Super 8 de J. J. Abrams

Il apparaît à présent évident, en ce début des années 2010,  que le film de potes est mort (en attendant d’être ressuscité, qui sait, un jour). La cause du décès n’est pas encore véritablement identifiée mais il semble bien qu’il ait succombé aux deux maux qui se sont répandus depuis le début des années 2000 : le cynisme sophistiqué et l’incapacité à raconter une histoire.

Dans le cas du film de potes (sous-entendu : avec des adultes), c’était le cynisme sophistiqué qui empêchait Les Petits mouchoirs d’emporter l’adhésion comme Vincent, François, Paul… et les autres (de Sautet et Dabadie) ou les deux films Un Eléphant, ça trompe énormément et Nous irons tous au Paradis (là aussi signés Dabadie) : jamais, dans Les Petits mouchoirs, on ne comprenait pourquoi ce groupe de potes existait et ce qui faisaient d’eux des potes. Certes, c’était le sujet même du film : la disparition du pivot du groupe laissait un vide qui montrait que ce personnage était la raison d’être de l’amitié des autres. Mais un fait demeure : c’était un film de potes qui s’excusait presque d’en être un et du coup déconstruisait le thème.

Super 8 s’inscrit lui dans une autre tradition, celle du film de copains (sous-entendu : avec des enfants/ adolescents et donc par la même souvent doublé d’un film d’initiation). J. J. Abrams (showrunner de Lost, Fringe et réalisateur de quelques bouses cinématographiques comme Star Trek) s’inscrit explicitement dans la lignée des films de cette tradition, notamment les comédies d’aventures des années 80 qui ont marqué le genre : les Goonies, Stand by Me ou encore E. T. qui portaient directement ou indirectement la patte de Spielberg. D’ailleurs, là encore, Spielberg est à la production. Autant dire que l’illustre prédécesseur parraine le nouveau wizard de Hollywood.

Super 8 a donc la même base que ses grands frères : un groupe d’adolescents voit sa vie bouleversée par l’intrusion d’un événement exceptionnel (et même parfois fantastique) dans son quotidien. Au cours des aventures qui s’ensuivront forcément, leur amitié sera durement testée mais c’est elle qui  leur permettra de surmonter les défis auxquels ils seront confrontés et les crises qu’ils traverseront. Ici, nous sommes en 1979 et une bande de copains menée par Charles, un gamin un peu obèse et irascible, réalise un film de zombies en super 8. Au cours du tournage, ils sont les témoins d’une catastrophe ferroviaire. Réalisant qu’il ne s’agit pas d’un accident et que l’armée est derrière cela, ils seront amenés à découvrir que ce train cachait quelque chose qu’ils ne pouvaient pas imaginer, quelque chose qui pourrait venir d’ailleurs…

J. J. Abrams cherche à suivre les traces de Spielberg, filme comme lui (les plans de la scène finale semblent être une fusion de la fin de Rencontre du troisième type et de E. T.). Le film est délibérément conçu pour s’adresser aux trentenaires nostalgiques des films de copains de leur enfance. Premier problème : ce n’est pas un film de copains à cause, second et plus grave problème, du simple mais incontournable fait qu’Abrams ne sait pas raconter une histoire.

Pourtant, cela commençait bien : les premiers plans sont vraiment ciselés avec perfection. Plan sur une fonderie avec un panneau indiquant le nombre de jours depuis le dernier accident ; quelqu’un monte à une échelle pour décrocher les chiffres des jours et les remplacer par le seul chiffre « 1 ». Plan suivant : une veillée funéraire, un garçon seul à une balançoire. C’est parfait. On comprend tout, pas une seule ligne de dialogue n’a été nécessaire pour nous faire entrer dans l’histoire, pour nous raconter l’histoire. D’ailleurs, lorsqu’un dialogue arrive (une femme à la fenêtre se lamente sur le futur sort du garçon pour nous préciser qu’il ne lui reste plus que son père), il gâche déjà tout : sur-écrit, improbable, il montre les faiblesses d’Abrams.

Le reste est à l’image de ces failles. Abrams sait filmer, sait faire des images, mais il ne sait pas raconter. Ainsi, alors qu’il prétend nous raconter une aventure vécue par une bande de copains, les personnages du groupe ne sont jamais caractérisés, sauf pour trois d’entre eux : le héros, Joe (et encore, c’est bien parce qu’il est le héros qu’on a de l’empathie pour lui, car il n’est guère caractérisé non plus) ; le réalisateur, Charles (obèse et irascible, donc, qui crie tout le temps) ;  et « Bidule » (impossible de me souvenir de son nom, ce qui est un signe… et d’ailleurs j’ai été d’obliger d’aller vérifier sur IMDB le nom de Charles), le pyromane. Les autres ? Ils n’existent pas, si ce n’est que celui qui joue le détective dans le film de zombies vomit deux fois parce qu’il a peur. Le dernier ? Rien, nada. Quant à la fille, certes elle existe davantage, mais uniquement pour une caractéristique : elle est jolie et donc le héros en est amoureux. Ah oui, et elle conduit. Et son père vit dans une maison très « white trash ». Mais en elle-même, qui est-elle ? Qu’aime-t-elle ? Et Joe ? Dans E.T., le personnage principal, le garçon, était un rêveur et cela jouait beaucoup sur son identité (je me souviens de la scène de la dissection des grenouilles) tandis que son grand frère était un gentil branleur (scène avec ses copains en train de jouer à un jeu de rôles).

