L’Empire des Plantagenêts 1154-1224 de Martin Aurell

Premier livre d’histoire et première fiche de lecture d’un livre d’histoire pour moi, étudiante en Lettres Modernes donc peu habituée à l’analyse historique.

Il parait que toute fiche de lecture doit débuter par l’indication du plan du livre, alors le voici:

Introduction

I Gouverner et imposer le pouvoir royal

1. La cour, ses serviteurs et leur savoir

1.1 Les hommes dans leur lutte

1.2 la correction des conduites

2. L’idéologie Plantagenêts

2.1 le roi, maître de sa propagande

2.2 le roi, chevalier lettré

2.3 le roi, couronné, le duc intronisé

II Respecter ou rejeter le pouvoir royal

1. L’aristocratie entre révolte et soumission

1.1 Une noblesse privilégiée

1.2 La guerre apprivoisée

1.3 L’unité introuvable

2. L’affaire Becket

2.1 L’engagement des intellectuels

2.2 La défense des libertés cléricales

2.3 Le meurtre dans la cathédrale

Conclusion

Dans l’introduction, l’auteur revient sur l’utilisation de mot « Empire » pour qualifier l’Empire Plantagenêt. Le terme d’Empire est utilisé dans les chroniques de l’époque ce qui fait qu’il est toujours utilisé par les historiens de la période, même si plusieurs le rejettent car il ne convient pas à la réalité de ce qu’ont construit les Plantagenêts. Certains historiens pensent qu’il faudrait réserver le terme d’empire pour les seuls empires hellénique, romain ou byzantin. L’Empire Plantagenêt n’est pas monocratique, il y a au contraire des populations composites, une géographie composite et pas d’unité politique. Le terme d’Espace conviendrait mieux (cf. Actes du colloque franco-anglais à Fontevraud en 1984. Le terme est utilisé par l’historien Robert Henri-Bautier).

Dès lors qu’est-ce que l’espace Plantagenêt? Un monde polycratique (en référence à l’ouvrage de Jean de Salisbury Policraticus) une mosaïque de royaumes, de principautés et de seigneuries avec plusieurs centres de décision politique, de coercition militaire et de répression judiciaire. Le ciment de cette mosaïque réside dans l’existence, l’unité et la domination de la famille royale. L’Empire Plantagenêt c’est d’abord la famille royale des Plantagenêts. A noter à ce propos que si l’on parle d’Empire Plantagenêt en France (faisant ici référence au sobriquet dont sera affublé Geoffroi le Bel, père d’Henri II et ce n’est qu’au XVeme siècle que le mot devient nom patronymique), les historiens anglais lui préfèrent le terme d’Empire angevin (cf. Kate Norgate en 1887, James H. Ramsay en 1903 et John Gillingham en 1984 et 2001).

Les sources sont abondantes en Angleterre pour la période: 120 actes par an émanants d’Henri II, de même que les lettres décrétales pontificales adressées à Angleterre ont été conservés (434 sur les 971 conservées sur l’époque). Contrairement à la France où les sources sur cette période sont peu nombreuses, car souvent détruites à la fin du Moyen Âge ou pendant la période moderne. S’ajoutent à ces sources, les récits des chroniqueurs de l’époque, dont les plus connus sont Giraud de Barri, Jean de Salisbury, Guillaume Fitz Stephen, Robert de Torigni, Wace et Pierre de Blois. La plupart sont des clercs.

Les dates 1154-1224 correspondent au couronnement d’Henri II et d’Aliènor en 1154 et à la perte des territoires continentaux par Henri III en 1224 (à l’exception de la Gascogne). Après un bref rappel des évènements qui caractérisent le règne Plantagenêt, l’auteur pose la problématique de son ouvrage: comment cet empire polymorphe a pu durer plus de soixante-dix ans? Au centre, il y a le roi, sa famille, son entourage qui oeuvrent pour construire et imposer leur pourvoir. Face au roi, deux groupes qui acceptent ou rejettent le pouvoir royal: les guerriers et les clercs. Les réactions de ces deux groupes varient énormément d’un territoire à l’autre. La pression royale ne s’exerce pas de la même manière entre l’Angleterre, la Normandie, l’Anjou, l’Aquitaine, la Bretagne et l’Irlande.

