Expositions parisiennes

Cette semaine, les boggans sont montés à Paris, avec au programme trois expositions, des arrêts shopping et un marathon théâtral. 

https://i0.wp.com/20ph-paris.com/wp-content/uploads/2012/03/Affiche-exposition-tim-burton-blog-hotel-20-ph-paris.jpgPremière exposition, celle consacrée à Tim Burton à la cinémathèque française. Après un succulent repas dans un restaurant indien de Bercy (et quelques minutes dans Bercy Village pour constater que les deux seuls commerces consacrés aux livres ont fermés au profit de restaurant), nous nous dirigeons billet en main à la cinémathèque française. Le personnel d’ailleurs sait ce que signifie la dénomination « billet coupe-file », puisque non seulement nous avons dû attendre pour entrer l’heure exacte indiquée sur les billets (alors que des visiteurs sans billet entraient sans problème) mais en plus nous avons failli faire la queue à l’extérieur du bâtiment avec les autres porteurs du dit billet. Un billet coupe-file qui te fait faire la queue, miracle. Bon après quelques minutes d’étonnement et un « on les emmerde, on y va », nous arrivons enfin à l’exposition. Cette dernière suit le parcours artistique de Tim Burton. les premières salles sont consacrées à ses premiers dessins, les dernières à ses films. Mathieu a détesté, pour ma part, j’ai trouvé l’exposition très impersonnelle (on apprend rien mais strictement rien sur Burton ou sur son univers) et très lisse (beaucoup d’emphase sur l’imagination Burton, assez peu de remarques sur ces années Disney et quelques contre-vérités sur l’absence de compromissions du réalisateur). Enfin la scénographie de l’exposition pose problème: mettre des écrans de projection dans des lieux de passage n’est pas l’idée du siècle, les visiteurs s’arrêtant pour regarder, c’est tout un monde qui est bloqué. Pour nous, exposition à éviter, parce que très chère et finalement peu intéressante (à moins de ne rien connaître sur Burton).

Petit tour shopping chez Descarthes et Starplayer (pour trouver l’extension Dunwich à Arkham) et chez Gibert Jeune où nous trouvons quelques belles occasions.

Le lendemain, jeudi, Mathieu ayant l’esprit clair se souvient que l’exposition qu’il voulait voir sur la géographie n’est pas ouverte le jeudi, encore moins un jour férié.

https://i2.wp.com/www.franceculture.fr/sites/default/files/imagecache/ressource_full/2012/03/05/4401549/Cluny%201120.jpg

Changement de programme, nous allons au musée de Cluny, voir l’exposition « Cluny 1120 »consacrée à Cluny III. Le but de cette exposition est de faire le point sur les travaux de recherches liés aux fouilles à Cluny en donnant un aperçu de ce que fut le portail d’entrée de Cluny III. Ce portail a été littéralement dynamité dans les années 1820, quelques fragments subsistent ainsi que des dessins ou croquis réalisés par des voyageurs au fil des années. Une vidéo numérique permet à la fois de se représenter les différentes phases de la construction de Cluny III, puis de se figurer les dimensions monumentales du portail avec ses détails tels Clunyque les fragments les laissent deviner. On avait vu une vidéo similaire sur le site de Cluny, mais celle du musée était beaucoup plus complète et mieux commentée. Exposition impressionnante, à laquelle s’ajoute le plaisir de revoir le musée de Cluny, avec le pillier des Nautes ou la tapisserie « La dame à la licorne ». Après les réjouissances de l’esprit, direction Le Bombardier pour les réjouissances toutes terrestres avec Véronique (qu’on voit toujours à l’occasion de festival ou d’exposition pour… manger et boire): vive Facebook!

https://lesboggans.files.wordpress.com/2012/05/00de1-exhibitions-l-invention-du-sauvage.jpg

