Moonrise Kingdom de Wes Anderson

https://i2.wp.com/images.allocine.fr/r_160_240/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/88/64/21/20079610.jpgSeptembre 1965: sur l’île de New Pezance, au large de la Nouvelle-Angleterre, Suzy, une ado de 14 ans qui déteste ses parents avocats et déglingués (dont le père est joué par Bill Muray) dont la chanson préférée est « Le temps de l’amour » de Françoise Hardy et qui adore lire, et Sam, un orphelin, scout de 12 ans, sont tombés amoureux l’année précédente. Ensemble, ils ont planifié leur fugue pour vivre librement leur amour. Tandis que le reste de la troupe des scouts (dirigée par Edward Norton), le sheriff local (Bruce Willis) et les parents partent à leur recherche, eux suivent l’ancienne piste de migration des Indiens qui peuplaient autrefois l’île. Mais personne ne sait que bientôt la plus terrible tempête du cinquantenaire va s’abattre sur l’île…

  Le décor est posé: une île (unité de lieu), pendant les trois jours que vont durer cette fugue (unité de temps) qui est au coeur du drame qui se joue alors que la tempête s’annonce (unité d’action) tandis que le choeur nous explique les enjeux de l’histoire. 

  Wes Anderson revient, après la Famille Tanenbaum, la Vie aquatique, le Darjeeling Limited et l’Incroyable Mr. Fox avec sa marque immédiatement reconnaissable: cadres au millimètre, symétrie de l’image, décor naturel mais qui filmé avec un tel soucis de la précision qu’il parait factice. Tout cela donne une impression de tableau maniériste. En fait, on le voit bien, Anderson s’ingenie à réintroduire le théâtre au cinéma. D’ailleurs, plusieurs scènes de mise en abime nous le montrent: la pièce de théâtre de fin d’année jouée par l’école locale (Noye’s Fludde) est centrée sur l’arche de Noé et le Déluge, par exemple. Quant à la pièce de théâtre pendant laquelle Sam rencontre Suzy déguisée en corbeau, elle figure un choeur d’oiseau. Celui-ci renvoie d’ailleurs à l’évocation, dès le début du film, du Young Person Guide to the Orchestra de Britten, une autre clé de ce maniérisme est livré: Anderson nous montre son savoir-faire de cinéaste afin de nous émouvoir en fin de compte. Comme un chef d’orchestre, il contrôle chacun des éléments de son film afin de parvenir au résultat voulu par le mélange de tous ces éléments. Prétentieux? Oui sans doute. Précieux? Absolument. Il n’empêche: le résultat est, justement, époustouflant.

  De fait, face à cette reconstitution, à ce maniérisme, Anderson ne joue pas sur l’empathie avec les personnages. Le spectateur ne peut que les regarder avec une certaine distance. Par contre, celle-ci n’empêche pas la sympathie, car les personnages d’Anderson sont tous fragiles voire tristes (je n’ai que peu de souvenirs de sourires dans ses films). Et cela n’empêche pas non plus de les trouver émouvants. En effet, la nostalgie et la mélancolie qui se dégagent de ce film reposent sur la délicatesse avec laquelle Anderson parvient à filmer ce moment très spécial à mi-chemin entre  l’innocence de l’enfance et la fin de celle-ci. Plus tout à fait enfants, pas encore complètement des adolescents, ces deux héros fugueurs sont dans un entre-deux, une zone frontière, à l’image de l’île qu’ils arpentent sur une piste oubliée.

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  On peut se demander comment on peut être nostalgique d’un passé que l’on n’a pas connu, mais Anderson semble croire que les années 60 étaient un moment particulier, là aussi une transition entre le traditionnalisme des années 50 du pic de la guerre froide et de l’American Way of Life et la remise en question brutale des années 1970. Ainsi Bruce Willis écoute en boucle dans sa voiture une vieille chanson de Hank Williams, sorte de chant du cygne de cette Amérique autrefois triomphante. Car l’île, la petite crique au fond de laquelle se réfugient nos amoureux en fuite, est aussi un repaire loin de tout, un endroit où l’on se sent en sécurité face au chaos du monde extérieur (Tilda Swinton, incarnant la modernité administrative froide et sans coeur des services sociaux venue récupérer Sam pour lui faire subir des électrochocs avant de l’envoyer en maison de correction).

  C’est donc une utopie, mais une utopie dysfonctionnelle que filme Anderson, car ceux qui la peuplent sont en proie au chaos interne de leurs émotions: amour pour Suzy et Sam, fin de l’amour pour les parents de Suzy, cruauté puis sentiment de fraternité pour les garçons scouts, mélancolie pour le policier… En fait, la perfection des décors dans les films d’Anderson ne fait que réhausser, par contraste, les déséquilibres émotionnels de ses personnages; c’est pourquoi il les filme avec tant de bienveillance. 

  Enfin, au milieu de cette île utopique, poussés par leur amour, nos deux héros sont incarnés avec une maestria impressionnante: le mélange de certitude et de fragilité de Sam et la beauté trouble mâtinée de romantisme enfantin de Suzy sont extrêmement touchants.

  Voilà un film qui ne peut laisser indifférent, donc, un film troublant, mélancolique et doux-amer, comme la chanson de Françoise Hardy, en somme.

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