La Leçon de piano de Jane Campion

LN voulait revoir « La Leçon de piano. » J. nous a donc prêtré le DVD et, milles félicités, nous l’avons regardé lors d’une projection au complexe BGP (Boggans-Gaumont-Pathé) de Contres… LN se souvenait d’un film romantique qu’elle avait adoré étant lycéenne. J’ai vu un film anti-romantique, l’absolu opposé de « Bright Star » de la même Jane Campion (que, pour rappel, j’avais absolument adoré).

 Voir « La Leçon de piano » m’a permis de mieux comprendre « Bright Star. » En effet, dans les deux cas, Campion s’intéresse à la société du XIXe siècle. Dans les deux cas, elles s’interrogent sur les liens qui unissent les hommes et les femmes. Dans « Bright Star, » elle nous livre une ode à l’amour tel qu’il est vécu et exprimé par Fanny Brawne et John Keats; dans « La Leçon de piano, » elle nous livre le triste spectacle d’hommes et de femmes qui ne savent pas exprimer ce qu’ils ressentent et qui, de ce fait, sont incapables d’aimer, de s’aimer — pas plus que nous ne sommes capables, nous spectateurs, de les aimer — à l’instar de la réalisatrice qui ne les aime pas non plus.

 Ecosse, XIXe siècle. Le personnage principal de « La Leçon de piano, » Ada (Holly Hunter), est une femme qui, à l’âge de six ans, s’est arrêtée de parler sans raison. Elle s’est réfugiée dans son piano et a eu une fille. Lorsque le film commence, tout ceci nous est dit par la voix-off, la voix intérieure de cette femme qui refuse de parler. Ada est alors mariée par son père à Alisdair, un Néo-zélandais (très bon Sam Neill) qu’elle part retrouver dans ces terres sauvages. Là, elle fait la connaissance de Baines (tout aussi excellent Harvey Keitel), un voisin illétré de son mari avec qui ce dernier travaille, qui échange le piano contre 20 ha. de terres avant de proposer un marché à Ada: en échange de faveurs charnelles qu’elle accorderait à Baines, Ada pourrait récupérer son piano touche après touche. Le film est donc la longue suite de rencontres de plus en plus charnelles entre Ada et Baines au cours desquelles se développe ce qui pourrait être un sentiment amoureux entre les deux, le tout sous le regard crevé de jalousie du mari d’Ada qui aurait voulu que sa femme éprouve quelque affection pour lui.

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Mais en réalité, dans ce trio, nul sentiment amoureux nulle part: Ada n’aime pas Baines et n’aime que son piano. Au bout d’un moment, elle développe un attachement pour lui uniquement au moment précis où il renonce lui-même à son chantage. D’ailleurs, lorsque Baines lui redonne son piano, ne voulant plus la forcer (« cela fait de toi une putain, » lui dit-il, « et je voudrais que tu ais des sentiments pour moi »), Ada ne joue plus. Lorsqu’ils quittent ensemble l’île, elle tente de se suicider en même temps qu’elle renonce définitivement à son piano.* Même schéma entre le mari et Ada: Alisdair se rend compte qu’il veut sa femme qu’au moment où naît la jalousie lorsqu’il découvre qu’Ada a envoyé une touche du piano avec un mot d’amour gravé à l’intention de Baines. Là encore, « l’amour » du mari n’est que jalousie: il n’est qu’un désir de possession exclusive né de l’impuissance masculine. Tout ce que je déteste.

Or, au milieu de tout cela, Ada ne pipe mot. Les plans serrés sur son visage dur, sur ses yeux noirs emplis de haine nous montre qu’elle ne ressent rien sauf lorsqu’elle joue du piano, moments où elle s’abandonne. Et lorsqu’elle devient amoureuse, alors elle ne s’exprime plus du tout. Baines lui est illettré et analphabète, un rustre sans langage (même s’il parle la langue des natifs maoris dont il partage les tatouages). Quant à Alisdair, il est incapable de pénétrer dans l’univers de toute façon clos de sa nouvelle femme et de sa fille qui parlent la langue des signes entre elles, Ada racontant d’ailleurs des histoires extravagantes — mais sans aucun mot — à sa fille sur son père.