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I. Gouverner et imposer le pouvoir royal

L’auteur revient sur les déplacements du roi. Henri II voyage sans cesse dans son royaume, surtout en Normandie et en Angleterre (en cumulant les jours passés dans ces deux territoires, Henri passera 14 ans en Normandie et 13 ans en Angleterre). A l’inverse, Henri II voyage peu en Anjou  et en Aquitaine (7 ans sur l’ensemble de son règne). Ses voyages permettent au roi de s’approprier l’espace par sa seule présence physique. Ils lui permettent également de surveiller la noblesse locale et les agents du roi. Cela a une incidence évidente sur la perception du pouvoir royal dans ses territoires.

1. La cour, ses serviteurs et leur savoir.

La cour est le lieu par excellence du pouvoir royal. Elle est le centre à partir duquel le roi gouverne sa périphérie. Elle n’est pas statique. Le rayonnement du roi (et de sa cour) dépend de sa mobilité, des enquêtes et des missions de ses envoyés et des rapports de ses informateurs. La cour centralise les informations et envoie les ordres pour assurer son autorité sur les territoires.

Le terme cour vient du latin Curia qui désigne à la fois le tribunal, le palais et l’entourage. La cour, en tant que tribunal, centralise la justice voulue par le roi. Le roi a le monopole royal du ban, du pouvoir de coercition et de contrainte. La centralisation du pouvoir judiciaire a été largement imposée en Angleterre et en Normandie. Des juges royaux surveillent les sheriffs (cf.Inquisitio vicecomitum de 1170) et des juges itinérants surveillent les tribunaux comtaux. Par contre dans l’Anjou et l’Aquitaine, les pouvoirs locaux ont gardé une large marge de manoeuvre vis-à-vis de l’autorité centrale. En tant que lieu de résidence, la cour entreprend toute une série de constructions de châteaux et de fortifications de vieux chateaux royaux (ex. Douvres en Angleterre et Chateau-Gaillard en Normandie). Le plus souvent ces constructions ou fortifications ont un but largement militaire ce qui témoigne à la fois du modèle guerrier de cette monarchie mais également de leur difficulté à gouverner un territoire souvent en révolte. D’ailleurs si les Pantagenêts construisent beaucoup en Angleterre et en Normandie, ils construisent peu en Anjou et en Aquitaine (quelques enceintes urbaines). Les sires du sud de la Loire ont d’ailleurs toute liberté pour construire leur château à l’inverse de l’Angleterre ou de la Normandie où le roi contrôle le réseau castral

1.1 Les hommes dans leur lutte.

La cour désignant cette fois l’entourage royal se construit autour de la famille royale puis de ses proches. Une famille royale conforme à son époque, à savoir en perpétuels affrontements. A l’époque les chroniques expliquent ces déchirures perpétuelles en faisant référence à la mythologie. Les Plantagenêts seraient contraints de se déchirer sans cesse. Les médiévistes contemporains expliquent différemment ces déchirures, bien entendu. Après des tentatives pour expliquer de manière psychologique les raisons de ces affrontements (à éviter), les historiens évoquent à présent des raisons plus politiques: la figure du Juvenis est fondamentale pour expliquer ces luttes internes: au Moyen Age, les jeunes, surtout les jeunes de l’aristocratie, sont désireux de partager le pouvoir de leur père qui souvent le leur refuse. Ces jeunes peuvent s’appuyer sur les seigneuries locales (et inversement certaines attisent l’ambition du fils) pour contester l’autorité de son père, ainsi Richard avec l’Aquitaine qu’il soulève contre son père Henri II. Il s’agit d’un schéma classique à l’époque.