Ici, justement, le grand problème est qu’on a aucune scène qui nous montre le fonctionnement de ce groupe ou même qui sont ces personnages. Le film commence, après le prélude, au dernier jour d’école de l’été 1979. Pourquoi ne voit-on pas quelques scènes de ce dernier jour d’école ? Pourquoi pas, par exemple, une scène en classe de biologie pendant laquelle le prof (que l’on retrouve plus tard car il est à l’origine de l’accident de train) confisque le jeu du garçon-pyromane (ainsi qu’il est fait allusion lors d’un… dialogue plus tard dans le film) ? Cela aurait permis de poser plusieurs personnages, de les caractériser, de nous les montrer dans leur environnement tout en introduisant des éléments dramatiques nécessaires pour la suite : les gamins auraient pu alors regarder impuissants le prof mettre le jeu dans sa fameuse remorque fermée et cadenassée où il conserve tous les objets confisqués. Cela aurait paru être une drôle d’excentricité de voir que la remorque est fermée comme un vrai coffre-fort. Et du coup, plus besoin des dialogues pour expliquer où ce prof peut conserver ces travaux que l’armée cherche vainement et justifier le fait que les gamins, eux, le savent et donc les trouvent.

Mais non, aucune scène où on voit le groupe fonctionner réellement. Les scènes de groupe, dès le début, nous présente des gamins qui s’engueulent en permanence (dès la scène de prélude lors de la veillée funéraire). Alors pourquoi sont-ils copains ? Ou est-ce ça être copain en 2011? Il faut être mordant, piquant, et vaner en permanence? Mais dans ce cas, pourquoi situer le film en 1979?

https://lesboggans.files.wordpress.com/2011/08/ff21a-super_8_movie_review_2011_jj_abrams_steven_spielberg.jpg?w=561&h=373

Abrams, tout occupé qu’il était à vouloir en rajouter et en mettre plein la vue (scène du déraillement qui, si elle commence bien et impressionne, vire au bout d’un moment à la surenchère inutile et peu crédible : comment ont-ils pu survivre à ça ? comment le prof n’est-il pas mort ? et d’ailleurs, tant qu’on y est, pourquoi l’avoir gardé en vie ?), en oublie l’essentiel : quand on raconte les aventures d’enfants/ d’ados, il faut poser leur quotidien, nous le faire vivre. Ainsi, pendant tout le film, je me demandais à quel moment un des gamins allait cracher le morceau et parler de ce qu’ils avaient vu à ses parents. Réponse : jamais. J’aurais aimé pareillement voir des scènes où les enfants se retrouvent, discutent à voix basse de ce dont ils avaient été témoins, cherchent à échapper à l’armée… Mais non… Autre exemple de scène qui ne sert à rien si ce n’est à en mettre plein la vue avec des effets de manche inutiles à l’histoire (et donc nuisibles) : celle pendant laquelle les copains traversent la ville sous le feu des armes qui tirent toutes seules. Résultat visuel : paysage d’apocalypse et de guerre. Plus-value pour la narration (qui pourtant est sans cesse mentionnée par Charles en tant qu’apprenti-réalisateur) ? Aucune. Pourquoi ne pas avoir fait plus simple par exemple en faisant évoluer les gamins dans la ville évacuée et quadrillée par l’armée, cherchant à aller jusqu’au cimetière (car eux seuls ont compris que c’était là que vivait la créature) en échappant à la vigilance de l’armée? Cela aurait suffit amplement.

Less is better.

Mais malheureusement, Abrams nous avait déjà montré qu’il adore en rajouter encore et encore, faire des effets (on a même droit à un plan large sur la ville avec une note stridente de violon, tout comme dans Lost) afin de souligner un effet de suspens qui n’existe pas car, J. J., pour qu’il ait suspens, il faut qu’on ait de l’empathie pour les personnages et pour cela, il faut nous raconter une histoire et nous faire croire à ces personnages, à leurs aventures.

Pour finir, la scène finale ne me satisfait pas du tout, car elle est, là pour le coup, très premier degré. Or, c’était à ce moment-là qu’on avait besoin d’une prise de distance, d’un épilogue en quelque sorte, qui permettrait d’accepter, de croire, de suspendre notre incrédulité jusqu’au bout. Mais non. On doit rester avec la morale (qui au moins n’est présentée que par la narration des images et de la musique, sans dialogues qui auraient été lourdingues) mais du coup l’ensemble, n’étant plus crédible, apparaît alors uniquement comme un exercice de style gratuit.

En d’autres termes, il est temps qu’Abrams cherche à faire moins de forme et un peu plus voire beaucoup plus de fond.

Ou alors cela confirme ce qui apparaît malheureusement de plus en plus criant : Hollywood ne sait plus comment raconter des histoires. On ne s’ennuie pas, car les effets de manche parviennent à garder notre intérêt éveillé (et encore, H. me disait qu’elle trouvait le temps long à un moment donné), mais au bout du compte on se dit qu’on a eu affaire à un truc un peu comme le McDo : appétissant sur le coup mais bourratif et vaguement indigeste. Et pourtant, histoire de filer la métaphore culinaire, les Américains sont les rois du hamburger. Alors qu’ils reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux : du bon divertissement intelligent et amusant. Qu’ils engagent des vrais scénaristes bon sang !

 

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