La Légende du Roi Arthur (550-1250) de Martin Aurell

https://i0.wp.com/limbistraine.com/util/img/martin-aurell-la-legende-du-roi-arthur-b.gifJe commencerais par une petite précision: la borne chronologique n’apparaît pas sur la couverture du livre mais sur la page de titre à l’intérieur. Pourtant, elle a son importance puisque ce livre retrace les légendes du Roi Arthur de façon chronologique. Pour preuve, le plan du livre. Chaque titre renvoie via un lien vers une description plus détaillée des parties:

Introduction

I Le héros des Bretons: Genèse (VI-XIème siècle)

1. Arthur et les bardes insulaires

2. Arthur dans les écrits latins

II Entre clercs et rois: Renaissance (XIIème siècle)

3. Le monde de Geoffroi de Monmouth

4. Henri II, ses fils et la Légende arthurienne

5. La matière de Bretagne sur le continent

III Chrétien de Troyes et ses cours (Apogée (fin XIIème siècle)

6. Vie et oeuvre de Chrétien

7. L’exercice de la royauté

8. A la cour d’Arthur

9. Le groupe chevaleresque, valeurs et comportements

IV La Quête du Graal: Maturité (1200-1250)

10. Raconter: des romans à profusion

11. La conversion par le roman

Conclusion

Introduction

1. Arthur adulé, Arthur moqué

En 570, des épopées en langue galloise exaltent les combats d’un guerrier admirable contre les Anglo-Saxons. Au IX-XIIe siècle, des Chroniques et des Vies de Saints évoquent également ce combattant hors-pair. Peu après la conquête normande, Geoffroi de Monmouth, un clerc d’Oxford fait une longue synthèse en latin dans lequel il évoque également le personnage d’Arthur. Ce livre sera traduit sur le continent par Wace. Vers la fin du XIIe siècle, des ouvrages de fiction en langue romane (dit roman) seront écrits. Les plus anciens seront de Chrétien de Troyes qui introduira le thème du Graal. A sa suite, entre le XIIIe et le XVe siècle, il y aura une profusion de romans en prose sur la légende d’Arthur. Dans la majorité des cas, ces histoires sont récupérées à des fins politiques.

A l’époque moderne, le personnage d’Arthur tombe en désuétude. Il est même la cible de railleries de Rabelais et provoque la colère de Montaigne. Shakespeare le moque, de même que Cervantès dans son personnage de Don Quichotte. Sur le plan politique, l’image d’Arthur ne fédère plus: l’Angleterre, jusqu’en 1945, vénère ses ancêtres germains au détriment de son héritage celtique. Avec la défaite de l’Allemagne, l’Angleterre renoue avec son passé celtique et l’héritage d’Arthur devient l’apanage des revendications indépendantistes (Pays de Galles notamment) et des contestations. Arthur redevient le symbole de la nation britannique, de la résistance. Le Roi fait son retour dans le champ politique (Churchill y fait référence de même que Kennedy et plus récemment Clinton).Cette légende a donc une longévité impressionnante et une capacité d’adaptation surprenante. Il s’agit ni plus ni moins d’un des mythes les plus marquants de la civilisation occidentale.

Pourquoi? Bodel place la légende arthurienne parmi les trois « matière » importantes pour tout homme. Il précise que si la matière de Rome transmet un savoir ancien, et que celle de France transmet un savoir authentique, celle de Bretagne amuse. Cependant il lui donne une place de choix à côté des épopées à la gloire de Charlemagne et celle de la mythologie gréco-romaine. Par le terme de « matière », on désigne une masse préexistence qui attend une forme pour donner naissance à des êtres, un ensemble brut, varié, prêt à être remanié. Cette matière de Bretagne circule d’abord à l’oral où elle subit de nombreuses variantes, puis lorsqu’elle est couchée sur manuscrit par les copistes, elle va également être transformée. Car les copistes ne se contentent pas d’écrire le texte sur le papier, ils extrapolent, expliquent, modifient ainsi de leur empreinte personnelle le texte brut. Souvent considérée comme vaine et plaisante, parce qu’étant liée au merveilleux, la légende arthurienne reste pour certains auteurs arthuriens un récit authentique et ils n’hésitent pas à employer parfois le terme d' »Histoire » pour qualifier leur écrit. L’utilisation actuelle du terme légende renvoie à cet antagonisme puisqu’est désigné comme légende un récit plus ou moins fabuleux que l’auteur affirme être vrai.

2. Le Roi des érudits contemporains

A partir du XIXe siècle, les études arthuriennes font l’objet d’un intérêt croissant. Tout d’abord le romantisme (1850) s’enthousiasme pour le Moyen Age et redécouvre le Roi Arthur. On se passionne pour l’Amour Courtois (Gaston Paris) et des tentatives sont menées pour comparer les différentes versions des légendes dans le but de retrouver la source archétypale. Position contestée par W. Forster qui condamne ce comparatisme folklorique au nom de la notion d’auteur. Pour lui les folkloristes s’attachent à l’oralité et à l’anonymat des récits, alors que lui considère que la légende arthurienne nait avec Chrétien de Troyes, véritable auteur et bâtisseur à lui seul du monde arthurien.

Au XXe siècle, en pleine période d’histoire comparée des civilisations et des religions (Dumézil avec l’analyse des récits anciens, Eliade et sa recherche des hiérophanies ou types fondamentaux du sacré dans les religions les plus diverses et Propp avec son schéma du conte), les études arthuriennes s’orientent vers l’étude des mythes. J.L. Weston va jusqu’à chercher dans les récits arthuriens des rituels pré-chrétiens. De nombreux travaux sont menés pour redécouvrir les origines celtiques de la légende (le Graal est à cette époque identifié au chaudron de Dagda et la lance à celle de Lug). J. Marx parle même de « schéma celtique », sorte de schéma préexistant, repris inlassablement par les différents auteurs arthuriens.

Au XXIe siècle, la lecture celtisante des romans arthuriens perd de son intérêt. Les études arthuriennes s’orientent plus vers le tripartisme dumézilien et s’efforcent de retrouver dans les textes médiévaux les réminiscences d’une société ancienne composée de trois groupes bien distincts: prêtres, guerriers, paysans. On voit également à cette période des lectures psychanalytiques des légendes arthuriennes: la question du moi avec Janos Gyövy et celle de l’inconscient (Lacan) avec Roger Dragonnetti. La démarche comparatiste est toujours contestée par ceux qui réaffirment l’importance de l’auteur au détriment de la matière folklorique orale et souvent perdue. Ils vont même jusqu’à contester l’existence même de légendes orales et ne veulent pas sortir du texte. Ils remettent sur le devant de la scène la notion d’écrivain médiéval, comme Forster. Les philologues pensent que les comparatistes trahissent les romans arthuriens en gommant le temps et l’espace où naît l’œuvre. Ils s’attachent à la singularité de la création littéraire plutôt qu’aux traditions dont elle est l’héritière.

Or, il faut trouver la part plus ou moins grande de l’intervention personnelle de chaque auteur tout en prenant en compte cette matière préexistante inconnue de nous mais connue des écrivains médiévistes (où ils ont puisé). Jean Frappier a réussi l’équilibre entre ces deux pôles dans son ouvrage sur Chrétien de Troyes.

3. Roman et religiosité

Nombreux commentateurs accordent une place essentielle au christianisme dans leur lecture de la littérature arthurienne. La matière de Bretagne serait composée de romans à clefs dont chacun des épisodes renvoient aux vérités de la foi catholique. Il y a une prédominance dans les romans arthuriens du religieux sur les mythes anciens, notamment par le fait que ce sont des clercs (plus familiers avec les mystères du christianisme qu’avec les mythes indo-européens) qui ont écrit ces manuscrits. Avec l’introduction du Graal, la dimension religieuse prend toute son importance, dans une époque où les clercs veulent christianiser la société. Il ne faut donc pas négliger la dimension spirituelle au profit d’une lecture païenne, et il faut replacer cette littérature dans le contexte religieux où elle voit le jour.

