The Town de Ben Affleck

https://lesboggans.files.wordpress.com/2010/10/28d53-thetownmovie.jpg?w=175&h=259Filmer les quartiers irlandais de New York ou de Boston est l’un des apports relativement récent du cinéma hollywoodien. La vague actuelle qui surfe sur cette thématique a commencé, d’après ce que j’en sais, avec « Mystic River » de Clint Eastwood qui adaptait Denis Lehane en 2003. On y découvrait la communauté américano-irlandaise d’aujourd’hui, son identité très forte puisant tout droit dans le souvenir des migrations du XIXe siècle et dans l’hostilité que ces Irlandais avaient rencontré en arrivant dans cette Terre Promise qu’était l’Amérique. On pense alors, bien sûr, à « Gangs of New York » de Marteen Scorcese, pour lequel un critique avait parlé de « near-great movie, » qualification qui, à mon avis, lui va parfaitement. On retrouvait les Irlando-Américains dans « Road to Perdition » (Sam Mendes) qui lui aussi était un bon film raté et on voyait comment cette communauté, en bute à l’hostilité, s’était repliée sur elle-même, à l’instar des Italiens ou des Polonais ou des Russes, élaborant, re-créant son propre code, ses propres valeurs, sa propre mafia.

 Tout cela est passionnant et « Mystic River » a apporté un nouvel angle à cette réflexion: on y voyait l’une de ses communautés. Pour parler en géographe, je dirais qu’Eastwood spatialisait ces thématiques qui se doublaient d’une tragédie quasi-antique dans le trio d’acteurs principaux avec un Tim Robbins en victime, porté par la grâce, un Kevin Bacon en flic revanchard (la thématique du fils du quartier qui se retourne contre les siens, ayant des comptes à régler) et un Sean Penn en père de famille inquiétant et habité.

  Il y a deux ans, Ben Affleck a opéré une métamorphose personnelle: d’un acteur terne et sans charisme, il s’est transformé en un réalisateur talenteux et surtout livrant un film très personnel sur Boston, la ville qui l’a vu grandir, et ses quartiers irlandais. Adaptant lui aussi Denis Lehane, « Gone Baby Gone » était servi, là encore, par un merveilleux duo d’acteurs : Casey Affleck (frère de Ben) jouait un Patrick Kenzie à fleur de peau, tiraillé entre ses origines et ses idéaux ou plutôt nourrissant ses idéaux du souvenir de ses origines et Michelle Monaghan incarnait une Angie Gennaro ravissante (ah… Michelle Monaghan…), à la fois fragile et déterminée. Les deux détectives des romans de Lehane évoluait dans un Boston en proie à la misère sociale, aux trafics, à la pédophilie, aux mères célibataires droguées faisant des enfants et ne s’en occupant pas, abandonnées par des jeunes types décérébrés, incultes et violents.  On respirait la ville de Boston, elle vivait, elle vibrait dans ce film noir, très noir. D’un roman intéressant, mais plutôt moyen (notamment sur le plan de l’écriture: Lehane est efficace, mais n’est pas un grand styliste), Affleck avait tiré, justement probablement car le roman était moyen, l’absence de très bonnes qualités littéraires rendant la chose plus aisée, un film très encourageant.

  Plus récemment, on a eu « Pride and Glory » qui lui se passait à New York, en examinant les familles irlandaises de flics (avec notamment, Colin Farrell, un pur Irlandais pour le coup). Toutefois, le film qui partait sur les mêmes principes et avec les mêmes ambitions d’exploration sociale, criminelle tout en y injectant du drame, accumulaient tellement les clichés, en rajoutait tant dans la violence, que l’ensemble donnait l’impression d’avoir été vu et revu cent fois et que rien ne tenait la route. De même, Scorcese, avec « The Departed, » revenait aussi sur ces thèmes, cette fois à Boston, avec un Jack Nicholson qui en faisait des caisses en chef de la mafia irlandaise et un DiCaprio à côté de ses pompes en flic infiltré. Scorcese a eu l’oscar, qui en fait récompensait sa carrière, mais pour le mauvais film (un remake d’un film hong-kongais)… Passons.

  C’est donc à la fois avec bonheur et un zeste d’appréhension qu’on apprenait que Ben Affleck récidivait cette année avec « The Town, » à nouveau l’adaptation d’un roman (que, cette fois, je n’ai pas lu). Toujours basé à Boston, toujours dans les quartiers irlandais (ici, Charlestown), le film suit cette fois un gang de braqueurs de banques et de fourgons blindés. Mais l’un d’entre eux, Ben Affleck, tout en étant fidèle à ses origines, ne rêve que de rédemption alors qu’ils sont traqués par un agent du FBI tenace (Jeremy Renner, l’acteur si classe de « Mad Men » que l’on voit sur tous les écrans en ce moment):

Tous les ingrédients du cocktail sur les films de mafia irlandaise sont là: le lieu (le quartier irlandais de Boston), le héros en quête de rédemption (ce qui colle au catholicisme, élément identitaire fort), le crime organisé contre les flics pour le côté polar, l’histoire d’amour impossible entre le héros criminel et l’héroïne pure pour le côté tragique.

