Hammerstein ou l’intransigeance – Une histoire allemande de Hans Magnus Enzensberger

http://t3.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcStx2kRj2UxlE2IFiN6G1iRMVMn1j0vHFgHneW9jVeLO5GT4bI2Qu’est-ce que l’histoire?

Au final, c’est la question que pose ce livre, qui n’est ni un roman, ni un livre d’histoire, mais un entre-deux, une sorte de docu-fiction écrit.

Hans Magnus Enzensberger est un écrivain allemand né en 1929 qui interroge l’histoire de son pays depuis longtemps. Toutefois, pour ma part, c’est le premier livre que je lis de lui et de manière générale, la littérature allemande est un continent que j’ignore totalement. Dans Hammerstein, donc, Enzensberger se penche sur la plus douloureuse des périodes, celle du IIIe Reich, en suivant un personnage, Kurt von Hammerstein-Equord, descendant d’une longue lignée aristocratique, devenu général dans la Reichwehr avant d’en être l’un des plus hauts gradés et même, à partir de 1930, General der Infanterie, ce qui signifie, dans les conditions du traité de Versailles, chef de la direction de l’armée de terre. En 1934, il est mis à la retraite par les nazis arrivés au pouvoir, ce qu’il accueille avec soulagement.

Car là est toute l’ambition du livre d’Enzensberger: tenter de reconstituer le parcours, la vie, les opinions même de cette figure du militarisme allemand afin de savoir s’il était possible, sous le régime hitlérien, de résister sans entrer dans la clandestinité, sans faire courir de risque à toute sa famille, de résister, en d’autres termes, de manière passive ou pour le dire encore autrement, sans se compromettre alors que l’on occupait un poste à très haute responsabilité.

C’est donc un portrait en creux que dessine Enzensberger, car Hammerstein n’a rien laissé derrière lui et, pendant sa vie, ne s’est jamais réellement exprimé publiquement ou même en privé (ce qui correspond bien à sa morgue aristocratique, le pendant germanique du fameux « Never complain, never explain » britannique). Donc, le voilà parti dans une enquête minutieuse, adoptant la démarche de l’historien, interrogeant les sources, les témoins, les confrontant, les critiquant afin de tenter de comprendre ce personnage.

Plusieurs passages m’ont interpellé. Ainsi, Hammerstein était bel et bien le pur produit du milieu aristocratique duquel il était originaire. Ainsi, son beau-père, von Lüttwitz, n’est autre que celui qui a réprimé l’insurrection spartakiste à Berlin en janvier 1919. Voici un dialogue fictif entre Enzensberger et Hammerstein (p. 30):

E: Vous avez eu des difficultés avec lui.

H: On peut le dire! Dès décembre 1918 – il était alors commandant de la place de Berlin -, il y est allé un peu fort.

E: La révolution.

H: Si vous tenez à appeler ainsi cette pagaille. Vous pouvez imaginer que je n’appréciais guère les spartakistes, mais les corps francs, qui maraudaient, étaient encore pires, et c’est avec eux que le vieux a pactisé.

E: C’est lui qui a écrasé le soulèvement. Est-il exact que ses troupes aient trempé dans l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht? Votre fille Maria Therese se souvient que vous êtes ce jour-là entré en trombe dans la salle à manger en vous exclamant: « Des soldats ont trainé une femme par ses cheveux roux et l’ont jetée dans le Landwehrkanal. »

H: C’est fort possible. […]

Hammerstein était de droite, bien entendu. Une vieille droite conservatrice et sûre d’elle-même, engoncée dans ses traditions. De ce fait, Hitler était à ses yeux un énervé, vulgaire et digne du plus grand mépris. Il faisait d’ailleurs preuve d’humour: « Vivement que nous soyons débarrassés de Hitler que je puisse recommencer à pester contre les Juifs » (citation de 1931, p. 28).