4. Postmodernisme et intertextualité

Récemment, on assiste à un renouveau des sciences humaines autour de la théorie postmoderne. Théorie liée au langage et à la notion d’intertextualité. Tout texte ne parle que de lui-même et toute littérature est auto-référentielle. On va vers la déconstruction de Derrida, et vers l’idée que le critique lui-même est une construction sociale et donc que sa lecture est orientée. Le critique doit donc être questionné, et toutes les lectures se valent. On rejette donc les lectures historiques des œuvres (circonstance de la rédaction et source d’inspiration) pour aller vers une analyse détaillée du langage. Le roman devient une métaphore de l’écriture en train de se faire. Les romans arthuriens deviennent des créations esthétiques absolues sans fondement politique, sans enseignement. Face à cela, la théorie positiviste, et l’étude attentive de la biographie de l’auteur, de son milieu social des allusions faites dans ses œuvres aux événements politiques de son temps. Plus qu’au texte, le positivisme s’intéresse au contexte. Les romans arthuriens vont donc être étudiés comme des miroirs de la société médiévale et les historiens vont utiliser ces romans comme source, à la fois comme représentation de la société (sorte de roman idéologique ou propagandiste) et comme reflet des attentes du public.

5. Ni mirage, ni miroir

Le but de cet ouvrage est pluridisciplinaire: allier les méthodes historiques et littéraires dans le cadre d’un échange de savoir. A une lecture historique des textes (contexte, réception, etc.) sera joint une étude comparatiste (voir les mythes anciens et les traditions successives) et formaliste (étude des techniques d’écriture, des modes d’organisation du récit et des contraintes du genre). L’objectif et à la fois d’apprécier la nature fictif des textes arthuriens mais également de révéler les effets de réel (comportements, activités, valeurs chevaleresques). Il s’agit ni plus ni moins d’une histoire sociale, politique et mentale de la légende arthurienne entre 550 et 1250, du Pays de Galles à l’Italie en passant par la France bien évidemment. Et cela autour de quatre thématiques: histoire de la création littéraire (bardes, romanciers, auditeurs et lecteurs), la société et la culture aristocratiques, la politique dans les œuvres et la religion (païenne et chrétienne).

I. Le Héros des Bretons: Genèse (VIe-XIe siècle)

Arthur n’a vraisemblablement jamais existé, en effet aucun roi portant ce nom n’a gouverné la Grande-Bretagne au début du Moyen Age. Mais alors d’où vient-il? En 410, l’Empereur Honorius autorise les villes bretonnes à assurer leur propre défense ce qui marque la fin de la présence romaine sur l’île. Les autochtones doivent donc se défendre seuls contre les pictes, les Scots et les germains. Les celtes combattent et remportent quelques succès autour de 500 (Mont-Badon). Mais au VII-VIIIe siècle, les germains progressent et les bretons sont obligés de fuirent en Cornouailles, dans le Pays de Galles et sur le continent. Cinq royaumes celtes indépendants se fondent alors et pour encourager leur résistance, ils s’inventent une propagande vantant leur gloire passée. Ainsi naît Arthur.
On sait peu de choses sur cet Arthur originel, les textes ont disparus et les quelques mentions de ce personnages sont disparates. Mais quelques poèmes gallois, des Vies des saints, des annales et des chroniques (rédigées en latins) mentionnent Arthur.

1. Arthur et les bardes insulaires.

Les premières mentions d’Arthur se trouvent dans des manuscrits en gallois, transcription des parlers des bardes. La plus ancienne mention d’Arthur se trouve dans le poème cymrique Gododdin. Il s’agit d’une série d’épopées élégiaques composées par un certain Aneirin en mémoire des guerriers celtes de la tribu des Gododdin morts au combat. Aneirin est l’un des cinq bardes attestés par Nennius dans son « Histoire des Bretons ». Seul reste du texte d’Aneirin un manuscrit daté de 1250 et conservé à la bibliothèque de Cardiff. Ces épopées ont du être composées vers 600, puis mise à l’écrit vers le IXe siècle avec certaines adaptations. Les mentions à Arthur sont indirectes. Dans la strophe 102 de l’épopée à la gloire de Gwawrddur, ce dernier est comparé à Arthur (il nourrissait les corbeaux noirs au rempart de la forteresse, bien qu’il ne fût pas Arthur). Cependant l’authenticité des vers est contestée, en effet le manuscrit de Cardiff contient deux variantes et la mention d’Arthur n’apparaît que dans l’une d’elle ce qui pourrait indique un rajout tardif. On trouve également des mentions d’Arthur dans plusieurs poèmes cymriques comme le livre de Taliesin (manuscrit du XIIIe siècle d’après des textes du Xe ou XIe siècle) et le livre noir (daté de 1250), actuellement à la bibliothèque nationale de Galles. On trouve également des passages sur Arthur dans les triades de l’île de Bretagne, dans des manuscrits datant du XIVe et du XVIIe siècle. Ce sont de courts textes, sorte de résumés d’histoires ou de listes commentés de lieux et de personnages. Mais concernant ces textes, il y a un énorme problème de datation et d’authentification.

Comment apparaît Arthur dans ces textes? Il est présenté comme un chef de guerre, réputé pour la qualité de son entourage guerrier et ses prouesses militaires. Il a une relation mystèrieuse avec l’au-delà, ce qui est conforme en cela à l’imaginaire gallois qui fait se côtoyer le monde des vivants et le monde des morts, les êtres surnaturels et le monde humain. Il est présenté comme le défenseur de la Grande-Bretagne, même dans l’au-delà. Il peut être présenté comme un barde et dans certains textes, il montre une bienveillance envers le dogme chrétien. Trois membres de sa famille apparaissent dans ces textes: son géniteur, Uther Pendragon ; Llachau, son fils qui connait une mort violente (est-il tué par son père?) et Gwenhwyfar, sa femme. Certaines chroniques parlent de trois femmes portant le même nom ; d’autres d’une fausse Gwenhwyfar, appelée Gwenhwyfach, une femme adultère et parlent de Medrawd, qui s’empare d’elle (référence à des rapts de femme courants à l’époque).

Kulhwch et Olwen est considéré comme le premier grand récit arthurien. Il s’agit d’un long conte en prose qui raconte comment Arthur et quatre de ces guerriers aident Kulhwch à conquérir Olwen (en accomplissant nombre de « travaux »). Arthur parachève les travaux imposés en tuant le sanglier Yskithyrwyn, avec son chien Cavall. On connait ce récit d’après deux manuscrits datant de la fin du XIVe siècle. Al’origine il s’agit très probablement d’un conte oral, mis en écrit tardivement (ce qui pose des problèmes de transmission et de datation) peut-être vers 1100. Dans ce texte, Arthur est un chef aristocratique, entouré de sa cour, ayant des pratiques ritualisées (banquets, chasse) et toujours des liens avec le surnaturel. Cette vision d’Arthur correspond aux préoccupations de l’aristocratie bretonne du haut Moyen Age.

2. Arthur dans les écrits latins

Arthur apparaît également dans des textes écrits par des clercs, dans la langue de l’église. Ils sont très différents des textes gallois, empreints de folklores et des mythologies païennes. Mais l’analyse des textes cléricaux montre la « perméabilité des cultures à travers la langue de l’église ». Des passerelles mettent en relation les deux mondes.
La Vie des saints: cinq Vies des saints mentionnent Arthur: Cadog, Illtud, Caranog, Padarn et Gildas. Elles ont été écrites dans les années 1100-1130. Il s’agit de récits hagiographiques archaïques qui penchent énormément vers le merveilleux chrétien (miracles, exploits). Arthur y apparaît comme un chef de guerre capricieux et bonasse. Les mentions d’Arthur dans ces textes servent à chaque fois à justifier le bien-fondé du patrimoine abbatial: Arthur aurait donné des terres ou des confirmations pour ses moines. Ces récits sont des actes de propagande pour valoriser les abbayes galloises avec leurs saints contre l’essor des abbayes normandes (les normands imposent en effet leur propre homme à la tête des évêchés (et leurs saints également). Les Gallois veulent démontrer l’ancienneté de leur églises, quitte à mettre en valeur le fond celtique ancien (et donc Arthur). On note également que certains ecclésiastiques normands se sont intéressés à ses cultes locaux et les ont parfois encouragés). Ces cinq Vies de Saints se passent toutes à peu près de la même manière: le Saint rencontre une première fois Arthur présenté comme un Roi celte débauché, un dirigeant tyrannique, empreint à la violence et capable de péchés comme la cupidité et le vol. Mais devant les miracles accomplis par les Saints, Arthur fait pénitence, accepte de se convertir et lègue des terres à l’abbaye où siège le Saint. Ces textes révèlent les tensions entre les clercs et les pouvoirs laïques. Le Saint rappelle la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel (et sa soumission). Ces Vies accentuent le rôle pacificateur du Saint (cf. La Pais de Dieu), et Arthur guerrier invincible aux puissances surnaturelles doit se soumettre aux Saints et reconnaitre leur magie. A cette époque (XIIe siècle), les liens entre la culture cléricale et la culture folklorique sont importants.

