Sasmira, tomes 1 & 2 de Laurent Vicomte (et Claude Pelet)

Stan, un jeune musicien, fait la rencontre d’une très vieille dame, non loin des quais parisiens. Celle-ci lui murmure un obscur poème :

  Le temps irrévocable a fui.

L’heure s’achève…

Mais toi quand tu reviens et traverse mon rêve

Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève.

Tes yeux plus clairs…

A travers le passé ma mémoire t’embrasse.

… avant de s’effondrer dans ses bras avant de s’éteindre, lui tendant fébrilement une vieille photographie jaunie par le temps. Bouleversé par cette rencontre et ayant la certitude improbable qu’il a déjà croisé le regard envoûtant et pénétrant de cette femme, Stan va mener son enquête qui le conduit jusqu’aux confins de l’Auvergne et dans le passé, entraînant avec lui son adorable fiancée, Bertille.

C’était il y a presque 15 ans, en 1997, ce qui était alors annoncé comme le premier tome d’une trilogie sortait dans les librairies. Cela s’appelait Sasmira, tome 1: L’appel. Jusqu’alors, j’avais lu Ballade au bout du monde (le premier cycle en tout cas) mais sans y associer particulièrement le nom de Vicomte. Mais lorsque est parue Sasmira, j’ai été aussitôt emporté. Ce premier tome était parfait : une intrigue fondée sur un mystère mêlant un amour intemporel et irréel avec un ésotérisme mâtiné d’égyptologie fin-de-siècle (du XIXe évidemment). Stan, un jeune musicien, fait la rencontre d’une très vieille dame, non loin des quais parisiens. Celle-ci lui murmure un obscur poème et s’effondre dans ses bras avant de s’éteindre, lui tendant fébrilement une vieille photographie jaunie par le temps. Bouleversé par cette rencontre et ayant la certitude improbable qu’il a déjà croisé le regard envoûtant et pénétrant de cette femme, Stan va mener son enquête qui va le conduire jusqu’aux confins de l’Auvergne et dans le passé, entraînant avec lui son adorable fiancée, Bertille.

J’étais sous le charme. Le récit était extrêmement bien construit, les personnages étaient à la fois attachants et plein de défauts, énervants, faibles et donc très humains, comme souvent chez Vicomte. Je poursuivais avec Stan cette quête de cette belle inconnue aux cheveux et aux yeux noirs. J’étais même, je crois, quelque peu amoureux de Bertille et en voulait terriblement à Stan de l’ignorer de la sorte.

Le dessin de Vicomte était fabuleux, pleine d’une sensualité comme on en voit rarement dans la bande dessinée car jamais ne tombant dans un trait vulgaire. Certaines planches sont des purs bijoux de graphisme et de couleurs. Ainsi, j’avais craqué pour celui-ci :

… qui orne toujours notre salon.

Et j’avais même eu la chance de me faire dédicacer mon exemplaire, demandant à un Laurent Vicomte très gentil une Bertille, bien sûr, qui s’était exécuté, faisant un superbe dessin tandis que le propriétaire du magasin à Caen, rue Froide, fermait la boutique et offrait le champagne (nous étions les derniers à obtenir une dédicace, la séance se terminait).

J’avais ensuite lu un ouvrage consacré à Vicomte à la bibliothèque municipale de Saint-Lô, car le bougre est originaire de la Manche. Et j’avais redécouvert tout son oeuvre.

Cet album m’avait littéralement inspiré : je n’arrêtais pas de dessiner des Bertille et des Sasmira sur les marges de mes cours de fac et mes joueurs se souviennent de parties de jeux de rôle qui puisait directement dans la bande dessinée. On avait fait un beau final, sur les marches d’un palais d’été de la dynastie Romanov, non loin de Saint-Petersbourg, avec cette musique en fond :

Et puis les années ont passé et Jean-Marie, de la Cour des miracles, en avait ras-le-bol que je lui demande s’il avait des nouvelles de la sortie du prochain tome. En 2005, lorsque la gallerie Daniel Maghen a publié un « Virage » sur Vicomte, je m’étais réjoui : enfin cela annonçait certainement la sortie prochaine de ce deuxième tome… mais rien.
 