Les proches ce sont les guerriers, les serviteurs et les conseillers qui gravitent autour de la famille royale. Majoritairement ce sont des Anglais, il y a très peu d’Aquitains et d’Angevins dans l’entourage du roi. En ce qui concerne l’origine social des proches du roi, on trouve surtout des familiers issus de la haute aristocratie, de la petite chevalerie et quelques personnes issus de la roture (comme Thomas Becket). Pour les attirer, le roi promet des domaines fonciers, des alliances avec de riches veuves (le roi contrôle scrupuleusement les mariages), des dividendes et des postes ecclésiastiques.

1.2 La correction des conduites.

La cour d’Henri II impressionne par la qualité et la quantité d’écrivains latinistes. Ces écrivains, la plupart des clercs, instruisent la cour sur sa corruption et « corrigent » ses dysfonctionnements. Ces écrivains ont aussi la volonté de pacifier la noblesse guerrière en proposant des « codes » idéologiques: guerre juste, légitime. Ici se trouvent les prémisses de ce que sera la chevalerie. Ces écrivains vont participer à la création du miles litteratus, le chevalier lettré. La littérature chevaleresque et la prédication cléricale se font l’écho d’une façon de se comporter à la cour. L’auteur parle de la domestication des hommes par les manières.

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Généalogie extraite du livre de Jean Flori, Richard, Coeur de Lion.

2. L’idéologie Plantagenêt

2.1 Le roi, maître de sa propagande

Cette idéologie permet de renforcer le pouvoir des Plantagenêts, elle se construit grâce aux clercs et aux chevaliers lettrés qui ont, en plus de leurs tâches administratives, militaires ou fiscales, la mission d’idéaliser le roi et son gouvernement. L’auteur parle de propagande qui sert à idéaliser la figure du roi par l’iconographie, par les chansons ou par la littérature.

Mais quelle image le roi veut-il donner de lui?

2.2 le roi chevalier lettré

L’image d’un roi chevalier lettré, modèle de sagesse et de culture. Il devient par la même LEmiles litteratus qui prône la lecture des anciens et des traités de science. Le roi se doit donc de protéger les écrivains, notamment ceux qui le couvrent d’éloges.

2.3, le roi couronné, le du intronisé

L’image d’un roi sacré. Le sacre est un moment important dans l’exercice du pouvoir. Cette cérémonie qui comporte l’élection, le serment, l’onction et la remise des regalia est capitale. L’onction confère au roi un pouvoir sacré, des récits font d’ailleurs état de guérison par le roi (cf. rois thaumaturges). Les débats sur le caractère sacré de la personne du roi (ainsi que sur la valeur donnée à cette onction) vont conduire à la première discorde entre le roi et les clercs. Reste que le roi sacré est aussi un vassal du royaume de France. C’est le paradoxe des Plantagenêts sur le continent notamment: face à des seigneurs récalcitrants, ils accentuent le faste de la mise en scène des cérémonies d’hommage les rendant maîtres des terres continentales (à tel point que certaines de ces cérémonies sont plus fastueuses que la cérémonie du sacre en Angleterre), ce qui rend bien compte de leur difficulté à régenter ces territoires, et, dans le même temps, ils tentent de minimiser l’hommage dû au roi de France (cf. l’hommage en marche).

Un roi, descendant d’illustres personnages. L’auteur parle de la fabrique de la légende. Les chroniqueurs redessinent l’arbre généalogique d’Henri II pour mettre en valeur ses liens avec les saints rois Edouard le Confesseur ou Richard Ier. Ces écrivains tentent de faire remonter la généalogie des Plantagenêts à Charlemagne et Roland. Contestés dans cette entreprise par les Capétiens, ils renoncent à faire de Roland un ancêtre d’Henri II, mais se reportent sur Arthur, le légendaire roi de Bretagne qui a repoussé les Saxons. Henri II va même jusqu’à organiser la découverte de sa tombe. Et si Arthur ne suffit pas, alors ils vont jusqu’à rechercher Brutus, héros troyen qui aurait fondé l’Angleterre, dont se réclame Henri II.