Les Chroniques et les Annales: Par Chronique, on désigne une chronologie d’événements interprété à la lumière de Dieu. Les annales sont des recensements d’événements années après années. Dans les deux cas, il s’agit de textes à visée historique. A partir du IXe siècle, Arthur devient un personnage historique puisqu’il apparaît dans les chroniques et les annales. A ce propos, on peut parler de véritable « mise en histoire » du personnage d’Arthur.

La décadence de la Bretagne: rédigée entre 515 et 530 par Gildas. Cette chronique relate l’histoire des bretons depuis la conquête romaine accompagnée de réquisitoires et de lamentations sur les dirigeants laïques et ecclésiastiques actuels. Gildas raconte qu’après le départ des romains, la Grande-Bretagne a sombré dans la débauche et a été punie par Dieu (guerres, peste). Dieu suscite un chef élu pour sauver son peuple. Dans ce texte, il s’agit d’Ambrosius Aurelianus, un général romain qui va remporter la fameuse bataille de Mont-Badon. Dans les textes ultérieurs ce général disparaitra au profit d’Arthur.

L’Histoire des bretons: compilation de textes disparates, écrits par Nennius aux IXe et Xe siècle. Cette histoire se démarque du texte de Gildas en glorifiant les celtes insulaires (descendants des troyens et non des romains d’après l’auteur). Un passage présente Voltigern (roi celte allié des saxons) prêt à sacrifier un adolescent, Ambrosius, fils d’un consul romain pour sauver sa forteresse. Ce dernier découvre alors deux dragons sous la forteresse et prophétise les victoires futures des bretons (dragon rouge) sur les anglo-saxon (dragon blanc). Le texte valorise les Bretons (à la différence de Gildas), fait porter la responsabilité de leur défaite sur quelques rois (dont Voltigern) et prophétise l’espoir breton. Nennius consacre son dernier chapitre à Arthur. Il combat les saxons, remporte douze victoires dont celle de Mont-Badon. Nennius a probablement utilisés des sources celtiques orales qu’il a mis à l’écrit en leur donnant une perceptive plus religieuse: lors de la neuvième bataille, Arthur voit la vierge; les douze batailles d’Arthur ne sont pas sans rappelés les douze missions de Patrick évoqués dans le chapitre précédent de cette Histoire. Il y a donc association entre Arthur et Patrick, entre le pouvoir séculier et le pouvoir clérical, entre le combat par les armes et celui par la parole. L’Histoire des bretons et un véritable programme politique dont le but est de louer les celtes gallois précocement christianisé contre les barbares germains.

Les annales de Combrie: elles ont été compilées au Xe siècle. Dans ces annales Bretons et Saxons s’associent contre les vikings, Voltigern disparait et les anglo-saxons ne sont plus les ennemis d’Arthur. Les annales empruntent beaucoup à la Passion. Arthur devient évangélique, il se sacrifie pour la survie des siens à la bataille de Camlan, avec Medrawd qui dans ce texte est un compagnon d’Arthur et meurt avec lui. La mort des deux guerriers est suivie d’épidémies, sorte de punitions divine sur le peuple Breton et Irlandais en raison de leur division.

Chronicon du Mont-St-Michel: largement influencées par les annales de Combrie, ces chroniques mentionnent Arthur comme le Roi des Bretons ayant expulsé les saxons de Grande-Bretagne et ayant participé à des campagnes militaires en Gaule.

Ainsi Arthur voit le jour dans l’Histoire de Bretons, son acte de naissance est ensuite confirmé dans les Annales de Cambrie en 954, terreau dans lequel les générations d’historiens suivants vont puiser sans cesse. Ces textes présentés comme des récits historiques ont un arrière-fond religieux non négligeable et l’intrusion du fantastique dans leur narration pose la question de leur bien-fondé. Le dernier chapitre de l’Histoire de Bretons raconte, selon un plan géographique, une vingtaine de miracles ou de merveilles dont deux concernent Arthur: Arthur aurait amoncelé un tas de pierre portant au sommet une pierre portant l’empreinte de son chien Cavall. Si on retirait une pierre, elle réapparaissait le lendemain au dessus. On mentionne également une sépulture où serait enseveli Amr, le fils d’Arthur, son propre meurtrier. La sépulture aurait des dimensions changeantes.

Arthur a-t-il existé? Sept membres de l’élite guerrière ont porté le nom d’Arthur (Lucius Castus Artorius, soldat romain ; Riothamus, autre général romain ; Arthur, fils de Pedr ; Arthur, fils d’Ardan Mac Gabrain ; Arthur, fils de Conaing ; Arthur, fils de Bicoir le Breton ; Arthur, grand-père de Feradach) mais aucun n’est le candidat indiscutable, même si tous appartiennent à des familles royales ou aristocratiques. Le nom Arthur désigne l’homme ours, il est probablement utilisé pour qualifier les membres de la classe guerrière celte, ce qui explique qu’il soit souvent utilisé. Le nom est populaire dans les élites irlandaises en Grande-Bretagne (surtout que le nom d’origine bretonne leur permet de manifester leur souci d’intégration).

Aussi bien la littérature cymrique que la littérature latine donnent à Arthur un visage païen et celte, allant vers le christianisme. Certains auteurs ont émis l’idée qu’Arthur serait une divinité. Il y en effet des exemples de cultes à des ours. Cependant aucun culte de ce genre n’existe à l’époque d’Arthur. Il est plus probable qu’Arthur soit un avatar tardif d’un héros mythologique (comme l’irlandais Fionn mac Cumhail), devenu personnage de fiction romanesque qui incarne l’espoir breton dans ses temps de luttes acharnées.

II. Entre clercs et rois: Renaissance (XIIe siècle).

La société du XIIe siècle va vivre des transformations considérables: plus riche, ce siècle va amener des progrès culturel importants et une affirmation étatique accrue. Des écoles s’ouvrent, elles éduquent en latin le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique et astronomie). On voit alors l’essor des lettres latines. Ces intellectuels participent également à l’amélioration de la gouvernance du royaume, en lien avec le groupe des chevaliers en pleine ascension sociale. L’ascension de ces deux catégories sociales va avoir un effet non négligeable sur le personnage d’Arthur. Dans ce contexte, Geoffroi de Monmouth publie son Histoire des rois de Bretagne, qu’Henri II et ses descendants vont s’approprier, permettant ainsi une diffusion plus importante des œuvres arthuriennes.

3. Le monde de Geoffroi de Monmouth

Geoffroi publie trois ouvrages de son vivant: Les prophéties de Merlin (1134-1135), L’Histoire des Rois de Bretagne (1136-1137) et La Vie de Merlin (1149-1151). Il est probable que Geoffroi soit issu d’une famille d’Armorique, installée à Monmouth dans le Pays de Galles. Il fait l’essentiel de sa carrière à Oxford où il a le titre de magister (maitre). Il devient évêque à Cantorbéry en 1152, sans jamais prendre possession de son épiscopat. Il meurt en 1155. Geoffroi fréquente la très haute aristocratie normande, il est attaché à Robert de Glouster, fils bâtard d’Henri 1er. Nombreux passages de l’Histoire manifeste une volonté de glorifier Robert et son entourage. Son Histoire exalte les Bretons et le peuple de Grande-Bretagne. Il reprend les travaux de Gildas, de Bède le Vénérable et de Nennius, mais en les façonnant à sa guise. Son Histoire débute par la fondation de la Grande-Bretagne par Brutus, puis elle évoque l’occupation romaine et enfin Arthur. L’Histoire s’arrête en 689 avec la mort du roi Cadwalard et la fin des Bretons.