Et Glenat a republié le tome 1 et, donc, après presque 15 ans, voilà le tome 2. Evidemment, l’attente fut longue après cet « appel ».  Cela pose la question: que doit un artiste à ses fans ?  Et la réponse est : rien et tout.
Vicomte m’a enchanté il y a 15 ans. Evidemment, depuis, le temps a passé. Et les échos que j’ai eus de ce temps passé me font dire qu’il n’a pas été tendre pour Vicomte. C’est donc sans surprise mais avec une pointe d’appréhension que j’ai découvert, en achetant ce deuxième tome, qu’un certain Claude Pelet a achevé l’album.

Ce second tome garde en partie le charme du premier. On retrouve avec délectation la douceureuse mélancolie du premier volume. Mais, malheureusement, cette ambiance ne parvient à poindre que dans quelques planches. Et puis je regrette un certain nombre d’aspects.

Tout d’abord, les deux planches qui présentent une Sasmira nue, offerte à Stan, quelque peu nymphomane sont tellement en contradiction avec la mystérieuse et énigmatique figure, isolée dans son terrible secret, qu’elle incarnait jusqu’alors que cela gâche presque entièrement ce personnage.

Ensuite, je crois ne pas me tromper lorsque j’identifie les planches I à XVII comme étant de Vicomte ainsi que la planche XIX, mais toutes les autres sont de Claude Pelet. Or, sans être offensant, son style n’est pas celui de Vicomte, même s’il a cherché évidemment à le retrouver. La manière dont le visage de Stan et de Prudence est dessinée le montre bien et, là encore, sans vouloir être désobligeant, ce n’est pas ce que j’attendais.

Du coup, plutôt que de se poser la question de ce qu’un artiste doit à son public, mieux vaut poser la question de ce qu’un artiste, un créateur doit à son oeuvre.

Car j’ai la fâcheuse impression que Claude Pelet a entièrement terminé Sasmira. D’ailleurs, est-ce lui ou est-ce Vicomte qui a rédigé le scénario ? Je pose la question car dans la deuxième partie de l’album (à partir de la planche XVIII donc), une accélération de l’intrigue semble s’opérer, comme si, justement, c’était là que Vicomte avait bloqué et avait ressenti le besoin, disaient les rumeurs, de reprendre tout à zéro, ce que, bien évidemment, l’éditeur avait refusé.

(Et pourtant, même si commercialement c’était très risqué voire suicidaire, je suis prêt à accepter qu’un auteur dise: non, non, je me suis trompé, je dois reprendre; on ressort le premier tome. Cela serait passionnant. C’est un peu qu’avait fait Yslaire avec ses deux fins alternatives au XXe Ciel, fins qu’il avait dans les deux cas raté, malheureusement…)

Toujours est-il que dans cette seconde partie, le dessin se fait moins subtil, l’ambiance se délite au profit de l’intrigue qui certes avance mais au détriment de ce qui avait fait tout le charme de Sasmira.

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Alors pour autant est-ce une condamnation générale? Non, non, bien sûr que non. Il reste le sujet en lui-même, il reste, du coup, l’histoire qui accroche en convoquant l’Egypte antique et son ésotérisme très XIXe siècle ; il reste ce XIXe siècle finissant avec son art de vivre Belle-Epoque et son goût pour la conversation de salon, pour la séduction ; il reste Bertille, et aussi, même si elle est très amoindrie dans son statut de personnage fascinant, Sasmira. Je continuerai… surtout si comme on le disait à l’époque de la sortie du premier tome, Vicomtze a effectivement écrit tout le scénario pour l’intégralité des cinq tomes. Mais si jamais je m’aperçois que ce n’est pas le cas, si jamais je m’aperçois que le nom de Vicomte (qui apparaîtra forcément, étant le créateur des personnages) ne devient plus qu’un nom fantôme pour une BD signée en réalité Claude Pelet, alors je je me poserai la question : est-ce bien l’oeuvre qui m’a attiré en premier lieu?

Et qu’est-ce que cela signifie pour un artiste de renoncer à son Grand Œuvre ? Celui qu’il avait commencé ? J’ai bien peur que cela donne une tonalité très crépusculaire à ce premier tome à jamais inachevé.

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Une réflexion sur “Sasmira, tomes 1 & 2 de Laurent Vicomte (et Claude Pelet)

  1. j’ai ressenti la même chose mais sans pouvoir clairement l’identifier comme tu l’as fait : une deuxième partie vraiment différente du reste alors que le début de l’album reste sur la mouvance du 1er. Et puis cette même réflexion, à savoir que Vicomte n’a pas la main sur la fin de l’album (et ne l’auras plus par la suite ?). Une petite déception (et encore je n’ai pas attendu autant que vous entre les deux)

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