The Dark Knight Rises de Christopher Nolan

Après l’immense succès du Dark Knight et de son Joker effrayant (Heath Ledger), l’impatience engendrée par la promotion du film faisait que tout le monde se demandait: le dernier Batman serait-il meilleur que le deuxième ? Le fait est que Nolan conclut sa trilogie sur Batman après avoir délivré un deuxième film bien meilleur que le premier, ce qui avait suscité une attente (trop ?) importante pour ce dernier volet. Alors qu’en est-il ?

Huit ans ont passé, donc, depuis les évènements du Dark Knight, et la paix règne à Gotham City, grâce à la loi Dent, du nom du procureur décédé dans le précédent opus, mais une nouvelle menace pèse sur la ville, bien pire que les précédentes, avec un pouvoir de destruction considérable. Cette menace porte un nom : Bane (Tom Hardy).

The Dark Knight Rises se révèle heureusement être plus que la suite d’un blockbuster à succès. Il est à la fois la conclusion satisfaisante d’une trilogie et un film saturé de références, tenant un propos sur la société américaine et sur la société occidentale en général.

(Attention: ceux qui veulent garder le plaisir intact avant de voir le film ne doivent pas continuer à lire parce qu’avec les boggans, on s’poile à frire!)

Pour ce qui est de la saga Batman, disons-le clairement : la fin est réussie. Les 2h44 du film passent relativement vite, même si le début peine un peu à trouver ses marques, faute d’une véritable densité. Le villain du film, Bane, est un monstre de puissance brute qui force la crainte du spectateur et on a mal pour Batman lorsqu’il se prend une sévère défaite. Cependant, disons-le aussi clairement : ce méchant est bien moins impressionnant que ne l’était le Joker et sa folie morbide. L’imprévisibilité doublée de la perversité du personnage du Joker le rendait réellement effrayant. Bane impressionne, mais ne fait pas peur. L’arrivée de Catwoman est réussie : Anne Hathaway incarne une voleuse roublarde mais prisonnière de son passé agréable à regarder et intéressante par son double-jeu. C’est un archétype classique, celui du criminel au bon coeur et il fonctionne bien en duo avec le Batman, incarnation de l’autre archétype, le chevalier noir. Quant à la fin de la fin, elle marche bien également. Les ingrédients d’une mythologie réussie y sont : sacrifice ultime (« Les citoyens de Gotham ne vous méritent pas. Vous leur avez tout donné, » dit Catwoman à Batman. « Non, pas tout, pas encore, » répond-il, le genre de trucs qui pète bien). Le dénouement final aurait pu être un peu plus ambiguë, mais il ne faut pas bouder son plaisir, d’autant qu’il est admirablement introduit par une scène entre Alfred (mention spéciale à Michael Caine qui joue très bien les quelques scènes dans lesquelles il apparaît) et Wayne dès le début du film (Nolan est le spécialiste des boucles) : moi qui ne me posait qu’une seule question (Nolan va-t-il tuer Batman ?), j’ai été pris par ce suspens final comme un gamin de 10 ans. Une réserve en ce qui concerne Marion Cotillard qui n’est pas très convaincante dans son rôle, notamment dans sa scène finale, complètement ratée… et puis on le sait maintenant : Marion Cotillard est Française, c’est donc que c’est une méchante si elle est dans un film américain. Nolan, de toute façon, ne sait que peu filmer l’érotisme et encore moins l’amour, uniquement son absence.

La réalisation est sans doute moins convaincante que dans le précédent opus, cependant. Plusieurs scènes sont un peu approximatives voire ratées. Ainsi la scène d’introduction, un peu maladroite, pâle en comparaison de l’introduction du Dark Knight et de son cambriolage filmé en milieu urbain avec un regard très réaliste et ses plans aériens anti-séries télé. Le montage est parfois bancal, certains plans se succèdent sans grande cohérence et les enchaînements entre les scènes sont parfois un peu hachés. La scène de combat final entre les policiers de Gotham et les miliciens de Bane manque de souffle et apparaît vraiment comme un décor plutôt que comme une action : elle ne comporte aucun enjeu et la victoire ou la défaite des policiers ne soulève donc aucun intérêt (la mort d’un des personnages censée être porteuse d’émotion ne bouleverse pas le spectateur qui la remarque à peine). Nolan ne semble pas avoir tout à fait maîtrisé ce golem de 2h44 qu’il nous livre : n’a-t-il pas eu le dernier mot et son film a-t-il été remonté contre son avis ou n’a-t-il pas réussi à tenir 2h44 face à un film qui aurait pu être rallongé d’une demi-heure ? Difficile à dire.