Les livres de Geoffroi seraient une riposte aux accusations de sauvagerie et de barbarie proférées par les normands à l’encontre des gallois. Il diffuse un message politique favorables aux révoltés gallois de sa région, alliés de Robert de Glouster contre les normands (et contre Etienne de Blois). Par exemple dans les livres de Geoffroi, la cour d’Arthur se déplace de la Cornouailles aux ruines de Caerléon en Pays de Galles et l’archevêque de Caerléon devient même sous la plume de Geoffroi le primat de Grande-Bretagne. Dans son admiration pour l’Armorique, Geoffroi fait du grand-père d’Arthur un armoricain. Ces livres sont donc une véritable louange panceltique (bretonne, galloise et armoricaine) pour mettre en valeur les Bretons insulaires et leurs descendances qu’ils se soient réfugiés à l’ouest de l’île ou qu’ils aient traversé la Manche pour s’installer en Armorique. Et ils condamnent les normands, devenus sous la plume de Geoffroi les « nouveaux » saxons, à tel point que le personnage d’Arthur va devenir un problème pour l’aristocratie normande.

Le travail de Geoffroi consiste en un savant mélange entre des inspirations folkloriques (manuscrits gallois comme ceux de Nennius ou de Gildas), biblique (nombreuses références à l’Ancien Testament) et classique (référence à Ovide). Il construit le personnage d’Arthur en mélangeant le « vrai » et le « faux », les sources historiques et les sources légendaires pour en faire un personnage dont le but est à la fois moralisateur et divertissant. Ces livres vont connaitre un succès non négligeable: certains les prennent pour véritable et les recommande telle une bible (par exemple Robert de Torigni), d’autres soulignent l’invraisemblance du récit et qualifie l’auteur de fantasque (c’est le cas de Giraud de Barri et Guillaume de Newburgh). L’historien actuel constate que dans les livres de Geoffroi, Dieu n’est plus la cause direct des événements (à la différence de Gildas),  que l’auteur souligne l’importance de la liberté individuelle, et de la liberté de choix (cf. Augustin), que le jugement se limité à l’au-delà et que Geoffroi offre une vision cyclique de l’histoire (genèse, apogée, déclin) selon les préceptes de Boèce.

Arthur, fils de son temps

Geoffroi met en forme plusieurs épisodes de sa vie qui seront ensuite repris par la suite:

– La conception merveilleuse du héros (inspiration possible, celle d’Alexandre le Grand par le pharaon magicien Nectanébo, celle d’Hercule, celle de Mongan dans une épopée irlandaise ou celle de Pwyll dans une épopée galloise).

– Il est le maitre d’un vaste Empire (parallèle possible avec les empires d’Alexandre, de Guillaume ou de Knut). Arthur conquière la Norvège comme Knut, Rome comme Alexandre et la Gaule.

– Il est un Roi-chevalier. Il combat à cheval avec sa lance (Rhon) et à pied avec son épée Caliburn (qui signifie « dure entaille » ou « Percée dans la bataille »). Geoffroi ne donne pas de nom à sa monture. Il a un casque et un gonfanon portant un dragon d’or. La Vierge fait également partie de ses enseignes (son cri de guerre est « Sainte Marie »).

– Les chevaliers de la cour d’Arthur respectent des valeurs chevaleresques et courtoises: amour pour une dame, tournoi sous les yeux des femmes. La cérémonie de couronnement d’Arthur respecte les procédures de succession royale (Arthur est « élu » pas les nobles) et les canons liturgiques (il est oint et reçoit du clergé sa couronne).

– Arthur se retire à Avalon (influence païenne, correspond à l’au-delà celtique). Dans un passage antérieur, Geoffroi précise que Caliburn a été forgé sur cette île. Dans La Vie de Merlin, il décrit Avalon comme une île gouvernée par neuf sœurs dont l’ainé est Morgane. Avalon signifie l’île aux pommes ou île fortunée.

Merlin aux deux visages

Dans les trois ouvrages de Geoffroi se construit la figure de Merlin. On a souvent cru à tort qu’il y avait deux Merlins (Ambroise et Sylvestre) alors que l’auteur ne les distingue pas dans son esprit.

Merlin Ambroise est un surnom donné à Merlin dans quelques passages de l’Histoire. Dans ce texte, Merlin apparait à Voltigern qui veut le sacrifier pour mieux conserver sa forteresse. On retrouve l’évocation des deux dragons et Merlin en profite pour prophétiser l’avenir de l’île: la mort d’Aurèle, l’avènement d’Uther et la naissance d’un fils prodigue. Merlin « participe » à la naissance d’Arthur (métamorphose d’Uther pour conquérir Ygerne) et « bâtit » de sa magie le monument de Salisbury. Comme Geoffroi emprunte à Nennius l’histoire des deux dragons, il ajoute au nom de Merlin, Ambroise du nom du fils du général romain que Voltigern dans le texte de Nennius voulait sacrifier. Il fait venir Merlin à Glamorgan, dans le Pays de Galles, là où se diffusaient les prophéties et les poèmes de Myrddin, barde devin très connu dans le folklore oral gallois (prophéties qu’il reprend à son compte en les mettant dans la bouche de Merlin). L’idée des deux dragons n’est pas nouvelle, on la retrouve dans la littérature galloise (où les guerriers sont souvent figurés en dragon) ou dans la vulgate latine (dans le livre d’Esther, deux dragons se combattent dans l’un de ses songes). L’origine diabolique de Merlin pourrait trouver son origine dans des récits talmudiques: lorsque Salomon échoue à construire Jérusalem, des conseillers l’encouragent à capturer un magicien, Asmodée, né d’une femme et d’un démon. Lorsque Merlin aperçoit dans le ciel une étoile en forme de dragon et prophétise à sa vue le règne d’Uther et d’Arthur, il fait appel à des connaissances astrologiques très en vue à l’époque. On découvre au XIIe siècle l’astrologie arabe qui est traduite dans des manuscrits en latin et notamment dans un livre très connu à l’époque, écrit par un rabbin et qui s’intitule Dragon. Draco en latin signifie/désigne le nœud ascendant de la lune, autrement dit le point d’intersection de son orbite avec le soleil vers l’hémisphère nord ou l’hémisphère sud.

Quinze ans après l’Histoire, Geoffroi écrit La Vie de Merlin. On retrouve toutes les caractéristiques du magicien, du prophète et du barde mais le personnage s’est transformé. Merlin évolue maintenant en Calédonie ou en Ecosse, il est devenu un homme des bois, un fou de la forêt d’où son surnom, Merlin Sylvestre. La Vie de Merlin est un texte en vers latins, d’une lecture plus difficile. Beaucoup moins diffusée, il n’en existe que sept manuscrits (contre 217 pour l’Histoire). Cette vie de Merlin raconte comment lors d’un combat contre les Scots, Merlin a aidé les Bretons mais a sombré dans la folie à la vue du massacre et en apprenant la mort de ses trois frères. Il s’enfuit dans la forêt où il vit avec la compagnie d’un loup. Il reviendra par la suite à la cour mais effrayé par la foule, le Roi doit l’enchainer pour éviter qu’il ne fuit à nouveau. Merlin rit souvent et son rire est funeste. On lui demande souvent d’expliquer pourquoi il rit, ce qu’il fait de bonne grâce en prophétise les pires drames à son entourage (adultère, mort brutale…). Retiré dans les bois, sous la garde de sa sœur, Merlin prophétise l’avenir de l’île. Il vit dans un repaire aux soixante-dix fenêtres afin de voir en permanence le firmament. Dans cette Vie, Merlin est encore plus proche de Myrddin qui lui aussi dans le folklore gallois était un fou errant dans les bois). L’histoire du guerrier fuyant la bataille et devenant fou correspondrait à une vielle légende sur la bataille d’Arfderydd (et du guerrier Lailoken). Quant à l’homme de la forêt, il correspond en tous points à l’imaginaire celtique et peut trouver chez les clercs nostalgiques d’une vie plus frugale une résonnance particulière.

Les prophéties de Merlin ont été écrites avant l’Histoire, peu à peu elles y seront intégrées. Ce sont en général des prophéties pessimistes (guerre, catastrophes, mort) empruntées à la Bible, aux textes classiques mais également à la tradition orale celtique. Souvent ces prophéties servent à encourager la lutte des Bretons contre les Saxons, puis des Gallois contre les Normands.

4. Henri II, ses fils et la légende arthurienne

Sous le règne l’Henri, la matière de Bretagne se diffuse aussi bien sur l’île que sur le contient. Elle connaît un essor sans précédent et devient un phénomène européen. S’agit-il d’un patronage d’Henri II, comme instrument de propagande ou d’une manipulation politique?