Dernière exposition de la journée et du séjour: « Exhibitions, l’invention du sauvage » au musée du quai Branly. On y va un peu à reculons, l’exposition étant un succès comme celle de Burton, on craint le pire d’autant qu’elle est financée par Lilian Thuram, ce qui nous semble synonyme de succès médiatique au détriment, peut-être, du fond… Néanmoins, Michelle Perrot, à l’occasion d’un « Lundi de l’histoire » avec Pascal Blanchard (le commissaire scientifique de l’exposition), en avait dit du bien (et même si Blanchard semblait parfois en désaccord avec Carole Reynaud-Paligot, son propos avait suscité l’intérêt). Véronique nous en dit un peu plus, nous voilà partis…

Le plan de l’exposition est organisé comme suit:

* La découverte de l’Autre: rapporter, collectionner, montrer (premières salles autour des voyages de la première colonisation des XVI-XVIIe siècles, les voyageurs qui ramènent des « autochtones » des nouveaux mondes, et l’invention de l’Autre associé au monstrueux)

* Monstres et exotiques: observer, classer et hiérarchiser (le mouvement précédent relie le monstrueux à la curiosité de l’inconnu, mais cette curiosité débouche sur la construction d’un racisme « scientifique »)

* La construction des prétendues « races » (l’anthropologie, la phrénologie, toutes ces nouvelles sciences associées au darwinisme et à la sélection naturelle permettent de créer le discours de la hiérarchie des races et, donc, de l’infériorité des « races » non-blanches)

* Le difforme et le lointain mis en scène (ici, il s’agit de montrer comment on exhibe l’Autre exotisé, monstrualisé, ethnicisé et, en l’exhibant, on montre son infériorité, reliant le « freak » à l' »ethnique »)

https://i2.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/66/Amos_Two_Bulls,_Dakota_Sioux,_by_Gertrude_K%C3%A4sebier,_ca._1900_(3).jpg

* Le spectacle de la différence: recruter, exhiber, diffuser (la massification des spectacles et des exhibitions fait que l’on passe d’une originalité, d’une curiosité à la construction de représentations stéréotypées; il n’y a plus d’exception, ce sont des peuples entiers qui sont associés au monstrueux, à l’exotisme, à l’infériorité et donc colonisables)

* La professionnalisation des exhibitions (comment ces spectacles deviennent un divertissement de masse et donc s’organisent avec impresarios, vedettes, etc.)

* L’Indien d’Amérique à la conquête du monde

* Les Indiens de Buffalo Bill (avec une série de photographies de Gertrude Käsebier à la fois ambiguës et magnifiques qui nous ont particulièrement émus — cf. ci-contre — ainsi que des films d’archive avec la troupe de Buffalo Bill qui ont un vrai pouvoir de fascination)

* Artistes exotiques (le fait que ces « sauvages » soient également (et se considèrent eux-mêmes parfois) comme des artistes (cf. Chocolat, le célèbre clown sur lequel Noiriel a beaucoup travaillé et qui a fait l’objet de plusieurs pièces de théâtre dont une en ce moment, mais avant lui la Vénus Hottentote, ou encore Josephine Baker, etc.) brouillent les catégories morales: exploités? victimes? ou consentants? faisant du show-business?)

* Mises en scène raciales et coloniales: explorer, mesurer, scénariser

* Les jardins d’acclimatation (la mise en scène des espaces coloniaux, de leur faune et leur flore, joue avec l’exotisme associé au sauvage qu’il faut donc coloniser, apprivoiser, dont la sauvagerie reflète celle de la nature dans laquelle il vit et de laquelle il ne semble pas pouvoir sortir… « L’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire », anyone?)

* Les villages exotiques itinérants (ces spectacles avaient de véritables tournées)

* Corps à corps (la mise en scène du corps de l’Autre, incarnation corporelle, toute de chair, de son étrangeté, de sa race, de son infériorité… et de ses prouesses)

* Documentaire « Exhibitions » réalisé par Rachid Bouchareb et écrit par Blanchard (un court documentaire qui se veut une charge dénonciatrice et qui pêche par excès de pathos et de sur-dramatisation (c’est Bouchareb)

https://i2.wp.com/upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f5/Dellepiane-exposition-nationale-coloniale-1922.jpg* Les expositions coloniales et universelles (comment ces expositions coloniales — dont les plus célèbres: Wembley en 1924-1925, Paris en 1931 — ont permis la diffusion des stéréotypes raciaux: le village africain est un village de fainéants, celui d’Annam est un village de travailleurs… devant des millions de visiteurs dans les pays colonisateurs)

