Possession. A Romance d’A. S. Byatt

http://10thirty.files.wordpress.com/2008/10/possession.jpgRoland Michell a fini une thèse sur les poèmes de Randolph Henry Ash, un poète victorien, au Prince Albert College de Londres sous la direction de Blackadder, spécialiste du poète en question et éditeur de ses œuvres complètes pour le British Museum. Au cours de ses études, Roland a rencontré Val, qui elle aussi étudiait la littérature anglaise, mais qui s’est arrêtée après sa licence pour trouver un travail de secrétaire et payer l’appartement en sous-sol qui sent la pisse des chats de la voisine du dessus. Après sa thèse, Roland n’a pas trouvé de poste à l’université et Blackadder l’emploie comme assistant de recherche à mi-temps. 

Une carrière qui ne démarre pas, contrairement à son rival, Fergus Wolff, plus brillant, plus flamboyant, plus remarquable auprès de ses enseignants que lui, une fiancée dont il s’éloigne, pour laquelle il ne ressent plus grand chose, même s’il n’ose pas se l’avouer — Roland se perçoit comme un semi-raté. Lorsqu’il découvre, par hasard, en faisant des recherches pour le compte de Blackadder à la British Librabry, dans une édition de The Garden of Proserpina, deux brouillons d’une même lettre écrite de la main tremblante d’émotion de Ash, adressée à une femme qui n’est pas nommée (« Dear Madam »), Roland a un réflexe (qu’il ne s’explique pas mais que nous comprenons, étant donné que la page précédente, le nom de Darwin, accompagné du titre The Origin of Species, est cité): il escamote la lettre et n’en parle à personne.

Commence alors l’enquête que Roland va mener pour retrouver à qui Ash a envoyé cette lettre si singulièrement tranchante avec l’image du vénérable poète victorien, croisement entre Alfred Tennyson et Dante Gabriel Rossetti. Cette enquête le conduit à identifier le destinataire de la lettre, une poétesse du nom de Christabel La Motte, d’origine française (nobles émigrés pendant la Révolution), auteur de plusieurs poèmes inspirés du folklore dont la régalait son père, dont un The Fairy Mélusine ou un The City of Is. C’est dans cette optique que Roland va rencontrer Maud Bailey, professeur de littérature féministe à Lincoln University, ancienne maîtresse de Fergus, ayant eu une relation lesbienne avec une universitaire américaine, Leonora Stern. Ensemble, ils vont remonter la piste du passé et découvrir l’extraordinaire histoire d’amour qui a uni Randolph Henry Ash et Christabel La Motte.

Telle est l’histoire que nous raconte Possession. A Romance d’AS Byatt. Ecrit avec une maîtrise impressionnante, ce roman est une lecture qui m’a enchanté par son écriture tout en m’inquiétant par son propos: j’y ai perçu une sourde menace derrière la beauté des phrases, dans la beauté des phrases, dans leur rythme, dans leurs mots, dans la manière dont Byatt les agence pour peindre un tableau par petites touches d’une froideur, d’une désolation, d’une rigidité cadavériques. Je me suis souvent arrêté pour recopier certaines phrases tant elles me semblaient parfaites, parfaites et dérangeantes.

« The room smelled of the ghost of wine and a hint of cinnamon. »
« Water, containing a brilliant green sediment, dripped from a gutter onto the stone, leaving a sinuous strain. »

Les descriptions naturalistes qui forment une grande part de ce roman sont extrêmement précises et portent en elles le soupçon omniprésent que quelque chose, dans cette nature, menace l’humain. D’ailleurs, il est intéressant de remarquer que le personnage de Ash, qui est totalement fictif, est un poète qui puise son inspiration dans la mythologie nordique, greco-romaine ou celte, mais qui est littéralement obsédé par la nature — aussi bien biologique qu’humaine — et les sciences qui la décrivent. Entomologiste, il effectue par exemple un voyage dans le Yorkshire pour y compléter ses collections de coquillages, de papillons, de fleurs, de plantes et autres anémones, de fossiles et même de mots écossais ou anglais, pour y étudier la géologie dans un esprit progressiste très XIXe siècle.

