois scènes très différentes dans leur ton (drôle, dramatique et tragique), trois scènes à l’image de ce film.

Mention spéciale pour Topper le chat (jamais vu un chat jouer aussi bien) et pour les boutons de roses de Toots.

— LN

Filmer la sensation d’une main qui effleure le grain d’une étoffe. Filmer le timbre d’une voix. Filmer la douleur exquise de l’amour ou l’anéantissement face à la perte de l’amour.

La poésie s’est emparée de ces choses de l’invisible. Keats, parmi d’autres, les a fait siennes et les a exalté dans ses vers. Jane Campion, elle, les filme.

Dire que Bright Star est poétique ne signifie pas grand-chose tant l’expression est galvaudée. Je connaissais Keats pour avoir lu – et aimé – le début d’Endymion, avoir abandonné au milieu, avoir adoré « La Belle Dame Sans Merci » et vénéré le fameux vers: « Truth is beauty and beauty is truth. » C’est cependant avec appréhension que je me rendais à cette séance: un film sur l’amour est déjà une entreprise complexe tant ce thème a été ressassé; un film sur l’amour entre Keats – mort à 25 ans de la tuberculose – et Fanny Brawne, une jeune couturière, sur la fin tragique de cet amour, me paraissait voué à l’échec, au fleur-bleue, à la mièvrerie.

Or, Jane Campion nous donne à voir des images d’une beauté stupéfiante, émouvante et saisissante. Chaque plan, chaque dialogue, chaque scène est un moment de grâce. Le film s’ouvre sur un chœur masculin à la limite du dissonant. On retrouve ce chœur, cette fois-ci intégré dans une scène, au milieu du film. Là, les voix masculines sont chargées d’une intensité émotionnelle qui les rend harmonieuses. On les retrouve une dernière fois à la fin, lors du générique, servant de fond à une lecture des extraits des poèmes de Keats que l’on a entendu au cours du film. Entre ces trois moments, le film nous a fait pénétrer dans l’intimité d’abord, dans les esprits ensuite, puis dans la force de la passion amoureuse et la douleur de sa fin tragique entre le poète et sa muse, entre Fanny et John. Entre ces trois moments, le film nous a imprégnés de sa beauté. Au moment où l’on entend le choeur pour la dernière fois, où l’on entend les mots de Keats, on a été amoureux, on a pleuré, et donc on comprend la poésie de Keats. D’une certaine manière, Jane Austen a fait un film qui nous permet d’entrer dans la poésie, ce qui constitue un vrai exploit.

Pour cela, Jane Campion multiplie les points de vue: nous regardons l’histoire d’amour qui ne noue à travers les yeux de Keats (assez peu), de Fanny la plupart du temps, mais aussi de sa jeune sœur et de son jeune frère ou encore de sa mère. Nous sommes jaloux avec l’ami de Keats, Mr. Brown, qui regarde la liaison naissante avec suspicion. Chacun de ces personnages est abordé avec une empathie bouleversante. La caméra de Camion devient regard tendre de l’ami ou de la mère, regard incrédule du jeune frère ou de la jeune soeur, regard ivre d’amour et perdu dans le vague de Fanny ou regard tourmenté de Keats. Chacun de ces personnages est d’une beauté poignante. Ils sont beaux. Tous.

Jane Campion nous fait pénétrer dans cette époque grâce à des images empruntes elles aussi de beauté. Ainsi, un long plan fixe avec les deux amants nimbés de fleurs blanches et de soleil, filmé entre les arbres d’un verger, qui rentrent de leur première escapade amoureuse main dans la main et jouant à « un, deux, trois… soleil! » avec la petite sœur de Fanny. Ainsi, une scène de dîner au cours duquel Keats danse comme un Ecossais avant de réciter un poème et de s’arrêter, net, face à la douleur de la mort de son frère. Ainsi une scène très simple de champs/contre-champs où Fanny et John récitent tour à tour « La Belle Dame Sans Merci. » Ainsi, enfin, une scène d’une intensité rare, d’une justesse inouïe, celle de la douleur de Fanny.

Bright Star est un film. Une œuvre d’art qui nous permet de comprendre ce qu’est la poésie d’un des plus grands poètes. Une farandole d’images qui construisent une histoire. Bright Star est une vérité cinématographique. C’est la beauté au cinéma. « Truth is beauty… »

— Mathieu

  Here lies one whose name was writ in water

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