Les Rendez-Vous de l’Histoire de Blois

Un court billet en forme de bilan de ce week-end à Blois. Cette année, le thème était « Faire justice » sous la présidence de Robert Badinter.

Nous sommes arrivés vendredi soir à Blois (après un blocage de quelques minutes à Vendôme, ces crétins d’automobilistes bloquant toutes les voies de circulation dans la ville pour accéder à une station service). Pas de conférence vendredi soir mais un documentaire très intéressant sur Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin. Vision décalée, démythifiée de la Résistance, ce documentaire était sur bien des points assez surprenant.

Samedi matin, trois heures de conférence passionnantes sur la Grande Guerre, organisées par le centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne avec, entre autres, Annette Becker, son père Jean-Jacques et Stéphane Audouin-Rousseau. Problématique de cette matinée: la question de la justice en temps de guerre. Cinq thèmes ont été abordés:

Le droit dans la Grande Guerre ou comment les Allemands comme les Alliés n’ont eu de cesse de se référer au droit pour justifier la guerre et leur non-respect des conventions qu’ils avaient signées (en parlant notamment d’état de nécessité pour l’invasion de la Belgique, de légitime défense en parlant de Louvain, et de représailles en parlant de la guerre sous-marine).

La justice sur le front (qui était jugé, pourquoi et comment). Celui qui est jugé correspond au profil du soldat type (ce qui renforce le poids de l’identification pour les autres soldats), dans la majorité des cas, il est jugé pour désertion ou pour abandon de poste (ce qui souvent est du à des retards de permission), et ce qui le plus surprenant, 90% des condamnations ne sont pas exécutées.

La justice à l’arrière: la justice en temps de guerre fonctionne mal et différemment qu’en temps de paix. Les délits ne sont pas les mêmes, certains délits comme l’antipatriotisme apparaissent tandis que d’autres disparaissent. Reste que le manque de personnel surtout à la campagne et dans les zones proches de front, rend l’exercice de la justice très compliqué.

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Juger la collaboration: Dix départements vont être occupés. Pendant la guerre, la population de la zone non occupée va soupçonner les zones occupées de collaboration (on les appellera les « Boches du Nord »). Les populations du Nord n’hésitent donc pas à dénoncer les collaborateurs. Les incriminations principales sont l’intelligence et la correspondance avec l’ennemi. Les sanctions sont la peine de mort ou la peine de déportation à vie; elles ont été souvent exécutées. En 1940, les Allemands feront libérer les personnes condamnées. Il y a même un cas de personne libérée en 1940 puis à nouveau réincarcéré en 1945. Des cas de femmes tondues apparaissent en France et surtout en Belgique.

Lempkin et la prise de conscience du génocide: Lempkin a inventé le terme de génocide et a beaucoup travaillé pour alerter le monde sur les exactions commises par les armées en zone occupée. Lempkin va utiliser ce qu’il sait de la Première Guerre mondiale (et des comportements des troupes dans les zones occupées) pour théoriser les comportements des armées face aux civils. Déportation, travail forcé, pogrom, génocide sont pour lui le résultat de politique d’occupation et non d’actions accidentales. La Première Guerre mondiale apparaît donc comme un laboratoire de ce qui se passera en 1939-1945.

Samedi après-midi: tentative pour suivre une conférence de Carlo Ginzburg sur le rapport entre la vérité et la fiction en Histoire. Je dis tentative, car les manifestations à l’extérieur ont empêché Carlo Ginzburg de parler. « Anti-social tu perds tout sang-froid », plutôt drôle sauf pour lui. Quelques remarques intéressantes cependant. Il est revenu sur le néo-scepticisme qui a prévalu un temps sur les rapports entre fiction et vérité en histoire. Il a alors senti le besoin urgent de montrer les dissemblances nettes entre la narration et la fiction historique, afin d’éviter tout négationnisme. Il faut faire une distinction entre narration fictive et narration historique. Tout document peut avoir une valeur référentiel, mais la tâche de l’historien est d’en révéler l’apport historique. Après manifestations monstres et je n’entendais plus l’auteur.