D’ailleurs, j’entends le mot « naturaliste » cité plus haut dans le sens littéraire anglais ou dans le sens historique du mot, importé d’Angleterre en France comme beaucoup de choses au XIXe siècle, pour décrire ce phénomène des sciences de la nature qui ont tant modifié les esprits et les consciences. Cela dit, Hélène m’a expliqué que Balzac avait la prétention d’utiliser la philosophie naturaliste lorsqu’il a écrit la Comédie humaine, son but étant de faire une sorte de tableau naturaliste des passions et des sentiments humains, de la société. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer qu’il n’a pas pu l’accomplir en entier et que Byatt fait des allusions à Balzac à plusieurs reprises dans Possession: Fergus écrit un article dans laquelle il tente de déconstruire Balzac. Or, ce Fergus lui-même est un véritable prédateur, un loup assoifé non pas de sang mais d’un appetit vorace pour les femelles et Roland se sent aussitôt son inférieur, son bêta dans la meute.

« He smiled at Roland, a pleased, voracious smile, with bright blue eyes and a long mouth terribly full of strong white teeth. He was older than Roland, a child of the Sixties who had temporarily dropped out, opted for freedom and Parisian revolutions, sitting at the feet of Barthes and Foucault, before coming back to dazzle Prince Albert College. He was pleasant enough in general, though most people who met him formed the vaguest of ideas that he might be dangerous in some unspecified way. Roland liked Fergus because Fergus seemed to like him.

Ainsi Byatt décrit-elle le monde universitaire, ses petites rivalités, la compétition permanente qui y règne, avec une ironie froide: nul humour dans son style, mais une mise au grand jour des motivations de chacun.

« Leavis did to Blackadder what he did to serious students: he showed him the terrible, the magnificent importance and urgency of English literature and simultaneously deprived him of any confidence in his own capacity to contribute or to change it. » (p. 32).

D’ailleurs, Byatt dissèque (emphase sur ce verbe) les relations humaines avec une froideur d’entomologiste, clouant ses personnages avec les aiguilles de son écriture qui nous fait pénétrer leurs pensées, ou par les dialogues, d’une violence inouïe mais feutrée, presque anodine, qu’ils échangent.

Ainsi, lors d’un diner:

« They talked about the weather in an English way and little currents of sexual anxiety ran round the table, also in an English way. Roland could see Val summing up Maud as beautiful and cold; he could see Maud studying Val, and judging himself in relation to Val, but he had no idea what jugdement she had formed. He could see that both women responded to Euan’s friendliness and enthusiasm. Euan made everyone laugh and Val gleamed with pride and happiness and Maud relaxed into a smile. They drank good burgundy, and laughed more freely. Maud and Tobby Byng turned out to have childhood friends in common. Euan and Maud talked about hunting. Roland felt peripheral, a watcher.

De fait, la lecture de Possession est dérangeante, car Byatt nous accule face à notre nature en tant que humains. Nous ne sommes que des animaux, des produits de la nature, mus par des instincts biologiques qui nous poussent à agir comme nous le faisons. Les autres sont soit des rivaux soit des partenaires possibles pour la reproduction. La société, les liens sociaux qui nous unissent, la civilisation ne sont qu’un vernis poli, le moyen de rendre pas trop cruelle cette compétition permanente, qu’elle soit universitaire ou dans un restaurant.

Et pourtant, et pourtant. Tout au long de ce roman qui subjugue par sa beauté et sa maîtrise, comme pourraient fasciner la beauté des paillons épinglés à un tableau, Byatt alterne l’intrigue par les poèmes de Ash ou de La Motte, des poèmes naturalistes mais aussi sentimentaux, des poèmes très romantiques, très préraphaélites auxquels, je dois l’avouer, je n’ai pas toujours été très sensible. Sans doute est-ce pour cela que j’ai perçu l’histoire d’amour passionnel entre Ash et La Motte comme étant toujours un peuretenue. Etait-ce les mentalités victoriennes? Etait-ce la distance que maintenait Byatt?

