Cosmoz de Claro

cosmoz.jpgDans une interview accordée au site Culture café, Claro déclare, à propos de son roman: « C’est une façon, également, d’éprouver ce fameux réel qui en littérature reste toujours à re-fantasmer sans cesse. »

Intention qui, déjà, me séduit d’emblée. Quand j’ai appris également, via le blog de Fabrice Colin, que Claro revisitait Le Magicien d’Oz, tant le livre de L. Frank Baum que le film de 1939 de la MGM et de Victor Fleming, j’ai alors eu la ferme intention de lire ce roman. Car, ainsi que Claro le dit lui-même, « ça reste un objet hybride, par la force des choses, car l’adaptation cinématographique qui en a été faite a remplacé dans les esprits le texte par des images, brouillant à jamais une perception purement imaginaire des décors et des protagonistes. C’est donc une œuvre qu’il est difficile de saisir dans son « innocence » textuelle. Je l’ai donc considérée comme une matrice déjà en voie de transformation, comme si une tornade balayait tous les mots pour transformer ce conte en féérie » (même source).

Les voilà donc, les Oziens, Dorothy, son chien Toto, l’Epouvantail qui n’a pas de cerveau, le Bonhomme en fer blanc qui n’a pas de coeur, le Lion poltron qui n’a pas de courage, les Munchkin, et bien sûr, le Magicien d’Oz himself, anarqueur, canular dont la véritable nature est révélée par Toto en mordant dans le rideau qui cachait ses tours de passe-passe.

Et d’ailleurs, pour moi, la première découverte de cette oeuvre devenue mythique s’est faite par la télévision, via la défunte Cinq:

Et voilà que Claro se saisit de tout cela, le malaxe, le retourne sens dessus dessous, et confronte les Oziens à notre monde.

Incarnés et pourtant toujours vides, tels les hollow men de T. S. Elliot qui hante le roman de Claro (encore une marque d’un imaginaire partagé, encore une raison de l’aimer), les Oziens deviennent Nick Chopper et Oscar Crow, deux soldats américains dans les tranchées de la Grande Guerre, une infirmière volontaire, deux nains se produisant dans des cirques et fêtes foraines de la Mittleuropa et une jeune fille effrontée voulant inscrire dans le ciel des lettres permanentes au moyen de son avion qu’elle pilote, à défaut de balais. Car les Oziens ont perdu quelque chose en devenant chair et sang. Les tranchées boueuses porteuses de mort  laissent Nick et Oscar invalides de guerre, le premier devenant la Charpie puis la Conserve, tant son corps a été remplacé par des prothèses aux bons soins d’un médecin fanatique et précurseur de la cybernétique, et Oscar un traumatisé de guerre souffrant d’amnésie perpétuelle. Le Lion poltron lui, perd la vie très vite face aux Zoulous du président Roosevelt. Retournant ou allant pour la première fois aux Etats-Unis de la Grande Dépression, où ils se perdent au milieu de la troupe des freaks de Tod Browning dans les studios Disney puis ceux de la MGM, dans des fêtes hollywoodiennes pynchonesques, les Oziens cherchent désespéramment à recréer leur pays d’Oz. Jusqu’à l’extrême « concentration des camps, » les Oziens cherchent leur salut, leur identité, leur vérité, leur Oz fantasmé. Désespérés, dans une quête d’absolu qui ne s’achève que dans la mort, dans le mépris face aux prêtres de la sélection naturelle et de l’eugénisme pour lesquels ils sont des aberrations de la nature, des freaks au carré, des sujets d’expériences pour le bon docteur d’Ozchwitz, les Oziens trouvent et réalisent (ou pas) que ce qu’ils cherchaient si avidement était, bien sûr, bien sûr, en eux, dès le début, alors que la tornade atomique de Los Alamos qui ramène Dorothy à elle-même lui permet de voir à travers ses souliers. Mais la question qui reste alors est : sont-ils rouge ou argent à ce moment ?