En d’autres termes, Jane Campion nous donne à voir des êtres qui ne savent pas ou ne veulent dire ce qu’ils vivent, qui sont incapables de mettre des mots sur les réalités, sur leurs sentiments. Le mutisme devient général, soit qu’il est choisi par une femme qui ne voit que cette attitude possible face à ce monde d’hommes brutaux et violents, soit qu’il est subi par ces hommes qui n’ont d’autre langage que la violence. Lorsque Alisdair est trompé une nouvelle fois par Ada, il lui coupe la main à la hache, empêchant ainsi sa femme de s’exprimer par le seul autre langage qu’elle avait — avant de renoncer à sa femme.

  Après le film, j’ai ressenti un sentiment de colère contre tous ces personnages: ils sont petits, frustres, rustres, méchants, au premier sens du terme. Même (surtout) l’héroïne: la seule qui sait s’exprimer, elle choisit le silence; lorsque la musique pourrait permettre d’exprimer son amour naissant, elle choisit le silence. Elle y est contrainte par ceux qui l’entourent, mais elle ne cherche jamais à dépasser ses contraintes. Aucune possibilité d’éprouver une quelconque empathie pour elle: Jane Campion prend bien soin de ne rien nous dire non plus sur ces personnages: le film commence sans qu’on ne sache rien sur eux. Là encore, l’absence de mots (même si, en l’occurrence, ce sont des mots visuels) engendre l’incompréhension ou, dans mon cas, la colère contre eux. D’ailleurs, les seuls mots d’Ada sont ceux de la voix-off, ce qui souligne encore davantage son refus de dire. Il en va de même pour les Maoris qui sont présentés, là aussi car aucune explication ne les accompagne, comme de doux débiles plus ou moins violents qui se laissent guider par leurs pulsions.

Il apparaît dès lors que la « Leçon de piano » est une leçon de chose délivrée par l’absence: absence de mot et absence d’explication, les deux se renforçant. Sans mot, on ne peut dire les choses, et on est donc prisonniers des contingences qui sont les nôtres qu’elles soient biologiques (être une femme au XIXe siècle, ressentir des pulsions sans pouvoir les dire ni les nommer) ou sociales (la bourgeoisie, les colons, les natifs) ou même naturelles (même la nature paraît hostile puisqu’elle est, elle aussi, incomprise, inexpliquée). Sans explication, le spectateur ne peut qu’assister au sordide spectacle de ces pantins dirigés par leurs pulsions et leurs conditions.

Inversement, donc, Jane Campion, dans « Bright Star » nous a montrés comment les poètes du XIXe siècle ont mis des mots sur ce qui n’était jusqu’alors que des nécessités biologiques et sociales (le désir pour la reproduction, le mariage) et inventé l’amour romantique (ces deux termes étant d’ailleurs un pléonasme en anglais). Ainsi, contrairement aux personnages rustres et enfermés dans la violence de leurs sentiments non-dits de « La Leçon, » John Keats et Fanny Brawne s’enivrent et nous enivrent de mots qui nous permettent de transcender leurs contingences pour ressentir avec eux leur amour qui s’épanouit dans une nature pour le coup foisonnante et propice.

« La Leçon de piano » est donc l’anti-thèse absolue de « Bright Star »; c’est un film qui est l’opposé du romantisme. Les deux films sont complémentaires et se répondent l’un l’autre. Il en ressort un hommage commun aux mots et au langage.

Et puisqu’il est question d’amour, je ne peux pas dire que « La Leçon de piano » n’est pas un bon film. Des plans de toute beauté suffiraient à le qualifier comme étant bon: la scène de débarquement, les silhouettes se découpant sur le gris déchaîné des vagues; la scène lorsque Ada s’effondre au milieu de la boue après que Alisdair lui ait coupée la main… même si parfois Campion cherche un peu trop à faire de beaux plans, ce qui a tendance (rarement) à donner quelques choix d’angles ou de cadrages un peu lourds. Néanmoins, je peux dire que je ne l’ai pas aimé quand bien même, tout à la fin, Ada commence à vouloir parler à nouveau… mais uniquement lorsqu’elle est seule et dans le noir: en d’autres termes, des mots adressés à personne donc inexistants.
— Mathieu

* Je dois reconnaître toutefois que je n’ai pas totalement saisi ni compris la portée de l’abandon du piano puis de la renaissance métaphorique d’Ada après sa tentative de suicide.