Puis, un passage m’a interpelé.

« Do you never have the sense that our metaphors eat up our world? I mean of course everything connects and connects — all the time — and I suppose our studies — I study — literature because all these connections seem both endlessly and then in some sense dangerously powerful — as though we held a clue to the true nature of things? (…) and it all reduced like bpiling jam — to human sexuality. Just as Leonora Stern makes the whole earth read as the female body — and language — all language. And all vegetation in pubic hair. »

Maud laughed, drily. Roland said, « And then, really, what is it, what is this arcane power we have, when we see that everything is human sexuality? It’s really powerlessness. »

« Impotence, » said Maud, leaning over, interested.

« I was avoiding that word, because that precisely isn’t the point. We are so knowing. And all we’ve found out, is primitive sympathetic magic. Infantile polymorphous perversity. Everything relates to us and so we’ve imprisoned in ourselves — we can’t see things. And we paint everything with this metaphor — »

« You are very cross with Leonora. »

« She’s very good. But I don’t want to see through her eyes. It isn’t a matter of her gender and my gender. I just don’t. »

Maud considered. She said, « In every age, there must be truths people can’t fight — whether or not they want to, whether or not they will go on being truths in the future. We live in the truth of what Freud discovered. Whether or not we like it. However we’ve modified it. We aren’t really free to suppose — or imagine — he could possibly have been wrong about human nature. In particulars, surely — but not in the large plan — »

Roland wanted to ask: Do you like that? He thought he had to suppose she did: her work was psychoanalytic after all, this work on liminality and marginal beings. He said instead, « It makes an interesting effort of imagination to think how they saw the world. What Ash saw when he stood on perhaps this edge. He was interested in the anemone. In the origin of life. Also the reason we were here. »

« They valued themselves. Once, they knew God valued them. Then they began to think there was no God, only blind forces. So they valued themselves, they loved themselves and attended to their natures — »

« And we don’t? »

« At some point in history their self-value changed into — what worries you. A horrible over-simplification. It never leaves out guilt, for a start. Now or then. »

La clé du roman est livré dans ce passage et m’a permis d’en comprendre l’intrigue. Car, Roland va effectivement lutter pour ne pas tomber au piège de sa condition humaine et masculine. Et, vous l’aurez compris, Roland et Maud tombent amoureux alors qu’ilspistent le périple de La Motte en Bretagne où, finalement, ils découvrent le terrible dénoument de l’union entre elle et Ash. Toute la fin du livre, tout ce qui concerne Maud et Roland, La Motte et Ash, affirme alors avec force ce qu’est la nature humaine. Roland, qui a étudié la littérature (« he had been taught that language was essentially inadequate, that it could never speak what was there, that it only spoke itself »), en tombant amoureux, vraiment amoureux, romantiquement amoureux pour employer une expression bien laide, s’approche alors du poète. Il ressent une joie qu’il n’arrive pas à exprimer et pourtant les mots montent en lui. Et Ash, le poète-naturaliste, lui aussi s’est consumé dans une passion amoureuse qui lui ont fait écrire des lettres d’une beauté poignante — et souffrir une mort terrible, une fin terrible, un terrible après-midi au cours duquel il a pu contempler ce que cette histoire d’amour lui a apporté (que nous découvrons à la toute, toute fin du roman). Et les deux héros, étreints par l’amour pour les deux héroïnes (Maud étant une descendante de La Motte, la coïncidence n’étant nul hasard), sont l’essence même de ce qui nous rend humains: la romance, c’est-à-dire de mettre des mots sur notre nature et ainsi inventer l’amour. La citation qui ouvre le livre nous le disait depuis le début:

« When a writer calls his work a Romance, it need hardly be observed that he wished to claim a certain latitude, both as to its fashion and material, which he would not have felt himself entitled to assume, had he professed to be writing a Novel. The latter form of composition is presumed to aim at a very minute fidelity, not merely the possible, but to the probable and ordinary course of man’s experience. The former — while as a work of art, it must rigidly subject itself to laws, and while it sins unpardonably so far as it may swerve aside from the truth of the human heart — has fairly a right to present that truth under circumstances, to a great extent, of the writer’s own choosing or creation… The point of view in which this tale comes under the Romantic definition lies in the attempt to connect a bygone time with the very present that is flitting away from us. »
— Nathaniel Hawthorne, Preface to The House of the Seven Gables

Vérité vieille comme le monde? Sans doute, mais vérité qui n’est pas si évidente, après le triple décentrement du monde: le premier décentrement lorsque Copernic, Galillée nous disent que la Terre n’est pas au centre de la Création; le deuxième lorsque Darwin nous dit que l’homme n’est pas au centre de la Création; et le troisième lorsque Freud nous dit que l’homme n’est même pas au centre de lui-même avec l’inconscient et les pulsions. Byatt nous propose alors, parmi d’autres, avec des films comme « Bright Star » et son anti-thèse « La Leçon de piano, »avec des poètes comme Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau qui plaident pour le Tout-Monde, de redéfinir l’humain.

Alors oui, le langage est inadéquat et ne dit que lui-même, mais c’est avec lui qu’on peut toujours le tordre, le manipuler, le forcer à tenter — échouant, toujours, recommençant, toujours — à dire ce qui fait de nous des humains — l’amour avec les mots, la romance.Mais la proposition de Byatt est-il convaincante?

Si l’accroche du roman est excellente, la suite de l’intrigue m’a laissé souvent perplexe, me rendant parfois étranger au roman, comme si les personnages n’avaient plus besoin de moi, lecteur,  pour continuer, mais deux choses m’ont permis de m’accrocher jusqu’au bout. La première fut le personnage de semi-raté qu’est Roland et, on le sent, sa maladresse face à Maud, la prof qui a réussi, qui est considérée comme une sommité, qui a la réputation d’être devenue lesbienne et en même temps qui fut la maîtresse de Fergus, le rival de Michel. Au final, c’est évidemment de Michel dont Maud tombe amoureuse. J’ai trouvé cela affreusement prévisible et donc merveilleusement romantique. De plus, leur quête commune à la recherche de ce qu’il s’est passé au XIXe siècle entre Ash et La Motte m’a vivement intéressé, d’autant plus que nous sommes dans les années 1980, avant Internet et les ordinateurs partout, et de fait j’ai trouvé réjouissant de les voir éplucher des dossiers, des fiches de bibliothèque, téléphoner à des spécialistes de telle ou telle question, car seuls eux savent où trouver telle ou telle information. A partir du moment où ils se rendent en Bretagne, le roman prend une ampleur néo-romantique (les embruns, le vent, les roches, la découverte de ce qui est advenu à La Motte) qui m’a fait tourner les pages à une rapidité bien plus grande.

La deuxième était la correspondance entre Ash et La Motte: Byatt arrive à faire vibrer des émotions à travers un échange épistolaire, ce que j’aurais pensé être totalement galvaudé depuis Dracula. Par contre, lorsque Byatt nous raconte le voyage de La Motte et Ash dans le Yorkshire en passant du style épistolaire à une narration plus classique, le narrateur « il » devenant Ash, nous faisant voir leur amour par ses yeux, j’ai été frappé par la froideur des scènes, notamment des scènes d’intimité et, plus encore, de la scène sexuelle.

It was like holding Proteus, he thought at one point, as though she was liquid moving through his grasping fingers, as though she was waves of the sea rising all round him. How many, many men have had that thought, he told himself, in how many, many places, how many climates, how many rooms and cabins and caves, all supposing themselves swimmers in salt seas, with the waves rising, all supposing themselves — no, knowing themselves — unique. Here, here, here, his head beat, his life has been leading him, it was all tending to this act, in this place, to this woman, white in the dark, to this moving and slippery silence, to this breathing end. « Don’t fight me, » he said once, and « I must, » said she, intent, and he thought, « No more speech, » and held her down and caressed until she cried out. Then he did speak again. « You see, I know you, » and she answered breathless, « Yes, I concede. You know. »