Vertigineux roman de la mise en abîme, palimpseste métaphysique (d’ailleurs est-ce un hasard qu’Athanase Kircher soit mentionné au tout début?) qui interroge le court XXe siècle qui naît, comme les personnages, dans les tranchées et qui meurt dans les camps ou dans les rues de Budapest en 1956, qui interroge également le rapport entre le réel fantasmé, la féerie et l’anti-féerie de la réalité cauchemardesque, CosmoZ déroute et déroule sa route de brique jaune entre fiction et référence littéraires et cinématographiques, car,

Entre l’idée
Et la réalité
Entre le mouvement
Et l’acte
Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Entre la conception
Et la création
Entre l’émotion
Et la réponse
Tombe l’Ombre

La vie est très longue

Entre le désir
Et le spasme
Entre la puissance
Et l’existence
Entre l’essence
Et la descente
Tombe l’Ombre

(T. S. Eliot, The Hollow Men) 

De la même manière qu’entre le Kansas gris ou sépia du roman, du film, des deux, et le pays d’Oz, mais lequel ? celui du film, du roman, du roman sur le roman, de la réalité où il est présent partout, oeuvre démiurgique d’un magicien mégalomane qui dirige ses marionnettes comme des personnages, il y a nous, lecteurs, et lui, l’auteur, et à la fin, il n’y a que l’ombre.

Que Claro soit remercié ici pour livrer un tel arc-en-ciel dans le paysage gris de la littérature française, car comme Dorothy, on se désole du gris terne du Kansas.

Tout au plus, me permettrais-je de remarquer que la recherche stylistique permanente de la part de Claro dans ce roman lui permet d’accoucher de pépites aussi simples et apparemment pures que des diamants (« collé à son tube de cendre, le cigare a cessé de fumer ») dont certaines sont d’une telle évidence, d’une telle limpidité qu’ils en sont presque insupportables, des fulgurances comme des éclairs de douleur, mais aussi parfois, malheureusement, de boursouflures charbonneuses malvenues qui se perdent dans une abstraction de mots insondable (« il se produit un ébranlement qui touche aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des formes, une secousse dénuée d’émotion ou de volition, et du coup les proportions, les dimensions, les relations, les distances et les fréquences cessent de charpenter le monde connu de Dorothy »).

Cela dit, afin d’atténuer mon propos, je dois reconnaître qu’à plusieurs reprises, CosmoZ, comme son magicien charlatan, m’a souvent pris à défaut et m’a trompé, tant ses références littéraires sont nombreuses et m’ont manqué, parfois, tant sa recherche stylistique est audacieuse, constante, épuisante presque (voilà bien un roman qui ne se lit pas d’un esprit distrait le soir). Aussi mon reproche n’est peut-être que l’aveu cuisant de ma propre insuffisance face à une véritable oeuvre.

Il n’empêche, à qui me demanderait « alors? » en faisant référence à CosmoZ, je dois dire que je ne saurais que répondre (« lis-le ») tant il est étourdissant, désarçonnant et hypnotisant. Même après avoir fini, il continue de me hanter, de me laisser une désagréable impression de creux, comme la tumeur du début du roman et qui revient, indélogeable, au fil des pages : elle a métastasé dans ma conscience et le néant des personnages (qui empêche d’adhérer totalement à cette fiction, car ils sont plus persona que personnages*, bel et bien des « hommes creux ») continue de me pousser à tenter de le remplir de mon imaginaire, pourtant, visiblement, si proche de celui de Claro. Dire que c’est un compliment serait mal placé, car il n’est de compliment qu’adressé d’en haut, or je ne me sens pas en position d’en donner.

Et, pour finir, si quelqu’un peut m’expliquer cette fin, épilogue évoquant les chars de Budapest, qui m’a échappé, comme la réalité ou comme le pays d’Oz échappe aux Oziens, alors qu’il se manifeste ici. Comme pour Gravity’s Rainbow, je garde CosmoZ précieusement avec le projet, déjà, de le relire, un jour, et peut-être de l’embrasser alors dans sa totalité. Au seuil de la mort, pourquoi pas.

— Mathieu

* « Un hommage présupposerait un peu plus de mansuétude à l’égard des protagonistes… Non, plus simplement, ce travail s’inscrit dans une tradition littéraire qui consiste à réanimer des « persona », à détourner des figures déjà éprouvées pour faire fonctionner d’autres organismes. » (Claro, même source).

 

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