Jusqu’à la veille du 31 janvier 1933, Hammerstein et son ami en politique, le dernier chancelier avant Hitler, Kurt von Schleicher, auraient semble-t-il tenté de dissuader le vieux président du Reich Hindenburg de nommer Hitler chancelier. Ils étaient persuadés d’avoir réussis: Hindenburg aurait déclaré: « Vous n’allez tout de même pas me croire capable, messieurs, d’appeler ce caporal autrichien au poste de Reichskanzler. » Mais ils durent ensuite se rendre compte de leur erreur. Apparemment c’est suite à cette nomination qu’ils décidèrent, Hammerstein en tout cas, de se retirer de la vie publique.

Selon Ruth von Mayenburg, une amie d’Hammerstein (une maîtresse?), issue elle aussi de l’aristocratie foncière allemande et devenue espionne pour l’Armée rouge, Hammerstein aurait déclaré à propos de la conduite à tenir, pour lui comme pour les autres généraux, qu’il « estimait beaucoup plus vraissemblable que le petit nombre d’entre eux qui avaient une pensée politique prendraient leur retraite, plutôt que de vouloir être ensuite responsables de la « chienlit » (p. 198).

« Prends donc mon exemple, me dit Hammerstein mot pour mot. Puisque le troupeau de moutons que sont les Allemands a élu un tel Führer, qu’ils le paient jusqu’au bout. » […]

« Tu recules, tu te retires sur une position d’aristocrate! » lui dis-je carrément. Hammerstein sourit: « C’est la seule chose intelligente que peut faire actuellement un gentleman. Je ne suis pas un « héros », tu te trompes sur mon compte. Je fais face quand il faut. Mais je ne me bouscule pas pour empoigner la roue de l’Histoire, comme vous autres! » Et vint alors un mot complètement désarmant: « Je suis trop paresseux pour ça! » (p. 198-199).

Effectivement, une taupe agissant pour l’URSS dans le haut commandement opérationnel de la Wechmacht (qui n’était plus alors la Reichswehr) écrit, à propos des grands chefs militaires, en 1936:

« Ils rouspètent, critiquent et sont, au sens des nazis, des « réactionnaires ». Mais on ne note rien qui ressemble à un courant politique actif d’aucune sorte parmi les officiers importants. Ils sont d’ailleurs, dans leur attitude, par rapport au régime, complètement passifs. On n’entend rien nulle part sur ce qu’il faudrait mettre à la place des nazis ou, spécialement, de Hitler. Une insubordination quelconque vis-à-vis du chef des armées est, étant donné la psychologie de l’officier allemand, très invraissemblable. Sur ce qui pourrait venir après Hitler, on ne discute absolument pas dans ces milieux. On s’efforce de réfléchir le moins possible à une perspective aussi lointaine, parce que alors tout est inimaginable » (p. 205).

Et pourtant… cela reste sujet à caution car il aurait pu participer à une tentative avortée au moment de la crise des Sudètes en 1938 qui aurait consisté à se saisir de Hitler si la France et la Grande-Bretagne avaient menacé l’Allemagne de représailles, mais comme il n’en a rien été, rien n’a été fait, alors même que les Franco-Britanniques avaient été mis au courant du plan du putsch. Autre occasion juste avant la guerre lorsque Hammerstein reçut provisoirement un commandement sur le Rhin. Hitler devait venir en inspection, Hammerstein le mettre aux arrêts tandis que d’autres officiers prendraient le pouvoir à Berlin, mais la visite fut annulée et le putsch resta lettre morte.

Et puis surtout, au-delà des conjonctures, il y a la figure des enfants de Hammerstein. Ses trois filles aînées devinrent toutes communistes. Elles espionnèrent même pour le compte de l’URSS. L’une d’entre elle entra au service apparemment de la section IV de l’Armée rouge, la section espionnage. Deux d’entres elles se lièrent sentimentalement à des juifs et l’une projeta d’émigrer en Palestine dans le cadre du mouvement sionniste. A propos de ses filles, Hammerstein déclarait: « Mes enfants sont de libres républicains. Ils peuvent raconter et faire ce qu’ils veulent » (p. 72). Quant à deux de ses fils, Kunrat et Ludwing, eux aussi devenus officiers, ils trempèrent dans le coup d’état raté contre Hitler organisé par les officiers en 1944 (Hammerstein était alors mort d’un cancer en 1943) et ils finirent la guerre dans la clandestinité.