 

Je pense que pour Byatt, une femme, dans l’Angleterre victorienne, ne pouvait rester femme qu’en se refusant. C’est d’ailleurs ce que fait La Motte en vivant avec une femme peintre et en refusant de se marier, vivant recluse pour ne pas non plus provoquer un scandale; c’est ce que fait Maud en devenant plus ou moins lesbienne… mais finalement elle renonce pour Roland tout comme La Motte renonce pour Ash, à contrecoeur, en étant désespérée, car elle sait ce qu’il lui en coûte. En cela, Possession est bien romantique: l’amour comme une déchirure (et je ne cherche pas le jeu de mot facile).

https://i1.wp.com/img.amazon.ca/images/I/61JTqJ1xDmL._SL500_AA240_.jpgMais la question — soulevée par B. — reste posée: est-il possible d’exalter notre âme romantique au moyen d’un style aussi intellectuellement exigeant? La froideur, la rigidité cadavérique du style ne nous empêche-t-elle pas de ressentir les émotions? La distance entre le propos et l’instance narrative — c’est-à-dire l’approche postmoderne — n’asphyxie-t-elle pas les émotions? Pour citer B.: « Elle va plus loin que les postmodernes eux-mêmes car lorsqu’on nous propose régulièrement une histoire déprimante et incompréhensible sur le non-sens de l’existence au moyen d’un narrateur fantasque et délirant, Byatt renverse le schéma et nous donne une double belle histoire pleine de passion racontée par un narrateur réfrigéré. »

C’est exactement ce que je disais: les lettres sont plus chaudes que la narration plusclassique bien plus froide et distante (ainsi que je le disais plus haut). Mais Byatt nous explique ce détachement, je pense vers la fin, nous insérant même une réflexion sur le postmodernisme, expliquant même au lecteur que c’est ce qu’elle fait pour mieux le dépasser:

« It is possible for a writer to make, or remake at least, for a reader, the primary pleasures of eating, or drinking, or looking on, or sex. Novels have their obligatory tour-de-force, the green-flecked gold omelette aux fines herbes, melting into buttery formlessness and tasting of summer, or the creamy human haunch, firm and warm, curved back to reveal a hot hollow, a crisping hair or two, the glimpsed sex. They do not habitually elaborate on the equally intense pleasure of reading. There are obvious reasons for this, the most obvious being the regressive nature of the pleasure, a mise-en-abîme even, where words draw attention to the power and delight of words, and so ad infinitum, thus making the imagination experience something papery and dry, narcissitic and yet disagreeably distanced, without the immediacy of sexual moisture or the scented garnet glow of good burgundy. And yet, natures such as Roland’s are at their most alert andheady when reading is violently yet steadily alive. (What an amazing word « heady » is, en passant, suggesting both acute sensuous alterness and its opposite, the pleasure of the brain as opposed to the viscera — though each is implicated in the other, as we know well, with both, when they are working.) »

On est quasiment dans le post-post-modernisme avec un auteur qui nous explique ce qu’il fait à son personnage en nous expliquant pourquoi et en se payant le luxe d’insérer une réflexion sur le choix des mots qu’il opère. La suite de ce passage nous présente ensuite une recension des expériences de lecture et notamment celles de son personnage et celle qu’a Roland relisant The Garden of Proserpina, qui était le poème dans lequel il a trouvé la lettre qui a tout déclenché.Ou, un peu plus tôt, mais vers la fin du roman tout de même:

« Somewhere in the locked-away letters, Ash had referred to the plot of fatethat seemed to hold or drive the dead lovers. Roland thought, partly with precise postmodernist pleasure, and partly with a real element of superstitious dread, that he and Maud were being driven by a plot or fate that seemed, at least possibly, to be not of their plot or fate but that of others. He tried to extend this aperçu. Might there be not, he professionally asked himself, be a element of superstitious dread in any self-reflexive, inturned postmodernist mirror-game or plot-coil that recognises that it has got out of hand? That recognises that connections proliferate apparently at random, apparently in response to some ferocious ordering principle, which would, of course, being a good postmodernist principle, require the aleatory or the multivalent of the « free, » but structuring, but controlling, but driving, to some — to what? — end. Coherence and closure are deep human desires that are presently unfashionable. Bu they are always both frightening and enchanting desirable. « Falling in love, » characteristically, combs the appaerance of the world, and of the particular lover’s history, out of a random tangle and into a coherent plot. Roland was troubled by the idea that the opposite might be true. Finding themselves in a plot, they might suppose it appropriate to behave as though it was that sort of plot. And that would be to compromise some kind of integrity they had set out with.

 

Voilà! Byatt nous l’explique clairement dans une veine tout à fait post-post-moderniste. Je sais que vous lecteurs êtes en train de vous rendre compte que mes deux personnages sont en train de tomber amoureux comme mes deux autres personnages, et je vous l’explique par le biais d’un de ces personnages. Mais tout en m’interrogeant et donc vous avec sur la capacité à vous faire croire à tout cela, à vous convaincre qu’il s’agit bien d’amour. Car tout l’enjeu de mon roman est de vousconvaincre que l’amour est ce qu’il a de plus humain, donc de plus mystérieux… mais comme je le fais d’une manière postmoderne, je déconstruis moi-même cet amour, je montre qu’il n’existe que dans un roman, une romance, donc que j’y crois que peu moi-même… Et je sais qu’en donnant une telle cohérence à mon roman, je risque d’échouer à vous faire croire à cet amour. En fait, Byatt pose la même problématique que celle que B. formule plus haut, y répond, exprime ses doutes sur sa capacité à y parvenir. Au lecteur de juger, nous dit-elle dans ce passage.
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Très tôt, d’ailleurs, dans le roman, Byatt donne un indice sur son projet littéraire:

Fergus was writing a deconstructive account of Balzac’s Chef-dOeuvre Inconnu. (…) Fergus sprawled in the cafeteria banquette and said the challenge was to deconstruct something that had apparently already deconstructed itself, since the book was about a painting that turned out to be nothing but a chaotic mass of brush-strokes. »

 

Du coup, je me demande si Byatt ne s’inscrit pas dans un projet de déconstruction de toute littérature, de toute idée de personnage en étant si froide, si parfaitement exacte avec son regard qui dissèque littéralement vivants ses personnages pour ensuite reconstruire l’ensemble et nous le signaler au passage, ce faisant, en insérant des réflexions sur Freud, sur Dieu, sur les sciences, sur Darwin, tente de se convaincre elle-même que l’humain c’est l’amour mais que cela implique pour une femme de renoncer à être femme pour devenir épouse, esclave, dépendante de l’homme; qu’en d’autres termes pour échapper à sa condition naturelle, puisqu’il Dieu n’existe plus, puisque Freud nous dit que tout est sexuel, il faut renoncer au sexe, à la reproduction. Sans dévoiler plus des rebondissements de l’intrigue, on a l’impression que c’est ce que fait Christabel, même après qu’elle eut apparemment renoncé au profit de Ash. Et néanmoins, l’épilogue vient nous montrer que non. Par contre, nul personnage féminin qui ait eu des enfants et qui se sent femme et non pas seulement épouse ou mère. Je me demande si, à travers le dialogue entre Roland et Maud au sujet des gender studies, elle le déconstruit mais, fondamentalement, elle en épouse les théories. C’est une sorte d’intution. Il me faudrait lire d’autres ouvrages d’elle.