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Effectivement lorsque j’avais vu ce film avec mes amis au lycée, je l’avais trouvé très romantique. A le revoir maintenant, mon avis a un peu changé, même si globalement je trouve que le film est très réussi. Alors oui, c’est clairement un anti-Bright Star, puisque ici la nature est violente et très hostile (la mer démontée en début de film, la boue, la pluie, etc.). Les personnages ne parlent pas ou peu, ce qui parait normal pour Ada puisqu’elle est muette, pour les Maoris puisqu’ils ne parlent pas la même langue, mais ce qui est plus inconcevable pour la famille d’Alisdaire. Jane Campion décrit une société où on ne parle pas, régit par la violence des actions et des sentiments. Reste que l’histoire d’amour entre Baines et Ada est exemplaire parce qu’elle parvient à naître et à survivre dans un milieu hostile.

J’avais gardé un souvenir ému de la musique du film, j’avoue qu’à le revoir cette musique m’a semblée moins intéressante et beaucoup plus répétitive. Peut-on concevoir qu’Ada joue toujours et régulièrement les mêmes morceaux de musique? Peut-être mais à la longue cela parait ennuyant et plutôt suspect.

Ce film reste donc pour moi une référence, même si après avoir vu « Bright Star », je préfère de très loin ce dernier.

— LN

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7 réflexions sur “La Leçon de piano de Jane Campion

  1. Tout à fait d’accord, l’intention est là! Cependant si Alistair lui avait coupé la main il aurait été impossible à Ada de rejouer du piano, alors qu’elle peut continuer avec un doigt en moins, même si c’est tout de suite plus difficile. En tous cas, ton article et clair et précis et permet vraiment de discerner l’intention de certains passages flous!

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  2. Merci beaucoup pour cette approche du film qui m’a aidée à comprendre pas mal de choses, notamment  la raison initiale pour laquelle Ada se retrouve perdue avec sa fille en pleine forêt avec son piano! Petite rectification: Alistair lui coupe un doigt (l’index) et non pas la main ( un peu plus soft). 

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  3. Certes, et merci pour cette précision, mais, je crois, n’ayant pas relu ma critique, que cela ne change que peu de choses à ma démonstration: l’intention est de faire mal là où ça fera le plus mal, en visant ce qui lui permet de s’exprimer.

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  4. Sans doute effectivement faut il d’abord voir ce film puis bright star… J’apprécie énormémement que ce soit la même réalisatrice… mais bright star… c’est claire c’est autre chose (oui je suis très fort en critique de film)

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  5. En fait je suis d’accord avec ton analye mais pas avec ta conclusion. J’avoue ne pas avoir vu tout ce que tu décris, mais ces perosnnages qui ne savent pas aimer ou s’exprimer, je toruve ça beau, tragique, mais beau… « Notre dame de Paris » parle aussi de 3 amours différents, aucun n’est valable, aucun n’aime vraiment. Je trouve que ça fonctionne parce que cette difficulté d’expression, surtout sur le thème de l’amour, est (m’est ?) très contemporain. La surprise vient plutôt de Bright Star ou les deux héros savent (s’) exprimer leurs sentiments. J’ai dû mal à comprendre la colère : envers les personnages ? CV’est ce qui rend le film triste, certes, mais pas mauvais.

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  6. Je pense que par « mauvais », Mathieu parle surtout de leur violence. Comme toi la violence des personnages, leurs incapacités à s’exprimer ne m’a pas gênée. Et je trouve que dans un certain sens, cette violence induite dans les rapports humains renforce l’histoire d’amour qui va naître entre Ada et Baines. Que c’est beau de voir ces deux personnes s’aimer dans un contexte et un milieu aussi hostile. Par contre, le choc est brutal si tu compares ce film avec Bright Star.

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