Quoiqu’il en soit, tout ceci est finalement assez anecdotique face au fond et au contenu que véhicule le film et qui a éclipsé pour ma part les autres enjeux, notamment celui du sort final de Batman. Qu’on se souvienne : à la fin du Dark Knight, la loi et l’ordre étaient rétablis à Gotham face au chaos et au désordre incarné par le Joker. Mais ce « nouvel ordre gothamique, » microcosme du nouvel ordre mondial, reposait sur un mensonge : le procureur Dent était mort en martyr pour assurer la paix, ce qui permettait d’obtenir une loi d’exception (un Patriot Act) permettant d’arrêter les criminels, de les maintenir en prison en attendant leur jugement, de leur refuser des libertés conditionnelles. Gotham était donc une métaphore, un laboratoire, des Etats-Unis traumatisés par le 11-Septembre sans que toutefois Nolan, déjà, n’aille au bout de ce qu’il abordait puisque Lucius Fox (Morgan Freeman) coupait le système de surveillance. Néanmoins, que n’ai-je imaginé depuis le film se terminant sur une image impressionnante et prometteuse d’un Batman effondré par la perte de son amour devant un mur d’écrans de surveillance, un Big Brother mélange de NSA et de fascisme sécuritaire avec un soupçon de romantisme ténébreux.

Malheureusement, The Dark Knight Rises ne reprend pas cette réflexion pour l’approfondir mais ne fait que l’évoquer par quelques allusions à la loi Dent, à la la libération des prisonniers lorsque Bane prend le contrôle de Gotham, mais rien de plus. Or, il aurait été passionnant d’aller au bout de cette thématique et de transformer, huit ans après, Gotham en un Etat totalitaire où règne la loi et l’ordre par la terreur policière. Une terreur policière organisée au nom du bien, évidemment, et chapeautée par le gentil commissaire Gordon (Gary Oldman qui ne peut s’empêcher d’insuffler à son personnage, lors d’une scène d’auto-justification, un aspect torturé qui aurait pu et dû être creusé). Batman, toujours évanoui depuis huit ans, n’aurait été que la figure tutélaire de ce nouveau régime idyllique de paix et de sécurité mais sans liberté. D’où, ainsi qu’il est présenté dans le film, la retraite de Wayne, à la fois pour des raisons de santé mais aussi par honte de ce nouveau régime, continuant de regarder ses écrans de surveillance pour constater que l’ordre règne… Catwoman aurait pu alors être utilisée avec encore plus d’intérêt pour nous faire voir, à travers plusieurs scènes, comment les petites gens, les citoyens de Gotham, vivent sous un régime de terreur privés de liberté mais partout autour d’eux la propagande proclame à quel point il est doux de vivre en Allemagne na… euh, à Gotham.

Alors viendrait Bane. L’attaque contre la Bourse de Gotham est un écho évident à l’actualité. L’attaque contre la prison de Gotham et la libération des prisonniers qui s’ensuit évoquent la prise de la Bastille ; la loi Dent évoquée à nouveau à cette occasion est une petite-fille des lettres de cachet de l’absolutisme. Et le discours de Bane est celui des mouvements 99%/Occupy/ Indignés. Mais là Nolan choisit de nous montrer (évidemment, dirais-je, dans un soupir pessimiste) des scènes de pillage, de crimes anarchiques, de chaos, de casseurs, réminiscence des scènes des Draft Riots de 1863 dans Gangs of New York. Lorsque Bane et ses sbires de la Ligue des ombres (mais qui portent des foulards rouges tels les Khmers) prennent le contrôle de Gotham et coupent littéralement les ponts de la ville avec le reste du monde, faisant à nouveau de la ville un laboratoire de la politique et des enjeux de société, ils le font au nom du peuple. Mais n’ayant pas assez insisté sur la terreur fasc… euh batmanesque qui précède, Bane et les siens n’apparaissent que comme une bande d’hypocrites nihilistes qui n’ont qu’un but en tête : la destruction de la ville et de ses habitants. Leur discours sur la régénération de la société, écho à celui des Montagnards de la Révolution et  des communistes de l’URSS — lien révélateur d’une grille de lecture conservatrice et contre-révolutionnaire –, est donc une mascarade, une hypocrisie. Ainsi, la Révolution (française) avec ses tribunaux de la Terreur (excellentes scènes, visuellement parlant, même si Nolan aurait pu aller encore plus loin dans la mise en image de la folie, à la Gilliam, de « jugements » qui sont en fait des condamnations présidées par l’Epouvantail) est condamnée ; la Révolution ne se fait pas par la peuple mais seulement en son nom, par un « petit groupe de révolutionnaires professionnels », des terroristes, les sbires de Bane au foulards rouges : les bolcheviks. Où la prise du palais d’Hiver est remplacée par la prise du stade de football de Gotham.

Le conservatisme du film, issu de la superficialité avec laquelle il aborde ces thèmes, est donc patent : les mouvements Occupy correspondent à un ressentiment hérité de la lutte des classes (et on sait aujourd’hui à quel point les termes associés au marxisme sont devenus des insultes aux Etats-Unis, lancés à la face d’Obama et de sa politique); la Révolution française se confond avec la Révolution bolchevique et les deux ne sont que des terreurs animées par le ressentiment et la haine. La justice révolutionnaire, le désir d’égalité ne sont qu’une parodie, un prétexte à une épuration. Cela correspond d’ailleurs bien plus, visiblement, à l’intention du créateur du personnage de Bane, un auteur de comics conservateur — mais j’ai l’impression que c’est un pléonasme — et non pas du tout à l’assimilation de Bane avec Mitt Romney qui a été faite aux Etats-Unis et qui ne repose que sur une similitude entre le nom de Bane et celui d’une société de Romney, assimilation totalement contradictoire et donc superficielle. Cela dit, la gauche socialiste (les vrais, hein, pas les démocrates) américaine a une lecture similaire.