Ainsi, c’est un homme complexe, muré dans sa dignité, dans son intransigeance, méprisant Hitler et les nazis, d’un mépris tout artistocratique, mais refusant également l’action et l’engagement qui apparaît. A un moment donné, Enzensberger le qualifie de héros. Et il fustige même ceux qui remettent en cause le statut de héros des officiers qui ont tenté de tuer Hitler en 1944.

« Reprocher leurs erreurs politiques à des gens qui ont payé de leur vie, c’est non seulement donner à bon compte des leçons rétrospectives, c’est faire preuve de moral insanity«  (p. 113)

Sans doute, sans doute… Mais je ne peux m’empêcher de réfléchir à cela. Et j’en tire la conclusion que c’est là bien la position d’un homme né en 1929 et qui a connu la guerre. Oui, il est facile de donner des leçons pour qui n’a pas connu ni la guerre ni surtout cette période sous une dictature des plus féroces. Il n’empêche: quand bien même ces hommes (et parfois ces femmes) ont payé de leur vie leurs erreurs, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas le leur reprocher. Car, après tout, ces officiers supérieurs, en 1931-1933 puis 1934, avaient le pouvoir militaire entre leurs mains, ils détestaient Hitler, et ils savaient ce qu’il en était s’il parvenait au pouvoir. Plusieurs fois ils ont hésité à intervenir. Certes Hitler a eu de la chance. Mais pourquoi n’ont-ils jamais réussi (et je parle uniquement de la période d’avant-guerre, et même d’avant 1937, année à partir de laquelle il était trop tard et ils ne pouvaient plus rien seuls, ainsi que le fiasco des Sudètes l’a montré du fait des positions timorées de la France et de l’Angleterre)? Parce qu’ils haïssaient la république! Parce qu’ils ne supportaient pas l’idée que la gauche allemande puisse revenir au pouvoir, car ils savaient à quel point ils s’étaient compromis dans la mise à mort à la fois de la république et de la gauche. Ils n’ont pas agi car leur haine de la gauche et de la république était plus forte que leur arrogant mépris envers Hitler. Mieux vaut le petit caporal que ces maudits bolcheviks! Voilà leur pensée. Et ce n’est que lorsqu’ils ont bu la coupe jusqu’à la lie qu’ils se sont décidés à agir:

 Extrait d’une conversation posthume avec Ludwig von Hammerstein:

L: […] Le 25 février 1943, deux mois avant la mort de mon père, le comte Fritz-Dietlof von der Schulenburg, que je ne connaissais pas particulièrement, m’y prit à part et me demanda: « Hammerstein, êtes-vous prêt à participer à une action contre Hitler? » C’était précisément le bon moment. Celui de la catastrophe de Stalingrad. Ma division était prise dans l’encerclement. J’ai écrit sans réfléchir, dans mon calendrier: « Jour de deuil national pour Stalingrad, on ferait mieux d’abattre ce type. » J’ai donc dit oui, naturellement.

En d’autres termes, l’armée vitupérait, mais l’armée a laissé faire, a collaboré, tant que le Führer qu’il méprisait paraissait aimé des Allemands (même si pour cela il utilisait la propagande la plus vile et notamment le mythe du coup de poignard dans le dos que les officiers supérieurs eux-même dénonçaient!) et tant qu’il les amenait à des victoires. Alorsoui, je sais, c’est un jugement facile, mais l’héroïsme de l’armée allemande me semble bien plus synonyme d’opportunisme aristocratique.