Henri II et Aliénor sont familiers avec la littérature arthurienne (soit par la circulation des livres sans la cour royale soit par l’intermédiaire des troubadours). Beaucoup d’auteurs de la légende (comme Marie de France ou Chrétien de Troyes) manifestent une connaissance impressionnante et un intérêt non négligeable pour la cour d’Henri II. On peut donc émettre l’hypothèse d’un patronage sporadique. On peut supposer qu’Henri a soutenu de façon modeste les écrivains de la légende, car ils lui procurent du prestige et une vague propagande mais il n’y a pas d’utilisation réelle des légendes à des fins idéologiques.

En effet, sous le règne d’Henri, l’arthurianisme politique est plus gallois qu’angevin. D’où l’invention de la découverte du tombeau d’Arthur, pour contrer cette Arthur politique. Ses fils vont ensuite « protéger » la tombe d’Arthur, en faisant du personnage d’Arthur un héros anglais (eux-mêmes se sentent de plus en plus anglais). Richard va prétendre posséder l’épée d’Arthur et portera sur l’un de ses étendards un dragon. Richard en tant que roi-chevalier veut capter l’héritage arthurien. C’est à cette époque que les prophéties de Merlin, d’abord écartées du roman de Brut de Wace, vont être remaniées et détournées contre les Gallois eux-mêmes (certaines vont même glorifier les actes des Plantagenêts).

Finalement, Arthur n’a pas servi la cause d’Henri II (il était au contraire un obstacle d’où la découverte du tombeau) mais il a été une source d’inspiration pour ses fils Richard et Jean. Par leur entremise, Arthur devient un Roi anglais, l’appropriation par la royauté anglaise d’Arthur est totale et sera confirmée par la suite avec le roi Edouard 1er.

5. La matière de Bretagne sur le continent

Il y a des deux côtés de la Manche communautés d’intérêts et de cultures. La matière de Bretagne se répand donc largement sur le continent au XIIe siècle, en France, en Italie et en Allemagne notamment, par l’iconographie, par les manuscrits et les récits oraux.

Bleddri ap Cadifor est un barde né en Pays de Galles. Il est cité dans des manuscrits comme source possible d’un conte sur Perceval. En tant que Latimer (passeurs culturels) il aurait traduit, diffusé sur le contient la matière de Bretagne.

En Italie, l’image d’Arthur est présente de façon précoce dans les églises (cathédrale de Modène et celle d’Otrante). Les représentations picturales d’Arthur dans des églises montrant l’ambivalence du personnage. Son succès auprès des laïcs poussent l’église à s’intéresser à lui et vont conduire certains clercs à utiliser la figure d’Arthur pour évangéliser la société (ce sera la fonction de la quête du Graal).

En Allemagne la circulation des manuscrits va permettre la diffusion de la matière de Bretagne. Le Lanzelet d’Ulrich von Zatzikhoven, roman en allemand relatant les aventures de Lancelot, aurait pour source un texte français donné par le Roi d’Angleterre, Richard, lorsqu’il fut fait prisonnier par le duc Léopold. En effet, le manuscrit appartiendrait à Hugues de Morville, otage livré en échange de la libération de Richard et qu’Hugues aurait emmené avec lui en Allemagne. Ce Lancelot d’Hugues de Morville serait antérieur ou indépendant du Chevalier à la Charette de Chrétien de Troyes (en effet, dans ce texte, il n’y a aucune relation entre Lancelot et Guenièvre, Lancelot se marie deux fois, autant d’éléments traduits dans le roman allemand mais absents des textes de Chrétien).

III. Chrétien de Troyes: Apogée (Fin XIIe siècle)

Chrétien de Troyes est considéré comme le père de la légende arthurienne, celui qui en a fixé les personnages, les motifs et les lieux. Le but ici est de retracer sa biographie, le replacer dans son milieu et analyser le contexte dans lequel ses œuvres voient le jour.

6. Vie et œuvre de Chrétien

On sait peu de chose sur lui: il est probablement issu du comté de Champagne (ville de Troyes), son nom est peut-être un pseudonyme. En tous cas, il s’agit d’un clerc éduqué, peut-être un chanoine profitant du mécénat d’Henri le libéral. Par contre, rien ne prouve formellement qu’il s’agisse d’un converti (du judaïsme au christianisme).

Il publie son premier roman, Erec et Enide après 1170 et vers 1176. Suit Cligès vers 1176-1190. Puis les deux romans Le Chevalier au lion et Le Chevalier à la charrette probablement écrits à la même époque vers 1177-1181. Sa dernière œuvre, Le Conte du Graal, est inachevé, probablement parce que Chrétien meurt vers 1190.

Erec et Enide: Il s’agit d’une adaptation d’une vieille légende celtique, orale probablement, quoique présente dans certains récits bretons. Le livre est construit autour de la relation amoureuse entre Erec et Enide. Chrétien ménage quelques effets de réel en évoquant la cour royale, les ententes/mésententes entre les chevaliers, la vie même de ces chevaliers (tournoi, défi, duel). On constate dans ce roman une rationalisation du merveilleux: le Blanc Cerf n’est plus un psychopompe, les fées sont humanisées. Proches des simples mortels, elles ont quelques pouvoirs magiques mais leur demeure est ici-bas. On pourrait utiliser le terme de réalisme magique dans le fait que Chrétien combine le surnaturel celtique avec son enseignement clérical et sa connaissance de l’aristocratie.

Cligès: Le récit se passe à Constantinople et en Angleterre (certains y ont vu l’adaptation d’un conte orientaliste, d’autres un conte celte). Le roman donc à la fois de Rome (antique) et de Bretagne (arthurien). Pas d’individualité dans ce roman, mais au contraire une dominante collective (bataille de masse, intrigues de cour) sur l’espace individualiste (aventure individuelle, errance du chevalier). Dans ce roman, Chrétien défend le mariage comme seul espace dans lequel un amour passionnel peut se révéler. En cela, Cligès peut être considéré comme un anti-Tristan tant les ressemblances et les prises de position de Chrétien contre Tristan sont frappantes. Le récit est un constant va-et-vient entre Byzance et la Grande-Bretagne, pour marquer le transfert de l’origine de la puissance militaire et culturelle de Byzance vers l’Occident (d’où la supériorité actuelle de l’Occident selon Chrétien). A l’époque on a coutume de considérer que le savoir militaire et culturel ont pour origine le royaume franc (et non pas de Byzance); la civilisation serait d’origine franque. Chrétien va plus loin et distingue savoir militaire et savoir culturel. S’il considère que le savoir s’est arrêté en France, il développe la théorie selon laquelle la Chevalerie aurait abouti en Grande-Bretagne. Il emploie d’ailleurs indifféremment le terme de Chevalerie et d’Empire. L’avènement de la Chevalerie serait l’apanage de la Grande-Bretagne selon lui. Deux raison peut-être à cette théorie de Chrétien: il peut s’agir d’une propagande au service des Plantagenets. Il peut aussi s’agir d’une tentative de transférer la matière de Rome à celle de Bretagne.

Le Chevalier au lion: ce roman tire son origine d’un comte gallois (Owein et Lunet). Comme dans Erec et Enide, il y a opposition dans le récit ente aventure chevaleresque et union matrimoniale: Yvain étant tiraillé entre son devoir de chevalier et son amour pour Lunette. A nouveau dans ce roman, Chrétien humanise les fées. La folie d’Yvain fait évidemment référence à celle de Merlin, sauf qu’il s’agit ici d’une folie amoureuse et non d’une folie guerrière. Chrétien développe d’ailleurs le thème du retour à la civilisation, quand il évoque la guérison d’Yvain. Et le lion devient alors le symbole du bien, protégeant le chevalier contre le mal.

Le Chevalier à la charrette: L’ouvrage est dédié à Marie de Champagne, fille de Louis VII et d’Aliénor. Le thème de ce roman est l’adultère, sous couvert d’un message évangélique. Certains épisodes du roman font référence à des épisodes de la Bible: la traversée du pont de Lancelot (crucifixion), le débat entre Badémagu et Méléagant sur la mission de Lancelot et sur la libération de Guenièvre (allégorie de la dispute entre Dieu et Satan autour du sauvetage d’une âme), la fin du roman qui, bien qu’écrit par un autre chanoine, sauve la morale conjugale (Lancelot déclare sa flamme à la fille de Bademagu). Cependant, ce n’est qu’au XIIIe siècle que vont apparaitre dans les Lancelot en prose, les thèmes du pêché, de la conversion et de la pénitence.