Dernière conférence de la journée: De l’amnistie à l’imprescriptible, faut-il oublier les crimes?, avec Maurice Sartre pour l’antiquité, Claude Gauvard pour le Moyen Âge, Henry Rousso pour la période contemporaine et Philippe Bilger, procureur général. La conférence était animée par Laurent Theis. Trois thématiques (plutôt logiques):

la notion d’amnistie: dans l’Antiquité, l’amnistie se démarque du pardon, elle est un oubli imposé par les gouvernants (ex. l’amnistie sur la guerre des trente, guerre civile honteuse pour les Grecs, ou l’ex. du retrait dans le calendrier du jour où Athéna et Poséïdon s’était affrontés pour le contrôle de l’Athique, autre Stasi grecque). Au Moyen Age, le Roi peut décider d’une amnistie, on parle d’ailleurs de pardon qui peut prendre deux formes: les lettres de rémission (pour les crimes) et les lettres d’abolition (plus rare, pour les villes infédérées notamment). Par la même, le Roi réaffirme son pouvoir judiciaire. L’abolition s’accompagne généralement de la reconquête et de la stabilisation des territoires. Enfin pour la période contemporaine, l’amnistie est une fiction car il y a une différence forte entre l’acte souverain d’oubli et la réalité sociale. L’amnistie est donc un silence imposé par l’Etat dans le but de réaffirmer l’identité nationale (ex. sous le IIIème république avec les communards, puis les lois d’amnistie après la Première et la Seconde Guerres mondiales, puis après la Guerre d’Algérie). Chaque loi a donné lieu à des débats dans les chambres avant d’être votée, donc l’amnistie est aussi le lieu de la discussion. L’amnistie permet surtout d’effacer le caractère délictueux des événements, pour empêcher les poursuites, à défaut de faire « oublier » l’événement.

la notion d’imprescriptibilité : dans l’Antiquité, l’imprescriptibilité concerne les crimes de sacrilèges, qui peuvent être retenu contre la descendance de l’accusé (ex. Clisthène). Au Moyen Âge, de nombreux crimes sont considérés comme étant imprescriptibles comme le crime de lèse-majesté, mais également le meurtre, le viol , le serment brisé, etc. Une liste a été constituée, elle représente une norme (cf. la notion de Paix de Dieu), mais le Roi garde son pouvoir judiciaire et influe beaucoup sur l’application de cette norme. Dans l’époque contemporaine, la notion d’imprescriptibilité apparaît  dans les années 1960 (suite à la décision de l’Allemagne en 1964 de prescrire les crimes nazis), en même temps que la reconnaissance du crime contre l’humanité. Reste que les crimes de guerre (souvent peu différentiables des crimes contre l’humanité) ne sont pas imprescriptibles en France, ce qui a des conséquences énormes dans certains cas (ex. Guerre d’Algérie).

les rapports entre les deux: dans l’Antiquité et au Moyen Age, les cas d’amnistie ont effectivement permis le rétablissement de la cohésion nationale. On constate à l’époque médiévale peu de cas de vengeance après une amnistie, et même plus souvent des réinsertions réussies (lien avec les deux vies d’un chrétien, la vie présente mais également la vie après la mort). A l’époque contemporaine, la notion d’oubli est plus problématique parce que les témoins et les historiens font barrage. Reste que comme au Moyen Age ou dans la période antique, elle a permis l’union nationale. Quant à la notion d’imprescriptibilité, elle pose problème: elle a permis des procès comme ceux de Touvier, de Papon (mais en excluant tout ce qui ne relevait pas du crime contre l’humanité), par contre non appliquée aux crimes de guerre, elle exclut les poursuites, notamment celles concernant la torture pendant la guerre d’Algérie (et donc permet une certaine amnistie).

L’avis du procureur concernant la période actuelle tournait presque exclusivement sur la relation entre les Français et les notions d’amnistie et d’imprescriptibilité. Il semblerait que l’amnistie ait mauvaise presse alors que l’opinion demande de plus en plus d’allonger les périodes d’imprescriptibilité, ce qui peut poser des problèmes dans l’unité de la nation. Il y a eu d’ailleurs un débat court mais houleux à la fin de la conférence sur le décret Dati qui prévoit de garder un condamné ayant accompli sa peine de prison en rétention sous prétexte qu’on le juge dangereux. Le procureur n’était pas contre cette idée, à l’inverse du public qui (comme moi) la trouve dangereuse.