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Donc, vous l’aurez compris, je n’ai pas adhéré à la thèse principale de ce livre. Pour moi, Hammerstein est certes une figure de l’intransigeance, mais cette intransigeance était valable autant pour le nazisme que pour la république. Et donc elle est synonyme, effectivement de résistance passive. Alors aurait-il pu et dû en être autrement? Non, certainement pas. Hammerstein était trop vieux pour s’engager. Et, de ce fait, je trouve que les figures les plus dignes d’intérêt sont les trois filles d’Hammerstein. Elles se sontrévoltées contre le milieu duquel elles provenaient; elles se sont engagées au péril de leur vie; elles ont affiché leurs convictions, renonçant (pour deux d’entre elles) à leurs privilèges et leur confort. Elles méritent les éloges. D’autant qu’elles ont payé pour cela: vues comme traîtres par les nazis, soupçonnées par les communistes ou par les Etats-Unis car aristocrates allemandes, elles ont du assumer leurs choix, ce que leur père, depuis sa retraite, n’a jamais eu à faire. Et les jérémiades de l’épouse Hammerstein se plaignant de leur absence de richesse et de leur train de vie trop modeste pour une aristocrate ne m’ont guère touché.

Pour autant, le livre est extrêmement intéressant. J’y ai appris beaucoup de choses, n’ayant jusqu’alors jamais lu beaucoup sur ce milieu aristocratique allemand et ses rapports avec le régime nazi. C’est tout un état d’esprit, celui d’une caste endogame que restitue Enzensberger. Un état d’esprit qui, aujourd’hui, se pare des attraits de l’héroïsme alors qu’en fin de compte, l’époque, c’était simplement le méprisaristocratique le plus arrogant.J’ai également découvert les liens qui existaient entre la Reichwehr et l’Armée rouge suite au traité de Versailles, les officiers recevant leur entraînement dans des camps de l’Armée rouge qui fournissait également l’Allemagne en armes, ces deux activités étant interdites par le traité de Versailles. Ainsi, lorsque l’Allemagne envahit l’URSS en 1941, les officiers supérieurs allemands qui mènent l’invasion ont été formé par les officiers supérieurs soviétiques…

Alors Enzensberger a-t-il fait oeuvre d’histoire? Non, car — et c’est tant mieux — son livre n’est jamais plus fort que lorsqu’il ose la fiction. Les meilleurs passages sont ses conversations posthumes avec les protagonistes. Conversations qui sont totalement a-historiques (et pour cause!) mais qui sont passionnantes car là, enfin, on pénètre dans l’esprit de ses personnages. De ce fait, vous l’aurez compris, je juge non pas les personnages historiques lors que j’émets le jugement décrit plus haut mais bel et bien les personnages tels que Enzensberger les présente à partir de ses propres recherches historiques. Et d’ailleurs, je dois dire que je suis resté sur ma faim sur ce point: j’aurais aimé, finalement, en apprendre plus sur le contexte, sur les trajectoires sociales, politiques de tous ces personnages d’aristocrates. D’autant qu’en juxtaposant parfois les sources de statut pourtant très différentes, Enzensberger montre qu’on ne peut prendre son travail pour argent comptant historique. Ainsi, par exemple, il cite desdéclarations de témoins du NKVD ou d’autres communistes sans citer ses sources avant de citer Hannah Arendt à propos du climat à Moscou dans ces années-là. De ce fait, je reste circonspect, souvent méfiant: que valent ces déclarations? Que vaut tel ou tel passage qui se veut pourtant informatif? Les passages que j’ai donc apprécié sans réserve sont les conversations posthumes (fiction sans ambiguïté) ou les gloses (qui ressemblent à un essai dans lesquelles l’auteur livre sa vision sans ambages). Dans les deux cas, Enzensberger s’affirme en tant qu’auteur, que créateur et en tant qu’homme, livrant ses points de vue, ses doutes aussi, mais ne se cachant plus derrière les sources, comme si le poids de l’Histoire et de cette période l’avait écrasé.

Tout ceci m’amène, au bout du compte, à un constat: l’entreprise était intéressante, c’est un bel échec, et cela plaide par défaut pour l’affirmation de la fiction, du roman ou celle de l’histoire et ce d’autant plus fortement, que depuis quelques années, je sens poindre une sorte de réhabilitation du nazisme (j’en reparlerais) et que dans certains cercles intellectuels ou littéraires il semble exister une certaine fascination bourgeoise toute empreinte de dandysme pour les figures historiques fascistes (je pense aux propos tenus par les critiques du Cercle vendredi dernier à propos de Limonov d’Emmanuel Carrère …).

 

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