Le Conte du Graal: Dernier ouvrage de Chrétien, le plus long et inachevé. Ce roman décrit le perfectionnement d’un jeune chevalier vers un idéal religieux, le tout entrecoupé de scènes avec un autre personnage, Gauvain. Il s’agit de la première apparition du Graal. Le roman se construit comme un « diptyque énigmatique », tournant autour de deux figures contraires: Perceval et Gauvain. Le prologue du roman indique que le thème principal du récit est la charité. Il décrit d’une part la progression intérieure de Perceval vers l’amour de son prochain (et de Dieu et d’autre part la progression de Gauvain vers la haine, la violence à l’image de certains chevaliers. Le roman est dédicacé à Philippe de Flandres. Certains critiques ont fait le rapprochement entre Perceval et Philippe (dans l’apprentissage de la chevalerie et de Dieu). Théorie incertaine pour M. Aurell notamment par l’attitude sauvage de Perceval. D’autres ont vu un rapprochement entre le Graal et la Croisade (Philippe de Flandres meurt à Acre en 1191) et entre le couple Perceval/Roi pêcheur et le couple Philippe de Flandres/Baudouin IV. Le roi pêcheur est malade comme Baudouin, il demande de l’aide comme lui, et, comme il n’en reçoit pas, se développe l’idée d’une « réparation » à son encontre (d’où le départ en croisade de Philippe). Théorie beaucoup plus vraisemblable tant l’idée de la croisade est une réalité, une préoccupation dans les cours royales à l’époque.

Les œuvres de Chrétien manifestent un souci de son époque et de ses préoccupations (effets de réel). Elles montrent aussi une parfaite connaissance des classiques et des traditions folkloriques. Toutes répondent à un modèle christianisé, notamment dans la conception de l’amour (lié au mariage) ou celle de la guerre (qui doit tendre vers un but légitime).L’imagination de Chrétien est importante dans ces œuvres, elle lui permet de styliser celles-ci. Il présente d’ailleurs ses œuvres comme des fictions et non comme des Histoires.

7. L’exercice de la royauté

Arthur chez Chrétien a un double visage: avant  1180, il est un roi guerrier, chasseur et correspond typiquement à la figure du juvenis. Dans les trois derniers romans, il est un roi passif, dépassé, trompé, il est devenu un senior. Par contre, en aucun cas, il est le roi fainéant de la propagande carolingienne. La tristesse d’Arthur, sa mélancolie sont dues à l’éloignement de ses chevaliers. Conformément à l’esprit du XIIe, l’Arthur de Chrétien n’est pas un roi absolutiste et despotique, au contraire, il respecte les lois ancestrales et prend avis sur ses conseillers. Cela correspond au modèle du roi au XIIe-XIIe siècle: le roi collabore avec la basse noblesse, il protège l’église, il exerce la justice avec droiture (Chrétien manifeste d’ailleurs une connaissance scrupuleuse des textes juridiques de l’époque) et lutte contre « les mauvaises coutumes ». Dans Erec et Enide, un discours d’Arthur présente une conception presque ministérielle et contractuelle de la royauté. Dans Le Conte du Graal, Arthur délègue à ses chevaliers le soin de veiller à l’ordre public.

8. A la cour d’Arthur

Arthur domine sa cour, même aux pires heures de son règne. Il écoute les conseils de ses chevaliers mais la décision finale lui revient. Les guerriers sont des vassaux du roi, ils reçoivent  bénéfices en échange d’une aide militaire et des conseils (vivres, couverts, dons, rarement des terres). Arthur est un roi itinérant qui peut partir en quête (cf. Henri II). La cour est le refuge des femmes, elles apparaissent comme des lectrices raffinées et Chrétien parlent même à leur encontre de mission civilisatrice vis-à-vis des chevaliers. La cour dans son ensemble affiche une conscience aigue de ses liens familiaux et des lignées. Les chevaliers appartiennent à des familles et en ont conscience. Dès lors le mariage se conçoit comme une alliance entre deux maisons, après avis du conseil. Les intérêts patrimoniaux et les considérations sociales ont une influence considérable sur les alliances. Le mariage est religieux, et dans les romans de Chrétien l’amour triomphe dans le cadre de l’institution matrimoniale. Il s’agit plus d’une union de cœur plutôt qu’une union des corps (d’ailleurs, il n’y a pas de procréation dans les romans de Chrétien). D’après Anita Guerreau-Jalabert, la relation entre Lancelot et Guenièvre, pourtant décrite par Chrétien, révèle une inversion sociale: leur amour ne s’épanouit que dans le royaume de Lorre (où règnent la violence et la tricherie), et il se normalise dans la cour d’Arthur. Chrétien maintient donc l’idée que l’amour courtois ne se justifie que dans le mariage.

9. Le groupe chevaleresque, valeurs et comportement

La Chevalerie désigne à la fois l’élite militaire et l’idéologie. Elle désigne un groupe de chevaliers ou de guerriers de l’aristocratie, maitrisant les techniques de combat monté ainsi que l’ensemble des théories, représentations et valeurs qui soudent cette catégorie sociale et lui donnent une identité commune. Chez Chrétien, les chevaliers détiennent une autorité légitime (il leur revient la justice, l’ordre et la paix) et ils exercent un pouvoir de nature régalienne au service de la chrétienté.

Les chevaliers de la Table ronde: ce sont des individus aux situations très variées, plus ou moins proche du Roi et souvent originaire de maison royale. Beaucoup finissent par se marier et fonder leur propre maison (ce qui explique la tristesse du Roi).  Ce dernier leur accorde des fiefs, en échange ils lui accordent l’hommage et se rendent à lui pour lui porter conseil ou pour l’aider militairement (ce sont de vrais vassaux). Les vavasseurs dans les romans de Chrétien désignent des chevaliers ne disposant que d’une petite seigneurie, et qui accueillent avec hospitalité les chevaliers errants.  Ils participent également aux devoirs militaires, mais certains doivent s’endetter pour le faire (cf. le père d’Enide).

L’adoubement: Le prologue de Cligès insiste sur le transfert de la chevalerie et de la clergie de l’Orient vers l’Occident. On parle de translation du pouvoir militaire et du savoir culturel de Byzance au royaume franque (translatio imperii et studii). Chrétien remplace la notion d’imperium (pouvoir impérial) par celle de chevalerie (translatio militiae et philisophiae). D’après Flori, ce passage de l’imperium au militiae marque l’appropriation par le groupe des chevaliers de la fonction de défendre l’église, de combatte les païens, de protéger les démunis (fonctions autrefois réservées à la royauté). Pour lui, autour de l’an 1000, l’utilisation dans la liturgie de l’adoubement des formules du couronnement chargeant le Roi de ces devoirs est l’une des manifestations la plus explicite de ce changement. On retrouve cette évolution chez Chrétien où les chevaliers participent du pouvoir et de la royauté (en faisant fonction de justice notamment). Le chevalier se retrouve donc comme le roi à respecter un certain nombre de commandements, de valeurs fortement christianisés qui recoupent autant les valeurs du Prince que les qualités du guerrier. Les chevaliers errants dans ses romans, ressemblent au juvenes: jeune noble, entre son adoubement et sa paternité, qui parcourt le pays pour mettre son savoir-faire au service du plus offrant et pour gagner de la renommée. L’adoubement vient clore cette époque d’errance pour faire entrer le jeune dans le monde adulte. Le terme « adouber » signifie à l’origine se revêtir de ses armes. Dans les romans de Chrétien, il a bien le sens liturgique de devenir un chevalier à l’aide d’un rite, d’une cérémonie (bain rituel, revêtement d’habits blancs, veillée d’armes, le chausser de l’éperon droit, l’attachement de l’épée à la ceinture, la colée et le baiser). L’adoubement de Chrétien se passe du prêtre, on verra au XIII une cléricalisation de l’adoubement avec le prêtre qui remplace le Roi. On n’en est pas encore là dans les romans de Chrétien mais le christianisme commence à influer dans le rite de l’adoubement. Perceval, sauvage ignorant, deviendra un chevalier en assimilant trois conseils: courtoisie envers les dames, idéal chevaleresque (charité, contrôle de ses pulsions, rejet de l’orgueil) et en acceptant l’amour de Dieu (conversion).

