Bal de givre à New York de Fabrice Colin

Fabrice est, ainsi qu’il m’a très gentillement dédicacé ce livre acheté au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malô en juin dernier, un « frère d’imaginaire ». Nous avons à peu près le même âge (il est un peu plus vieux que moi), nous avons été biberonnés aux mêmes sources : la première fois que j’ai repéré le nom de Fabrice Colin c’était, évidemment, dans les pages de Casus Belli où il signait les critiques de JDR, notamment ceux de White Wolf et plus particulièrement, évidemment aussi, ceux de Changeling. C’est donc naturellement que j’ai lu — et aimé — l’un de ses premiers romans, Les Vestiges d’Arcadia, qui était nourri de cet imaginaire. J’ai également aimé (mais moins), Les Enfants de la lune, qui était, je crois, l’une de ses premières incursions dans littérature jeunesse. J’ai commencé à me distancer de son oeuvre avec Or not to be et Dreamericana, deux romans dont le projet m’intéressait au plus haut point mais que je n’avais guère appréciés, à vrai dire. Et pourtant: Or not to be était un palimpseste de Shakespeare (bien sûr… que l’on retrouve également dans Bal de givre…) matiné de Première Guerre mondiale tout en étant une réflexion sur la folie ; Dreamericana un palimpseste de Kubrick avec la même esthétique épurée voire froide.

Deux oeuvres de Fabrice m’ont particulièrement touché : World Trade Angels qui est un roman graphique d’une sensibilité intense qui m’a ému et, évidemment, La Brigade chimérique qui est à proprement parlé une oeuvre géniale car elle pose une question simple et y répond telle une révélation qui s’affirme avec la puissance de l’évidence.

Tout cela me fait poser une question : Fabrice Colin serait-il au faîte de son talent lorsqu’il écrit des bandes dessinées ? Ou, pour le dire autrement, qu’est-ce qui fait que j’adhère assez peu aux romans de Fabrice, alors que nous avons les mêmes références, qu’il se distingue par une véritable recherche stylistique et par les thèmes qu’il aborde, thèmes que je chéris particulièrement?

C’est donc avec ces questions en tête que j’ai eu la joie d’entendre parler de Bal de givre à New York. A sa sortie, ce roman a suscité un certain écho dont la teneur n’avait rien pour me déplaire : une jeune fille, accidentée, se retrouvait amnésique dans un New York de rêve et rêvé et elle vivait alors un véritable conte de fées (avec prince charmant, carosse, et sombre ennemi, le tout modernisé). La couverture du roman, les quelques critiques publiées, laissaient entendre que ce « bal de givre » n’était pas sans évoquer une boule à neige. Ainsi, ce conte de fées cachait, évidemment, une réalité sans doute tragique ou sinistre. Ou plutôt, la réalité était magnifiée dans un conte de fées. Peut-être Fabrice allait-il réussir là où j’avais été si déçu parWinter’s Tale de Mark Helprin dont pourtant certains m’avaient dit le plus grand bien.

Imaginez alors avec quelle trépidation jai acheté ce livre et avec quelle impatience mêlée d’inquiétude je l’ai lu.

Tout cet avant-propos, vous l’aurez compris, sous un ton précautioneux, pour vous livrer mon impression : j’ai aimé (un peu), mais je n’ai pas été convaincu.

J’ai aimé, car l’écriture est bien rythmée, au point que j’ai lu Bal de givre… en très peu de temps et que j’avais envie de tourner les pages pour vérifier ce qu’il allait advenir.

Je n’ai pas été convaincu car j’ai un vrai problème avec la littérature jeunesse. Je me suis souvent demandé ce qui m’avait fait reposer His Dark Materials de Philip Pullman (alors qu’il est salué comme étant une oeuvre de tout premier plan) et le deuxième Harry Potter (pour ne plus en lire derrière) ou ce qui avait fait que si j’avais aimé  Vango, j’étais resté avec la même impression non pas de déception mais de « mouais » pas trop convaincu. Et, en fait, alors que j’ai lu Bal de givre, la réponse m’est apparue: je ne supporte pas la narration à la première personne telle qu’elle est faite dans les romans jeunesse. Car ce « je » est en fait totalement biaisé et détourné de sa fonction première. Ce « je » est celui du personnage auquel le lecteur doit s’identifier mais c’est également un « je » omniscient qui arrive à s’auto-analyser, à prendre du recul, à laisser entendre des indices qui servent au lecteur à comprendre l’intrigue qui se noue sous ses yeux — bref, un « je » qui n’a, en fait, aucun moyen de dire ce qui est écrit et donc un « je » auquel je ne crois pas.

Pourtant là encore le projet qui sous-tend Bal de givre est formidable : il s’agit, ni plus ni moins, que de livrer un roman postmoderne de jeunesse afin de montrer ce que signifie le langage. Mais tout au long de ma lecture, j’ai vu sans cesse les rouages des mécanismes utilisés et à l’instar de ce New York qui s’écroule sous les yeux de l’héroïne Anna au fur et à mesure qu’elle se rend compte de ce qu’il se passe (et d’ailleurs ceci m’a fait vraiment penser à la ville des goblins de Changeling), comme un décor de cinéma révélé par un mouvement de caméra maladroit, j’avais l’impression de lire ce livre en coulisses, de voir les cordages et les accessoires, et de regarder ce qu’il se passait sur la scène depuis ces mêmes coulisses et non depuis la salle.

Peut-être, tout simplement que je ne suis pas le bon type de lecteur pour ce type de romans, mais je n’aime guère ce constat auquel je ne crois pas en vérité. Peut-être que la proximité d’imaginaire même (réelle ou imaginée) que je ressens avec Fabrice Colin est pour l’instant une barrière entre moi et son oeuvre, car j’attends de lui qu’il livre le roman que je voudrais moi-même écrire (mais sans en avoir le courage ou le talent)*. Le livre que je voudrais aimer. Je n’en sais rien à vrai dire.

Il n’empêche : la grande vertu de Bal de givre à New York est d’être, je crois, un anti-Twilight ou de proposer justement, une réflexion sur ce que signifie le fait, pour une jeune fille, de se construire un rêve avec prince charmant milliardaire, séduisant et quasiment surnaturel, de s’imaginer une autre vie, une vie plus onirique, plus merveilleuse, que la sienne.

De ce fait, je continuerai à l’avenir de suivre les oeuvres de Fabrice Colin dans l’attente d’un roman aussi puissant, aussi ciselé, aussi bon que l’étaient World Trade Angels et La Brigade chimérique.

* Ce serait une sorte de CosmOz mais dans le New York post-11-Septembre avec du Little, Big dedans et des vrais morceaux de roman social. Ce que j’essaie, maladroitement, assez piteusement, de faire ici et ici.

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