Boubouffe dans un sympathique restaurant de Blois sur le thème « les années Dreyfus ». On a mangé avec deux chats gourmets et gourmands.

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Pendant ce samedi, j’ai pu visiter deux expositions: une sur les dessin de presse (une partie était consacrée au journal satirique « L’Assiette au beurre », une seconde partie aux dessins d’assisses (moins bien) et la dernière partie de l’exposition était consacrée à la peine de mort avec en bande sonore le discours de Badinter en 1981). Et une exposition super sur la bande dessinée « Les Invisibles », que j’ai eu la chance de visiter avec le commissaire de l’expo et l’auteur (dommage j’avais pas son livre sur moi).

Dimanche de bon matin, exposition « Filmer les camps » sur les trois réalisateurs – Samuel Fuller, John Ford et George Stevens – qui ont filmé les images utilisées par la suite au procès de Nuremberg. L’exposition m’a déçue, car elle présente les images sans aucune réflexion et sans contextualisation. On voit à un moment des interviews de survivants des camps, quelques jours après leur libération, qui t’expliquent que 6 à 7 millions de juifs ont été tués pendant la guerre. Et rien ne t’explique comment ces survivants ont pu être au courant des chiffres, ce qui est curieux quand même (Mathieu a une théorie là-dessus, il en parlera peut-être). Bref, des images sans réflexion, une comble pour un travail d’historien.

Une heure d’attente pour enfin assister à la dernière conférence, celle de Robert Badinter, intitulée « Dans mon pays, ma sexualité est un crime ». La suppression du délit d’homosexualité date de 1981, suite à une proposition de loi de Robert Badinter à l’Assemblée Nationale. En fait dans le code pénal de 1810, l’homosexualité n’était pas considérée comme un crime. Il faut attendre le régime de Vichy, pour voir apparaître le crime d’homosexualité. A noter que le Sénat a toujours refusé le texte de Badinter, il sera finalement accepté en troisième lecture. A l’heure actuelle, 80 pays condamnent l’homosexualité, dont 7 à des peines de mort. Un texte a été présenté par Rama Yade en décembre 2008 à l’ONU pour demander la dépénalisation universelle de l’homosexualité. 66 pays et les USA de Barack Obama ont signés, contre 57 qui ont élaboré une contre-déclaration (portée par l’Egypte, la Syrie, et le Vatican qui ne va pas la signer finalement). Il s’agit d’un texte symbolique, maintenant les associations veulent proposer une résolution ou à défaut un moratoire. En 2002, Ségolène Royal a fait voter un texte qui condamne les rapports tarifés, ce qui a pour conséquence de « ressusciter » en partie le crime d’homosexualité par la pénalisation du client (Robert Badinter a pris l’exemple d’Oscar Wilde condamné en Angleterre pour des relations tarifés avec des hommes, condamnation impossible en France avant 2002, mais possible maintenant). En France certaines associations veulent reconnaître les homosexuels étrangers comme des réfugiés politiques.

— LN

Pour ma part, le programme fut identique à celui de H. jusqu’au samedi après-midi. Ensuite, je suis allé à une présentation de la traduction du livre de Kenneth Pomeranz (The Great Divergence: China, Europe and the Making of the Modern-World Economy) paru en 2000 et dont la traduction sort ces jours-ci en France ainsi que La Force de l’Empire qui rassemble plusieurs articles parus entre-temps. Les deux ouvrages sont pilotés par Philippe Minard, professeur à Paris VIII et à l’EHESS.

