Les Onze de Pierre Michon

Un passionné présente à un visiteur anonyme le tableau « Les Onze », peint par le célèbre François-Elie Corentin, oeuvre majeure exposée au musée du Louvre (« le saint des saints, sous la vitre blindée de cinq pouces »). L’homme raconte la genèse de cette oeuvre depuis les origines familiales de Corentin (un père écrivain raté et une mère issue de la petite bourgeoisie de province) jusqu’à la fameuse nuit où on lui commande ce tableau. Trois hommes du Comité de Salut Public lui demandent alors de représenter le comité en une sorte de cène républicaine avec Robespierre en son centre. L’homme précise qu’il n’y a pas d’autoportrait de Corentin, mais qu’on peut admirer quelques portraits de lui: Tiepolo le représente dans l’un de ses tableaux en page (« aux plafonds de Wurtzbourg, précisément sur le mur sud de la Kaisersaal, dans le cortège des noces de Frédéric Barberousse »). On peut également le voir en témoin dans le tableau de David « Serment du jeu de paume » alors qu’il est déjà plus âgé.

 Passé le premier élément de surprise — le tableau n’existe pas, pas plus que son peintre et les douze pages que Michelet lui aurait consacré — on entre avec un réel plaisir dans cette affabulation historique. Le style de Pierre Michon est exigeant et pourtant on se laisse facilement emporter par le récit de Pierre Michon. En le lisant, j’ai parfois pensé au style de Camus dans « La Chute », notamment dans la manière qu’il a de s’adresser directement au lecteur par l’entremise de ce visiteur anonyme. Son style est très imagé, mais là où beaucoup d’écrivains utilisent des procédés cinématographiques pour créer de l’image, lui n’utilise que des procédés littéraires. On trouve cela très rarement en littérature parce qu’il s’agit d’un style d’écriture très classique (certains diraient passéiste). Pierre Michon a une maîtrise de la langue qui est très impressionnante, et la lecture de son roman est un vrai plaisir littéraire.

Le roman n’est d’ailleurs pas qu’une construction littéraire et stylistique mais il pose la question des relations entre Histoire et Littérature. Sur le fait notamment que dans les deux cas on parle de récits, et que parfois ces récits sont compatibles.

 — LN

 Ecrire un court livre historique, entre roman et essai, dans un projet totalement stylistique, avec une prose telle qu’on n’en lit plus, sur un tableau qui n’a jamais existé, voilà le défi que Pierre Michon a choisi se donner et qui, habituellement m’aurait vite ennuyé. Et pourtant, j’ai été d’abord séduit par le style, car Michon est un maître styliste, puis par la puissance narrative de la fin du roman. Il commence donc par un exposé, évoquant d’abord les grands-parents puis les parents du peintre, dans une sorte de leçon d’Histoire à la Michelet dont l’ombre hante chaque page de ce livre puis en vient à la nuit où ce tableau a été commandé à son auteur.

Ce faisant, Michon dépeint les tréfonds de l’âme humaine: ambition, misère, mesquinerie, vanité… mais sans jamais juger, sans jamais tomber dans la morale à bon compte, car il les comprends tous ces personnages historiques ou non, tous ces pantins agités par les soubresauts de l’Histoire. La scène de la nuit de la commande atteint des sommets dans le récit: Michon a la puissance du cinéma mais uniquement avec les mots. Il n’écrit pas comme tant d’auteurs bercés de cinéma; il écrit, vraiment. A tel point que j’aurai voulu en avoir plus de cette narration. Ah comme j’aurais voulu voir Robespierre apparaître sous la plume d’un tel auteur!

 — Mathieu

 

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