Pire: tout ceci est simplement évoqué très rapidement et le conservatisme du film se reflète dans sa mise en scène car il n’évoque ce qui est/ aurait dû être pourtant le thème central du film que par une succession d’images, le montage alternant entre les images de Bane délivrant son discours de libération et de justice, un discours égalitaire prometteur d’émancipation du peuple, et les images de pillages, de violence aveugle, d’une racaille manipulée par des miliciens. Ainsi, le discours d’émancipation de Bane est aussitôt montré comme une hypocrisie par la « réalité » des actes violents commis en son nom. Catwoman elle-même semble regretter cette révolution qu’elle annonçait à Wayne en rappelant à une amie qu’elles sont dans un appartement où « c’était chez quelqu’un ici autrefois ». Voilà la cambrioleuse sexy transformée en chantre de la propriété privée. 1793 est donc condamné en faveur de 1789 ? On s’attendrait à voir Furet débarquer au milieu du film (R’as al Ghul, c’est toi?).

Pendant ce temps, Wayne/ Batman se remet bien vite de ses blessures et les cinq mois qui sont censés se passer sont évoqués lors de deux-trois plans rapides. Or, il aurait été intéressant, si l’accent avait donc été mis sur le coté fasciste de la justice et l’ordre batmanesques, de contraster le début du film en allongeant cette séquence d’un Gotham libéré par Bane . Batman aurait pu se rendre compte de ses erreurs, Gordon également, mais lui toujours prisonnier de Gotham et organisant la résistance de l’intérieur. Quelle ampleur aurait alors pris la scène où Wayne voit Ra’s Al Ghul (la goule ?) si, au lieu d’un monologue, elle avait été un dialogue entre les deux, l’ancien mentor devenu extrémiste faisant prendre conscience au chevalier noir que celui-ci aussi était un terroriste, et que contrairement à ce qu’il croyait, il le faisait pour les mêmes raisons : le bien, la paix, la justice. Comme cela aurait été plus intéressant de voir la résistance souterraine se mettre en place, la communication entre Gordon et Blake d’un côté et les policiers prisonniers dans les souterrains de l’autre tandis qu’à la surface, la terreur révolutionnaire continuerait et cette continuité serait justifiée justement face au péril que représente cette résistance des « forces anti-révolutionnaires ».

Mais non, le film condamne sans grande subtilité, en bloc. Il ne retrouve cette subtilité que lorsque Blake cherche à faire évacuer les orphelins de la ville et se heurte aux policiers sur le pont qui l’en empêchent alors que Batman lui avait dit de mener un « exode » (évocation des Etats-Unis qui n’ont pas cherché à secourir ni accueillir les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et se seraient rendus complices des crimes commis à leur encontre ?) : ainsi Blake (Joseph Gordon-Levitt) est confronté au mur des institutions et éprouve les mêmes frustrations et le même sentiment d’injustice qui animait Batman et Gordon avant lui. Cette subtilité est, en tout cas, la bienvenue puisqu’elle permet d’ailleurs d’introduire un prochain personnage central à la saga, visiblement en prévision du futur. Mais alors, nul besoin de faire un « reboot » (je commence sérieusement à détester ce mot et ce qu’il représente) mais simplement une suite.

Bilan, donc : une suite réussie (une réussuite?), une fin réussie, mais un film qui aurait pu être bien meilleur si le contenu avait été plus dense et ce dès le début, n’hésitant pas à poursuivre une réflexion amorcée dans le précédent. Cela lui aurait d’ailleurs permis de dépasser The Dark Knight non pas grâce aux personnages (ce qui était presque impossible avec le Joker) mais grâce au fond. Nolan en avait les moyens et la capacité. Dommage qu’il ne l’ait pas fait. Peur du public ? Peur des studios ? Manque d’intérêt pour le réalisateur (cela je n’y crois pas, car sinon il n’aurait même pas évoqué ces thèmes) ? Conservatisme ambiant régnant à Hollywood ? (Ah, on me dit que je chauffe…) Paradoxalement, comme tous les assez bons films, je reproche à ce Dark Knight Rises d’être suffisamment bon pour m’interpeller et de donner envie de plus, ce qui est déjà beaucoup, mais pas assez bon pour me convaincre totalement et surtout qui continue de poser le problème de l’idéologie déversée en continu par Hollywood. En d’autres termes, The Dark Knight Rises est un film qui interroge le lien entre le peuple et l’autorité dans lequel le peuple est, comme souvent, comme toujours, absent, réduit à l’état de foule hurlante et irrationnelle.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s