II. Respecter ou rejeter le pouvoir royal

Le 19 juin 1215, Jean sans terre est contraint de quitter son château de Windsor; les meneurs d’une vaste révolte aristocratique l’obligent à imposer son sceau sur la Grande Charte, qui limite considérablement son autorité. Ce mouvement de révolte aristocratique est né avec la défaite de La Roche-au-Moines et la faillite de la reconquête des pays de la Loire. La Grande Charte formalise les relations complexes, entre collaboration et conflit, que la royauté entretient avec la noblesse. Les clauses de cette charte ne concernent pas uniquement les laïcs, elle concerne aussi les clercs en réaffirmant la liberté de l’Eglise d’Angleterre. Courant théologique et affaire Becket auront une influence considérable dans la chute de l’Empire Plantagenêt.

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Les quatre premiers rois angevins d’Angleterre (XII siècle). L’artiste porte sur eux un regard positif, comme le montrent les églises qu’ils ont généreusement fait édifier. Mais il n’hésite pas à ridiculiser l’impopulaire Jean sans terre (en bas à gauche) en dessinant sa couronne de travers. De même son père Henri II (en haut à gauche) apparaît de profil, position souvent péjorative. En revanche, son fils aîné, Richard coeur de Lion (en haut à droite) porte l’épée qui témoigne de son goût pour la guerre. Le quatrième roi est Henri III, fils de Jean sans terre. Photo British Library.

1. L’aristocratie entre révolte et soumission.

L’attitude de l’aristocratie face à la volonté du roi de centraliser le pouvoir est multiple. Certains acceptent le pouvoir royal en échange de faveurs, d’autres rejettent cette centralisation du pouvoir (ils seront progressivement encouragés par les Capétiens). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce rejet de l’autorité royale va produire deux effets bien différents entre l’île et le continent: la Normandie, les pays ligériens, le Poitou en rejetant le pouvoir royal vont embrasser (et disparaître dans) la Couronne de France (pour connaître quelques siècles plus tard l’absolutisme). A l’inverse, l’Angleterre va imposer au roi la Grande Charte, limitant ainsi ses pouvoirs, point d’origine de la future monarchie parlementaire.

Qu’est-ce que la noblesse au XIIème siècle?

1.1 Une noblesse privilégiée

Beaucoup d’historiens ont réfléchit à l’origine (la naissance) de ce qu’on appelle la noblesse. En 1902, Paul Guilhiermoz date la naissance de la noblesse du XIIIème siècle avec l’apparition de privilèges héréditaires propres à cette catégorie sociale. Auparavant la noblesse est définie par sa fonction, celle de combattre. Pour Marc Bloch, le constat est le même: la noblesse n’a commencé à se constituer véritablement qu’à la fin du XII siècle. Certains chercheurs allemands nuancent ses propos (1960) en démontrant qu’un petit noyau de familles carolingiennes (voire mérovingiennes ou romaines), qui franchissent le cap de l’an mil, font preuve d’une incroyable continuité généalogique, tout en concédant que davantage de chevaliers, issus de milieu modeste, restent à l’origine de bien des familles occidentales du XIIIème siècle. George Duby considère quant à lui, suivant en cela Bloch et Guilhiermoz que « les années qui avoisinent l’an 1200 paraissent bien le moment, dans l’évolution de la société française, où s’achève un long mouvement qui a progressivement fait de l’aristocratie une véritable noblesse ». Au final bien des historiens tiennent les années charnières 1180-1230 pour celles de l’institutionnalisation du groupe aristocratique en une catégorie juridique propre. Vers 1235, le Grand coutumier de Normandie corrobore l’existence d’un statut spécifique à la noblesse héréditaire, identifiée à la catégorie des combattants adoubés et de leurs fils, qui jouissent de quelques privilèges fiscaux. L’une des cause de cette précision accrue dans la définition de la noblesse peut être recherchée d’après l’auteur dans les progrès de la bureaucratie royale: recensement de l’administration Plantagenêt pour connaître les familles qui lui doivent l’hommage, le service militaire ou l’écuage (versement d’une contribution militaire remplaçant le service d’ost). Ce mouvement s’accompagne dans la société de manifestations visibles des codes qui identifient le statut nobiliaire: place dans le couronnement, naissance de l’héraldique, apparition de biographies aristocratiques, ce qui conduit les nobles à avoir conscience d’appartenir à « la couche supérieure de la société ». Avant 1200, on a d’un côté lesmilites et les nobiles, à partir de 1200 il y a identification entre noblesse et chevalerie. C’est au motif de leurs activités militaires, dont ils revendiquent l’exclusivité, que les nobles justifient cette prééminence. La guerre est leur office par excellence.