B. attirait mon intention sur le contraste entre A. S. Byatt et sa soeur, Margaret Drabble, « qui laboure des imaginaires très proches (The Peppered Moth étant une sorte de fable darwinienne) qui est pour sa part dans la démesure totale, non qu’elle soit moins « intellectuelle », mais ses narrateurs sont de véritables saltimbanques sans retenue qui n’hésitent pas à s’interroger tout haut sur la manière dont ils vont bien pouvoir terminer leur histoire, à tirer le lecteur par la manche pour lui faire remarquer un détail, décousant parfois sous nos yeux le patchwork que le fil de l’intrigue commençait d’assembler … ses romans sont des puzzles inachevés, comme des boîtes de photos jaunies qui n’ont jamais été rangées dans des albums… c’est dérangeant, instable et souvent très excessif… mais au moins quand Drabble confesse qu’elle écrit sur un mode thérapeutique, comme on fait de l’auto-médication, tu peux imaginer que sa démarche aboutira à quelque chose… pour Byatt, je suis moins sûr… la perfection de son écriture est au antipodes du désordre qui règne dans les romans de sa sœur. Pour l’anecdote, elles ne peuvent pas se sentir… au point que je me demande si Drabble ne s’amuse pas à faire de l’anti-Byatt… »

Sans avoir lu Drabble, je pense que Byatt ne s’oppose pas tant que cela à sa soeur (ainsi que mes citations plus haut l’indiquent): elle aussi est dans une sorte d’interrogation à haute voix mais elle tente d’apporter ses réponses, et de s’en convaincre elle-même. Or, et c’est sans doute pour cela que ni toi ni moi n’avons totalement cru à cette double histoire d’amour, je pense que si Byatt propose l’idée que l’amour est une sorte d’essence de l’humanité grâce au langage, elle ne s’est pas encore réconciliée avec le fait que l’amour n’est pas seulement littéraire ou purs mots, mais aussi physique et sexuelle et que la reproduction entre alors en ligne de compte.

C’est un peu comme si, après le triple décentrement du monde et de l’homme, on puisse opposer l’humanité à l’humain ou, pour le dire autrement, l’amour à la reproduction. Comme si pour nous sortir de la boue et de la glaise, il fallait se réfugier dans les idées et les mots; passer du corps au questive mind. Donc, pour être un pur « humanité » il faurait ne plus être un humain. Je trouve cette philosophie infiniment regrettable: elle me fait penser à l’approche des post- ou des transhumains (on avait assisté à une conférence là-dessus à Blois) qui promeuvent l’idée de se détacher de nos corps dans une sorte de quête d’absolu et d’immortalité. Pour être immortel, ne faisons plus d’enfants, nous serons alors des mots et donc de l’amour à l’infini (par exemple à travers nos lettres d’amour). Est-ce cela que dit Byatt? Si ce le cas, alors oui, c’est mortifère. Elle est mariée? Elle a des enfants? Du coup, je commence à valider l’approche biographique de l’oeuvre d’un auteur…

« Things had changed between them nevertheless. They were children of a time and culture that mistrusted love, « in love, » romantic love, romance in toto, and which they nevertheless in revenge proliferated sexual language, linguistic sexuality, dissection, deconstruction, exposure. They were theoritically knowing: they knew about phallocracy and penisneid, punctuation, puncturing and penetration, about polymorphous and polysemous perversity, orality, good and bad breasts, clitoral tumescence, vesicle persecution, the fluids, the solids, the metaphors for these, the system of desire and damage, infantile greed and oppression and transgression, the iconography of the cervix and the imagery of the expanding and contracting Body, desired attacked, consumed, feared.
« They took to silence. They touched each other withtout comment and without progression. A hand on a hand, a clothed arm, resting on a arm. An ankle overlapping an ankle, as they sat on the beach, and not removed.
« One night they fell asleep, side by side, on Maud’s bed, where they had been sharing a glass of Calvados. He slept curled against her back, a dark comma against her pale elegant phrase. »

 

http://blogs.abc.net.au/.a/6a00e0097e4e6888330133f329a37d970b-320wiTout le processus de Possession est dans ce passage: la déconstruction postmoderne, suivi dans les 2e et 3e paragraphes de la reconstruction romantique, mais sous laforme du langage. Et c’est beau! Je suis admiratif devant tant de beauté. Cela recoupe la grace de « Bright Star » et la dénonciation de « La Leçon de piano. » Mais… et après? et après? Peut-être faudrait-il écrire un Conjugal Life. A Romance.

 

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