* La fin des exhibitions (disparition progressive dans les années 1930 liée à trois facteurs: baisse de l’intérêt, volonté politique de montrer les résultats de la « mission civilisatrice » et donc d’atténuer le côté « sauvage » des colonies, et montée de la concurrence des autres médias dont le cinéma)

* Une installation vidéo termine l’exposition avec des témoignages de différents discriminés, élargissant le propos? Je l’ai trouvée quelque peu hors-sujet et le ton accusateur m’a irrité (« toi t’es raciste! » répète une voix en s’adressant volontairement au spectateur avant de l’invectiver: « alors, et vous? »).

Bilan: une exposition très (trop?) riche, parfois un peu confuse (cf. les recoupements des différentes salles) même s’il paraît difficile de séparer totalement et artificiellement ces thématiques, mais extrêmement intéressante qui a le mérite de soulever des questions fort pertinentes:

– Le lien entre la massification de ces exhibitions entre le XIXe et le premier XXe siècle, le développement de la pensée raciste (voire racialiste) associée à la science et le capitalisme du spectacle: les exhibés passent du statut de capturés à celui de salariés voire d’artistes qui sont leur propre imprésario. Tout cela étant parallèle avec la massification de ces exhibitions. (Un regret: cet aspect n’est pas assez développé à mon goût.) Branly

– Qui sommes-nous, nous visiteurs de cette exposition regardant ces films, ces affiches, ces photographies? Sommes-nous aussi voyeuristes que les hommes et les femmes du passé qui se repaissaient d’exotisme colonial et de sauvages inférieurs?

– Qu’est-ce que le musée Branly sinon le musée de l’exposition du résultat de l’entreprise coloniale concomitante de ces exhibitions? Un moyen de se donner bonne conscience? Une consécration de l’humanisme occidental actuel qui se réjouit de comprendre l’Autre grâce aux objets exposés? N’est-ce pas exactement la même chose qu’au XIXe siècle? Eux aussi se disaient philanthropes et civilisateurs.

– Et aujourd’hui? Le tourisme de masse n’est-il pas le pendant de ces exhibitions? Sauf que l’Occidental, au lieu de faire venir l’exotique, le sauvage, à lui s’y rend directement (démocratisation du transport aérien et fin de la colonisation) pour le voir dans son milieu. Ainsi, lorsque nous faisions la queue, quelqu’un derrière nous racontait ses vacances au Branly2Pérou et comment la visite d’un village lacustre flottant était entièrement bidon: une attraction touristique organisée par les Indiens pour donner aux touristes ce qu’ils attendent. Et que dire des spectacles de danse du ventre que tout dîneur dans un restaurant marocain ou tout voyageur dans un club méd’ attend? A noter: cette dernière série de questions n’est pas suggérée par l’exposition, mais elle nous est bien venue à l’esprit. Volonté de ne pas heurter le visiteur qui va probablement partir en vacances cet été? Paranoïa des boggans? Il est plus facile d’invectiver le visiteur sur des discriminations que le public de cette exposition aura beau jeu de nier en se considérant cultivé et ouvert que de poser des questions qui gênent vraiment.

Note: à l’occasion du festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malô, j’ai eu l’occasion de poser ces questions à Pascal Blanchard à l’issue d’une conférence qu’il donnait. Il a confirmé 1) que c’était son intention de faire cette exposition-là dans ce musée-là pour en souligner le paradoxe et 2) que le but était bien de provoquer une sorte de malaise à la fois en tant que visiteur de l’exposition et en tant qu’Occidental baigné de ces représentations racistes. Il s’agissait bien donc, ainsi que je l’avais perçue, d’une exposition provocante en même temps qu’elle est effectivement pédagogique. Toujours la même réserve cependant, qui persiste: cette provocation atteint-elle son objectif, plus profond? Et une nouvelle: n’est-ce pas un tantinet convenient (comme on dirait en anglais)?

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