1.2 La guerre apprivoisée.

La notion de chevalerie doit être comprise dans une double acceptation: elle désigne d’une part un groupe de professionnels du combat (milites), elle renvoie d’autre part  à un idéal, un système de valeurs, fortement christianisées, qui détermine l’éthique guerrière aristocratique. Cette seconde définition est liée à l’idée de courtoisie.

A la fin du XIIème siècle, le roi cherche à avoir le monopole de la violence. En conséquence, il tente d’abolir ou du moins atténuer toute forme spontanée de violence nobiliaire. Le roi exige que la chevalerie mettent ses armes à son unique service. Dans sa tentative de monopoliser la violence, le roi se heurte à la réticence de l’aristocratie et de la noblesse. Dans le cours des années 1154-1224, les buts de la royauté (qui cherche à centraliser le pouvoir militaire et judiciaire) et ceux de la noblesse (qui cherche à accroître son pouvoir) sont contradictoires et donc souvent conflictuels. Pour mâter les révoltes nobiliaires, le roi s’appuie sur des mercenaires (les routiers).  A partir de 1200, le roi a recours aux fief-rentes pour amadouer une noblesse réticente à se laisser gouverner (il peut également donner des versements en argent ou d’autres dons sous forme de livrées). Le roi de France utilise aussi les fief-rentes pour s’attacher la noblesse continentale, contrant ainsi l’entreprise du roi d’Angleterre. D’autres récompenses non pécuniaires servent au roi à s’attacher la noblesse: le mariage notamment.

1.3 L’unité introuvable.

La nature du lien entre les aristocrates et la royauté varie considérablement d’une région à une autre. En Aquitaine, la rébellion est quasi quotidienne. Henri II se déplace peu en Aquitaine, il y a peu d’Aquitains dans son entourage et souvent l’Aquitaine a été utilisée par les fils contre leur père (avec le soutien d’Aliénor). Richard, coeur de Lion obtient quelques succès en Aquitaine, notamment par une politique des mariages très intelligente et par le soutien de certaines populations urbaines (La Rochelle, Poitiers, Niort, etc). Mais sous Jean sans terre, la région retombe dans le chaos, ce dernier se déplaçant peu sur le continent. Trop éloigné de ses territoires continentaux, il en perd rapidement le contrôle.

L’Anjou et la Bretagne demeurent des territoires à la docilité incertaine. Souvent la Bretagne a été le théâtre de luttes familiales entre Henri II et Geoffroi tout d’abord puis entre Jean sans terre et Arthur.

La Normandie et l’Angleterre forment le noyau dure de la domination Plantagenêt. Au terme de luttes acharnées, le roi a obtenu une obéissance quasi certaine dans ses territoires. A tel point que progressivement va naître une animosité entre les territoires insulaires (fidèles au roi d’Angleterre) et les territoires continentaux (régulièrement attirés par la couronne de France). De cette animosité va naître dans la noblesse anglaise, le sentiment d’appartenir à une identité anglaise marquée par sa géographie (l’île) et par son « attachement » à la figure du roi.