Au XIIe siècle, la manière la plus décisive de canaliser le potentiel militaire de la chevalerie, pour éviter qu’elle ne s’exerce contre les chrétiens d’Occident, reste la croisade (prolongement logique pour certains médiévistes de la Paix de Dieu).

IV. La Quête du Graal: Maturité (1200-1250)

10. Raconter: des romans à profusion. 

Pendant la première moitié du XIIIe siècle, plusieurs romanciers vont poursuivre la Quête du Graal de Chrétien de Troyes, parmi eux on trouve Robert de Boron, Wauchier de Denain, Manessier, Gerbert de Montreuil en France et Wolfam von Eschenbach et Heinrich von dem Türlin en Allemagne.

Première continuation ou « continuation-Gauvain »: l’auteur est anonyme. Ecrite entre 1191 et 1204, elles sont centrées sur le personnage de Gauvain qui parvient à poser la question au Roi Pêcheur mais ne peut ressouder l’épée. La lance est clairement identifiée comme celle ayant servi à tuer Jésus, et la Graal apparait comme une corne d’abondance, ce qui manifeste un certain glissement vers le celtique.

Seconde continuation ou « Continuation-Perceval »: L4auteur est Wauchier de Denain. Ce texte a été écrit vers 1205-1210 et se recentre sur le personnage de Perceval. Perceval cette fois pose les bonnes questions au Roi Pêcheur mais comme Gauvain, il échoue à ressouder l’épée. La christianisation du Graal est complète dans ce récit, puisque le merveilleux est relégué dans la forêt autour du château du Roi Pêcheur.

Troisième continuation: Ecrite par Manessier entre 1215 et 1235. Le récit commence avec la joie de Perceval qui a réussi à ressouder l’épée brisée. La Lance est identifiée comme celle appartenant à Longin, le Graal comme la vase ayant contenu le sang du Christ. La spiritualité est omniprésente dans ce récit, en effet à la fin du roman Perceval devient un moine.

Dernière continuation: Ecrite par Gerbert de Montreuil entre 1226 et 1230. Elle reprend à la deuxième continuation par l’échec de Perceval à ressouder l’épée (échec dû d’après le roman à ses pêchers et à la mort de sa mère). Perceval va donc subir des épreuves mais c’est lui qui siégera sur le Siège Périlleux sans être englouti. A la fin de ses épreuves, il réussira à ressouder l’épée.

Le Haut livre du Graal, plus souvent connu sous le nom de Perlesvaux. Il s’agit du premier roman arthurien en prose et il a été écrit entre 1200 et 1210. Présenté comme une continuation au roman de Chrétien auquel il fait référence et emprunte un certain nombre de personnages. Ce texte évoque une véritable croisade d’Arthur et des chevaliers de la Table Ronde contre les infidèles (que certains critiques identifient comme les musulmans ou les cathares). Cette croisade apparait comme une véritable guerre sainte pour restaurer le Graal (dans le château d’où il a été chassé). Gauvain tente de conquérir le Graal en vain. Puis vint le tour de Perceval et de Lancelot. Lancelot échoue en raison de ses pensées coupables envers Guenièvre, mais Perceval réussit. Dans ce roman, la conversion au christianisme se fait à la force des armes, ceux qui refusent le baptême sont tués sans ménagement.

Parzival: Récit en vers allemand, écrit par Wolfam von Eschenbach entre 1203 et 1204. L’action se déroule en Orient, les thèmes de la croisade et de la conversion des musulmans sont prépondérants. Le roman suit les aventures de Gauvain et de Perceval de façon parallèle. C’est avec son frère Feirifiz que Perceval va conquérir le Graal. L’auteur décrit une véritable guerre sainte en Orient mais suggère l’idée d’une véritable conversion des musulmans à la vraie foi (cf. Intervention du prêtre Jean dans le roman).

Diu Crône: également un récit en vers allemands, écrit cette fois par Heinrich von dem Türlin. Il s’agit d’un texte satirique sur l’amour courtois et sur la chevalerie. Les principaux protagonistes sont Arthur et surtout Gauvain, qui dans ce texte parvient à conquérir le Graal.

Robert de Boron: écrivain probablement d’origine franc-comtoise, et qui appartient au groupe des milites litterati, chevaliers lettrés. Il écrit une trilogie consacrée au Graal: Joseph, Merlin etPerceval en prose. Dans son Joseph, écrit au XIIIe siècle, il revient sur les origines du Graal et décrit la genèse du Graal, la constitution immédiate de la lignée de ses gardiens et son voyage jusqu’à l’Occident. Les sources de son roman sont plus chrétiennes que bretonnes, ce qui donne au texte un fort caractère moral, presque catéchétique. Robert est également l’auteur d’une version en vers du Merlin, dont on ne connait qu’une transposition en prose. Le roman s’ouvre sur le conseil des démons qui décident d’envoyer sur terre un faux prophète. Ainsi né Merlin, fils d’un incube et d’une vierge. Merlin fera œuvre de prophète dans la suite du roman. Sont réutilisé dans ce texte, l’épisode avec Voltigern (et les deux dragons), l’épisode des dolmens à Salisbury, l’épisode d’Ygerne et de la métamorphose d’Uther. Apparait l’enclume dans laquelle s’est plantée une épée que seul celui qui gouvernera la terre pourra retirer. Merlin apparait comme un être double, à la fois créature du diable et de Dieu, sorte de symbole de la lutte entre le bien et le mal. Le Perceval en prose est souvent inséré dans les manuscrits à la suite du Joseph et du Merlin. Perceval y apparait comme le fils de Bron, envoyé par son père à la quête du Graal. Bron est un membre de la lignée des rois pêcheurs. Perceval ayant conquis à la fin du roman le Graal, il renonce à la chevalerie et devient le nouveau roi pêcheur, gardien du Graal.

Dans cette trilogie, trois générations de famille se transmettent le Saint Graal (Joseph d’Arimathie / Alain le Bron /Perceval) en raison d’un choix divin. Cette place centrale du Graal dans cette  trilogie préfigure ce que sera par la suite le Lancelot-Graal.

Le Lancelot-Graal: il a été écrit entre 1215 et 1235, probablement par des auteurs différents du nord de la France. Il emprunte beaucoup au Chevalier à la charrette de Chrétien, aux deux premières continuations et au Perceval en prose mais la trame narrative est nouvelle. Il s’agit de 5 romans regroupés en un. Si on liste les romans dans l’ordre de leur écriture, le premier roman est Lancelot (1215-1225), vient ensuite La Quête du Graal (1225-1230), La mort du Roi Arthur (1230, puis presque contemporains d’écriture l’Histoire du St-Graal et l’Histoire de Merlin (1230-1235). Le thème central de ces cinq romans est l’errance des chevaliers pour parvenir au château du roi pêcheur, vénérer le saint Vase et poser la question libératrice. Les personnages centraux sont Lancelot et Guenièvre. Si l’on reprend une organisation chronologique de la narration, le Lancelot-Graal débute en 717 après la Passion et raconte l’origine du Graal (l’Histoire du Saint Graal). Suit toujours chronologiquement la naissance de Merlin jusqu’à son enfermement par Vivianne (l’Histoire de Merlin). Vient ensuite le Lancelot, qui occupe une place à part dans le cycle: il s’agit de celui qui a été écrit en premier, il est le plus central et le plus long. La religion y occupe une place importante de même que les valeurs chevaleresques. On note quelques différences par rapport au roman de Chrétien: Lancelot est « suivi » depuis sa naissance, il est déchiré entre son amour pour la Guenièvre et ses remords. La dimension religieuse est beaucoup plus présente. C’est dans ce texte que Lancelot aura un fils du nom de Galaad (fils de Lancelot et de la porteuse du Graal, fille du roi Pellès). La Quête du Graal suit chronologiquement le Lancelot. Il s’agit d’un roman profondément spirituel et anti-fin’Amor (qu’il juge vicieux). Le roman propose une vision manichéenne de la société chevaleresque entre d’un coté les chevaliers convertis et de l’autre les chevaliers en proie au diable. Galaad dans ce roman perce les mystères du Graal, il appartient à la chevalerie céleste à la différence de Gauvain qui appartient à la chevalerie mondaine. Le plan de la Quête est simple: départ, épreuves, récompenses. L’action se passerait en 454 après la Passion, la vieille de la Pentecôte. Galaad devient roi de la ville de Sarras et meurt en emportant au ciel avec lui le vase et la lance. Quant à Perceval, il devient ermite et meurt peu après. LeLancelot-Graal se clôt par La Mort du roi Arthur. Ce dernier roman est centré sur la découverte par Arthur des amours de Guenièvre et de Lancelot et les guerres qu’elle provoque. Le texte début par les récits de la mort de Galaad et de Perceval. S’ensuivent des aventures où Arthur se rend au château de Morgane pour y apprendre de sa bouche les infidélités de la reine. Mordred devient dans ce texte le fils incestueux d’Arthur et les deux – père et fils – s’entretuent dans la plaine de Salisbury. Girflet tente alors de jeter l’épée d’Arthur dans le lac. Il y parvient au bout de la troisième fois. Guenièvre devient une nonne, Lancelot un ermite. Un déluge s’abat alors sur le monde arthurien et Arthur est enterré dans la Noire Chapelle (et non sur l’île d’Avalon). La dimension religieuse est importante dans ce dernier roman: les protagonistes se convertissent et deux pêchés (adultère et inceste) conduisent à la catastrophe et au repenti des personnages. Dans tous les romans du Lancelot-Graal, l’importance du message religieux est primordiale de même que l’importance de la conversion, tout cela dans une période fortement influencée par les croisades.