Cette présentation était passionnante. Je n’en livrerais ici que la problématique du livre de Pomeranz à savoir pourquoi, au XVIIIe siècle, la région du Yangtse, en Chine, alors qu’elle avait une densité de population et un degré de développement économique similaire à la Grande Bretagne à la même époque, n’a pas connu une révolution industrielle et un décollage? Pourquoi cela s’est-il passé en Grande-Bretagne et pas en Chine? Les réponses qu’apportent Pomeranz sont passionnantes et ont le grand mérite de poser la question des conditions qui permettent un phénomène historique. Il s’inscrit dans une dialectique entre la singularité des faits et la mondialité de la réflexion. D’où un ouvrage considéré comme le père de la global history qui marche tant en ce moment (et que l’on voit à l’oeuvre dans les nouveaux programmes de Seconde).

De cette présentation d’ouvrage à la conférence suivante, il n’y avait qu’un pas que j’ai franchi avec facilité. En effet, la conférence était animée par Philippe Minard, en présence de Kenneth Pomeranz (ci-contre, en haut) avec en plus Timothy Brook, historien britannique, sinologue (à l’instar de Pomeranz), professeur à l’université de British Columbia et auteur d’un livre récemment traduit en français, Le Chapeau de Vermeer, dans lequel il analyse les objets présents dans les toiles du maître pour décrire le visage de la mondialisation qui se fait au XVIIe siècle. Deux autres professeurs étaient présents: Maurice Aymard (un braudélien) et Mathieu Arnoux.

L’objet de la conférence était de faire le point sur l’histoire globale et ses enjeux. Il y a eu beaucoup de questions, y compris sur l’apport de l’histoire face aux autres sciences sociales et même aux sciences dures comme la biologie et j’ai pu demander des précisions à Philippe Minard (ci-contre en bas) sur la méthodologie à adopter pour croiser micro-histoire et histoire globale. Car c’est bien ce qu’il en sortit comme principal enseignement, à mes yeux: l’histoire globale est bien une méthode, pas une fin en soi; il ne s’agit pas de faire du global pour faire du global. Du coup, c’est bien ce que je compte faire avec les élèves de Seconde (encore une fois) quand on s’attaquera à Constantinople.

A noter un extraordinaire compliment de Mathieu Arnoux adressé à notre collègue Dominique Chathuant (de Pennybank, la liste de diffusion des profs de classe européenne) qui a écrit (je cite) « le meilleur compte-rendu de The Great Divergence publié à ce jour. « 

Peut-être ferais-je des comptes-rendus de ces deux conférences, si j’ai le temps, mais c’est déjà ce que je devais faire  pour les conférences de l’an dernier alors…

Pour la suite du programme, même chose que H. Je tenais à entendre Badinter. J’aurais aimé pouvoir lui serrer la main: il est l’un des rares hommes politiques pour lequel j’éprouve un tel respect, mais je n’étais pas le seul à avoir cette idée, à en juger par la foule qui l’attendait au stand où il dédicaçait. De la même manière, j’aurais aimé croisé Bertrand Tavernier (son dernier film était présenté en avant-première dimanche soir, et nous n’avons pas pu rester jusque là) mais je ne crois pas qu’il était là.

Pour terminer, une petite note: je n’ai jamais posé autant de questions que lors de Blois cette année. D’habitude je reste bien silencieux à la fin des conférences, mais là… Et notamment à la fin de celle de Pomeranz lorsque j’ai posé une question sur le rapport entre ses travaux et ceux de Redicker et Linebaugh. Etant donné que ce fut la seule question autorisée (il ne restait plus beaucoup de temps) et que ces historiens ne sont guère connus, je crois que le reste du public m’a haï…

— Mathieu

PS: Les prisonniers interrogés dans le court extrait de film proposé dans l’exposition « Filmer les camps » sont probablement des communistes, donc des déportés politiques, mieux traités, et surtout mieux informés et ayant probablement fait partie de ceux qui ont pris le pouvoir dans le court intervalle entre l’abandon du camp par les SS et l’arrivée des Américains (le camp en question est Mathausen). Je peux me tromper, évidemment, mais cela expliquerait leur relative bonne condition physique et surtout leurs informations, issues directement du parti.

PPS: Chapeau à l’exposition sur « Les Invisibles » une formidable bande dessinée que je regrette bien de ne pas avoir encore réussi à faire dédicacer.

 

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