2. L’affaire Becket

Moment phare des relations entre les rois angevins et l’Eglise, elle entraîne de nombreuses conséquences qui fragiliseront l’Empire Plantagenêt.

Thomas Becket est issu d’une famille de riches marchands d’origine normande. Il naît à Londres et devient clerc auprès de Thibaud, l’archevêque de Cantorbury. Repéré par Henri II, il est nommé chancelier en 1155 puis archevêque de Cantorbury en 1162. Mais en 1164, Thomas refuse de signer les accords de Clarendon, accords qui diminuent la juridiction de l’Eglise au profit du pouvoir royal. En 1166, alors exilé, Thomas excommunie les laïcs et les clercs qui viendraient à signer les accords de Clarendon. De retour sur l’île en 1170, il est assassiné par quatre chevaliers dans la cathédrale de Cantorbury. Son conflit avec le roi va avoir une résonance sur l’île et sur le continent. Leur opposition va cristalliser les mécontentements, entraîner l’engagement d’intellectuels contre le roi, et va diviser les clercs entre ceux qui respectent et ceux qui rejettent le pouvoir d’Henri II. Le meurtre aura des conséquences dramatiques pour Henri II.

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Le meurtre de Becket. D’après La Vie de Thomas rédigée vers 1180 par son ami Jean de Salisbury. Au matin du 29 décembre 1170, Thomas est en train de partager un repas avec ses proches au palais archiépiscopal de Canterbury, alors que les quatre meurtriers demandent à lui parler. Le soir, Fitz Urs et ses compagnons accomplissent le crime dans la cathédrale, tandis que Jean de Salisbury se cache avec d’autres clercs derrière l’autel. Photo British Library

2.1 L’engagement des intellectuels

Le conflit entre Thomas Becket et Henri II est un conflit idéologique. Il repose sur une vieille querelle entre les clercs et les laïcs, entre les glaives temporel et spirituel, entre le regnum et lesacerdotium. Ce conflit avait commencé avec la question de l’onction royale et ce qu’elle conférait de sacré au roi . Il s’est poursuivi avec la domination du roi sur les nominations ecclésiastiques, avec le scandale du sacre d’Henri le Jeune (que son père a fait sacrer de son vivant alors que Thomas Becket, seul habilité à sacrer le roi, le refusait) et enfin avec les assises de Clarendon qui viennent instituer par écrit des pratiques royales déjà fort contestées par les clercs. Ce conflit va diviser les clercs entre les partisans de Thomas et ceux qui veulent rester dans les bonnes grâces du roi. Parmi les partisans de Thomas, on trouve Jean de Salisbury, Herbert, Jean Bellesmains, Raoul le Noir et Gautier de Chatillon. Ces cercles d’intellectuels fixent sur l’île et sur le continent une politique commune de relation entre l’Eglise et le pourvoir royal. Parmi les partisans du roi, on trouve Gilbert Folio, son confesseur, qui lorgne sur le poste d’archevèque de Cantorbury, et Roger de Pont-L’Evêque. Tous les deux, qui occupent des positions de responsabilités dans l’entourage d’Henri II, participeront d’aileurs au sacre d’Henri le Jeune. Il ne faut pas oublier les hésistants, ou les partisans de la double loyauté comme Roger, évêque de Worcester ou Robert de Melun, entres autres.

2.2 La défense des libertés cléricales

Ce que réclame Thomas et ses alliés est relativement simple: la soumission du prince aux prêtres. Ils pronent la primauté du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Ils demandent la fin de l’ingérence des princes dans les affaires religieuses. Ils sont contre le patronnage trop étroit des établissements cathédraux ou monastiques et refusent que les prêtres soient jugés par la justice royale. Ils veulent la liberté judiciaire de l’Eglise. Face à eux, Gilbert Folio rappelle la corruption des clercs et la nécessité d’une justice royale pour les surveiller et les punir. Il affirme le droit du roi de contrôler et de juger le clergé (pratique anglo-normande très courante à l’époque).