11. La conversion par le roman

Les romans arthuriens à la suite de Chrétien datant de la 1ère moitié du XIIIe siècle sont très imprégnés de religion. Ils nous renseignent donc sur les croyances, l’éthique et la religiosité de cette période.

Le Graal: on assiste à une sacralisation du Graal, en reliant son origine à la Cène. Le Graal devient un calice doublement sacré par son utilisation pendant la Cène et pendant la crucifixion. Il devient le symbole de la grâce, but de tout chevalier.

La Lance: elle est liée à la crucifixion, et les continuateurs font faire de cette lance, celle de Longinus.

La royauté: Boron invente le rocher avec l’épée qui apparait le jour de la nativité sur le parvis d’une église. Arthur est donc un roi triplement élu, par Dieu, par l’épiscopat et par le peuple. Les pêchés du roi le conduisent encore plus vers le repenti et la conversion. Arthur est excommunié et sa pénitence publique montre l’importance d’une médiation cléricale entre la royauté et la divinité. Certains critiques ont vu dans l’opposition entre Arthur et Lancelot, une opposition entre la Grande-Bretagne et la France, entre une chevalerie mondaine et une chevalerie céleste.

La chevalerie: le Graal est l’appropriation romanesque des prérogatives de la royauté sacrée par la chevalerie. Le Quête du Graal prédestine les chevaliers à une chevalerie céleste (/terrestres). Perceval, Galaad, Bohort sont comme prédestinés à conquérir le Graal. Cet idéal d’une chevalerie céleste se retrouve dans la cléricalisation de l’adoubement: l’entrée en chevalerie est vécue comme l’entrée dans un ordre (cf. le discours de Vivianne lors de l’adoubement de Lancelot). Le chevalier doit donc, avant toute autre chose, protéger l’église, être juste en « échange » de son salut éternel.

La violence: elle est légitime si elle est menée au nom de Dieu, du roi et du peuple. Les êtres surnaturels ont laissés place aux êtres diaboliques que doivent combattre les chevaliers. La violence gratuite est interdite de même que les tournois (synonyme de perdition de l’âme). La colère est également condamnée (cf. la mère de Merlin). La charité est une donnée importante dans le combat (épargner l’adversaire), et dans la société les femmes apparaissent comme des artisans de la Paix. Grâce à elles, les chevaliers peuvent adoucir leurs mœurs.

Les croisades: Jérusalem est considéré par les chevaliers comme un objectif à atteindre. Ils vouent une haine sans commune mesure aux hérétiques (musulmans) et aux déicides (juifs). Dans certaines continuations, la croisade apparait comme un exutoire. Certains critiques ont vu une correspondance entre la chevalerie céleste et l’ordre des templiers.

L’amour, le mariage, le célibat: Il y a corrélation entre amour courtois et exigence de l’église. L’alliance entre deux êtres est négociée par les familles selon des enjeux patrimoniaux, ce qui n’empêche pas forcément l’amour. D’ailleurs certains romans condamnent la violence faite  aux femmes pour qu’elles se marient contre leur gré. La notion de consentement est importante. L’adultère est condamné, Lancelot doit se repentir, Arthur est excommunié. D’ailleurs l’adultère du roi semble plus grave que l’adultère du vassal. La femme est représentée soit comme une pécheresse capable de tenter soit comme une sainte (notion de pureté). Les romans prônent la virginité, la chasteté et le célibat pour les chevaliers célestes, selon les dogmes de l’église.

Les sacrements: ils ont une place importante dans les romans. Messes, communions, confessions, repentance et pénitence sont le quotidien des chevaliers. Le salut de l’âme est une préoccupation des chevaliers d’où l’importance de la confession avant la mort. Le diable est là pour tente les chevaliers qui se signent pour se protéger de lui. Perceval va même jusqu’à exorciser une chapelle.

Ces textes ont donc façonnés certains comportements aristocratiques: moins condamnés par l’Eglise, ils ont eu un succès considérable dans le cercle des chevaliers.

Conclusion

Entre le Ve et le XIIIe siècle, l’engouement pour les légendes arthuriennes s’est accru surtout dans les milieux aristocratiques. De la même manière on constate un engouement similaire dans les milieux littéraires actuels entre les partisans des légendes celtes (qui tentent de retrouver ce fond universel indo-européen dans les textes arthuriens) et les médiévistes qui s’intéressent notamment à la réception de ces textes (traquer les effets de réel). Les milieux dans lesquels cette littérature arthurienne s’est créée, ont beaucoup évolués, les bardes tout d’abord, puis les clercs et enfin les princes. Ce qui explique en partie l’évolution de la représentation de la société médiévale dans les différents textes arthuriens (Arthur du chef guerrier au Roi). L’utilisation de ces légendes à des fins de propagande va elle aussi évoluer au fil des siècles : de pro-celte, elle devient pro-angevine, pro-anglaise et même pro-capétienne avec le personnage de Lancelot. Récupérée par les clercs, la légende va peu à peu perdre sa trame celte pour aller vers le christianisme. Autant d’évolution dans les textes qui manifestent les changements dans la société.


J’ai beaucoup aimé la lecture de ce livre, et cela pour deux raisons:

Après avoir fait travailler des élèves sur les légendes arthuriennes, j’avais constaté que les recherches sur ce sujet (que ce soit sur des livres ou sur des sites internet) étaient très confuses. En général, les auteurs essaient d’analyser les légendes arthuriennes comme un tout cohérent, dont les différences de noms, d’espaces ou de trames narratives ne seraient que des variantes qui sont soit analysées comme peu importantes (n’apportant pas finalement de différences par rapport à la cohérence de l’ensemble, Guenièvre s’appelle parfois Gwenfar, mais en gros c’est la même) soit comme recélant de possibles interprétations contradictoires (La Table ronde a été crée par Merlin, pas d’accord elle a été crée par Arthur et cela fait des discussions à n’en plus finir). En réintroduisant de la chronologie dans les légendes arthuriennes, Martin Aurell clarifie tout: les apports de chaque écrivain, les différences dans les manuscrits suivant les auteurs et les époques. Ce faisant, il rappelle que ces textes sont des constructions littéraires, qu’il n’y a pas de cohérence entre le manuscrit de Geoffroi et celui de Chrétien, si ce n’est que le dernier s’est inspiré du premier. Mais chercher à tout prix à retracer une trame narrative linéaire à partir de tous les textes des légendes arthuriennes, ne donnent que du faux et ne sert à rien.

Enfin et cela est lié au travail de chronologie, Martin Aurell nous permet de voir dans cette étude, ce qu’est un écrivain du Moyen Âge. J’ai apprécié particulièrement les deux premières parties du livre, parce qu’elles expliquent comment se fait le travail d’écriture au Moyen Âge et que ces auteurs ne sont pas de simples copistes comme on peut parfois le penser, mais bien des écrivains qui font des choix de narration, qui ajoutent des effets personnels et qui se préoccupent de la réception de leur texte. On considère souvent que le premier auteur de roman français est Chrétien de Troyes. Certes mais d’autres auteurs ont commencé avant lui à écrire sur les légendes arthuriennes (comme Monmouth). Chrétien est peut-être la forme la plus aboutie, la plus célèbre de l’écriture médiévale mais il apparaît après un long processus de création.

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