  Le film suit donc le programme à la lettre. Et je dois dire que les topos (c’est le cas le dire!) du genre sont respectés avec une certaine qualité voire une qualité certaine, car globalement Affleck les suit avec subtilité: les femmes portent des croix celtiques au cou mais au milieu de tant de babioles vulgaires qu’il faut les chercher pour les voir; les tatouages sont bien sûr « Irish Pride, » et on a même les Red Socks et leur stade qui apparaissent dans le film (dans lequel a lieu le final, d’ailleurs). Bref, Affleck suit son cahier des charges et le fait plutôt bien.

  L’incarnation de la ville est là aussi bien faite. Les bars qui s’appellent « pubs » mais qu’on ne verrait jamais en Irlande, dont les fenêtres donnent sur les bretelles d’autouroutes urbaines, les rituels de binge drinking, la drogue, le côté paumé et désoeuvré du quartier « blue collar » — tout cela est fort bien rendu. La meilleure scène du film est probablement celle de poursuite de voitures dans les ruelles du quartier flanquées de ces maisons en brique rouge si caractéristiques. Comme pour « Gone Baby Gone, » on vit la ville.

  Alors d’où vient le fait que malgré tout cela, malgré le thème qui m’enthousiasment, malgré la réalisation tout à fait honnête, malgré le mélange des genres qui lorgne vers « Il était une fois en Amérique, » modèle pour ce qui du mélange des genres entre crime et tragédie romanesque, pourquoi le film semble raté?

  La principale faille se situe dans l’interprétation. Dans « Gone Baby Gone, » Ben Affleck avait eu l’intelligence de se tenir à l’écart, de rester derrière la caméra pour se concentrer sur sa réalisation et son histoire et avait eu l’intelligence de choisir son frère pour le rôle principal. Ici, il incarne le héros et du coup, c’est tout l’histoire d’amour qui ne prend pas; jamais il n’arrive à nous faire vivre les tourments de ce personnage qui a pris en otage la femme dont il tombe amoureux. Et du coup, c’est tout l’équilibre entre l’histoire d’amour (et donc de rédemption par l’amour) et le film de crime qui s’écroule d’autant que l’histoire de crime elle-même est truffée d’invraissemblances scénaristiques qui la rende peu crédible: la fille a été otage, le FBI la soupçonne puis sait qu’elle a caché des choses sur ses ravisseurs, mais il ne la surveille pas; le FBI identifie les criminels mais ne les surveille qu’à mi-temps (alors certes, lors d’une scène, Jeremy Renner, l’agent du FBI, explique qu’ils sont en manque de personnel, mais jamais le film ne nous le montre, du coup, on ne le ressent pas), puis le FBI ne surveille toujours pas la fille alors qu’elle a été confrontée à sa dissimulation et, à la fin, le coup du « don anonyme » alors que pendant tout le film le même agent du FBI a expliqué en voix-off avec images à l’appui qui nous le montraient que la force de ce gang de braqueurs résidait dans le fait qu’ils savaient comment laver l’argent sale des braquages pour ne pas se faire repérer. On imagine que Ben Affleck a pris le temps de faire de même avant de le donner à son amour… Le roman qui a servi de base au film a reçu le prix Hammet en 2005 pour « excellent writing »… Alors à qui la faute? Un prix qui s’est fourvoyé ou Affleck qui n’a pas réussi à l’adapter?

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De fait, le film souffre d’un ensemble de petits ratages de la part des acteurs, d’invraissemblances de la part du scénario et de manques mêmes dans le choix de certaines scènes: ainsi, pourquoi lorsque l’agent du FBI vient confronter la jolie banquière amoureuse à son mensonge, lui disant que si, finalement, elle devrait prendre un avocat,  Affleck choisit-il de couper à ce moment-là, alors que c’est précisément à partir de là que ça devient intéressant, car sa réaction va nous caractériser son personnage mieux qu’à n’importe quel autre moment! S’enfermera-t-elle dans un mutisme? Racontera-t-elle des mensonges? On verra alors ce qu’elle est prête à faire pour l’homme dont elle est tombée amoureuse mais dont elle vient de se rendre compte qu’il lui a mentie et qu’il est son ravisseur. Mais non, la scène s’arrête et on ne retrouve l’héroïne que pour une scène de confrontation avec le personnage d’Affleck dans laquelle elle pleure et elle lui dit de partir, c’est-à-dire une scène déjà vue cent fois. Dommage. C’est toute cette subtilité dans les personnages qui manque. Car incarner une culture, ce n’est pas que nous montrer un lieu, c’est nous la faire vivre par des personnages.

  Alors un film raté? Pas totalement, mais pas réussi non plus. Là encore, à l’instar de « The Road To Perdition, » un bon film raté ou un mauvais film réussi. Un film qui pourrait être utilisé en cours de géographie sur Boston (tiens, en voilà une idée…) mais pas en cours de cinéma!

  — Mathieu

 

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2 réflexions sur “The Town de Ben Affleck

  1. petit rectif, Jeremy Renner joue le meilleur pote d’Affleck, c’est Jon Hamm, de Mad Men, l’agent du FBI… On reconnait aussi, dans le rôle de son adjoint, Men in Black de Lost…. youhou….

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