Il s’agit donc d’un affrontement entre une conception centralisante du pouvoir et une conception post-grégorienne.

2.3 Le meurtre dans la cathédrale

Trois temps forts éclairent ce drame. Le premier a lieu en octobre 1161, dix mois après les assises de Clarendon. Le roi convoque un concile des évêques pour sortir de cette crise. Or Thomas se présente à ce concile en portant la croix processionnelle. Ce geste met en colère le roi, car il lui rappelle le pouvoir spirituel de Thomas et notamment son pouvoir de lancer l’excommunication. Cette provocation met fin à la tentative du roi d’un rapprochement avec Thomas.

Le deuxième a lieu entre novembre 1169 et juillet 1170. Les deux ennemis se rencontrent à Montmartre en novembre 1169. Les tractations mettant fin à un conflit qui dure depuis près de six ans sont sur le point d’aboutir. Mais Henri II refuse d’embrasser Thomas, de lui donner le fameux baiser de la paix, afin de sceller le pacte. Henri II refuse parce qu’il s’était engagé devant ses courtisans à ne point embrasser Thomas. De peur de se dédire, il refuse ce baiser ce qui fait échouer les négotiations de reconciliation. Enfin, troisième temps, le martyre de Thomas qui a lieu le 29 décembre 1170 mettra un terme brutal à ce conflit. Le déroulement du meurtre est assez bien connu puisque plusieurs témoins occulaires y assistent et vont par la suite en faire état. Il s’agit de Jean de Salisbury, Guillaume Fitz Stephen, Edouard Grim, Benoit de Peterborough et Guillaume de Cantorbury. Quatre chevaliers zélés demandent un entretien avec Thomas pour lui faire lever l’excommunication prononcée contre les clercs ayant participer au sacre d’Henri le Jeune. Thomas refuse. Ils reviennent alors le soir et le tuent. Le crime est d’une violence et d’une brutalité inouïes: ils lui font sauter sa tonsure, lui ouvrent le crane et répandent sa cervelle sur le sol.

Les conséquences de ce meurtre sont immédiates: Thomas devient un martyre (il sera rapidement canonisé). Henri II reçoit une réprobation générale: il est déconsidéré parmis les prêtres, doit faire pénitence (pélerinage en Terre Sainte) et renoncer à toutes ses revendications sur sa juridiction. Il devient impopulaire parmi le peuple alors que Thomas devient un saint (la cathédrale devient rapidement un lieu de pélerinage). Le crime profite également au roi de France, proche des intellectuels qui soutenaient Thomas.

 

Conclusion:

De 1154 à 1224, trois générations durant, la maison d’Anjou maitrisa un vaste espace atlantique. Jamais auparavant des territoires aussi disparates n’avaient été sous la domination d’une même famille. Pour l’historien contemporain, cet empire Plantagenêt parait contre-nature, à l’époque il se présente comme une affaire patrimoniale, sa cohésion dépend en effet de l’unité de la famille. Or la famille d’Anjou est querelleuse ce qui amènera progressivement la désintégration de cet empire. Reste que pour l’époque, le gouvernment d’Henri II parait extrèmement moderne, dans son habileté administrative ou dans sa tentative de centraliser le pouvoir. Paradoxe de taille, les territoires continentaux qui refusent le pouvoir central d’Henri II, vont rejoindre la couronne de France, et connaitrent quelques siècles plus tard l’absolutisme. Quant aux territoires insulaires, restés dans le giron de la couronne d’Angleterre, ils vont avec l’instauration de la Magna Carta poser les bases de la monarchie parlementaire.

Quinze jours de lecture, presque d’une semaine pour élaborer ce compte-rendu. J’en peux plus. Reste une lecture enrichissante qui m’a permis de mieux comprendre ce que sont les Plantagenêts.

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