Tous les diamants du ciel de Claro

Evidemment, il s’appelle Antoine. Il a un feu brûlant en lui, un véritable ignis sacer. Evidemment, orphelin, il aspire à la sainteté et, comme tous les saints putatifs, il vit dans un monde à lui. Alors en 1951, à Pont-Saint-Esprit, il est, pourrait-on dire, à sa place. Il incarne ce lieu et ce moment, cet évènement.

Evidemment, elle s’appelle Lucy (même si ce n’est pas son nom). Evidemment, c’est une fugueuse échouée à New York où elle fait le tapin pour se payer ses doses. Là, elle est recrutée par la CIA pour doser ses clients afin de tester un nouveau projet. Evidemment, son agent recruteur s’appelle Wen(ceslas) Kroy qui fait le bonheur des cruciverbistes. Et depuis qu’elle l’a rencontré, elle vole dans le ciel, à la recherche désespérée de diamants.

Le roman de Claro convoque le « mal des ardents », la CIA, la guerre d’Algérie, l’été de l’amour, le Paris post-soixante-huitard, hésitant entre révolution et réaction. Pour tout cela (mais surtout pour le feu Saint-Antoine) et parce que c’est Claro, je me suis précipité dessus. Ce roman est une recherche stylistique permanente à l’intérieur d’une quête symbolique, surréaliste presque. Tous les diamants du ciel est peut-être un lointain parent au Roi Pêcheur… Tout y est symbole, tout objet est autre, toute réalité en décèle une autre et seule la virtuosité des mots peut montrer cette virtualité. Le flipper est de marque Gottlieb ce qui montre qu’Antoine continue de jouer avec le LSD. Roman à clés dans lequel les clés sont partout, les serrures nulle part, Tous les diamants du ciel est, en ce sens, un roman médiéval, pour reprendre la définition d’Umberto Eco.

Et c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Car les personnages eux aussi, à force, sont engloutis dans cette virtualité. Alors, évidemment, j’ai en tête la lecture qui fut un choc de CosmoZ et si le symbolisme y était permanent là aussi dans une quête métaphysique à la recherche de la concentration des camps, les person(n)a de Dorothy et de ses compagnons, dans leur soif « pinochiéenne » de réalité et d’existence incarnée qui leur permettrait d’être de véritables personnes, et donc des personnages à part entière, m’avaient bien plus convaincus, émus même, alors qu’ici, Antoine et Lucy, à force d’incarnation de symboles perdent leur chair et disparaissent, deviennent transparents, comme si l’éclat de la bombe qui explose encore dans ce roman les faisait devenir translucides.

En fin de compte, je crois que ce je regrette le plus c’est que le monde halluciné d’Antoine n’ait pas été davantage développé. Car je crois que c’est là que se situait le cœur du roman, du projet littéraire mais aussi de la narration, condition sine qua non pour que l’incarnation ait lieu, par le verbe. Lorsqu’enfin Antoine et Lucy croisent leurs routes, dans le Paris de 1969, Antoine raconte sa vie à Lucy. C’est ce récit qui aurait dû faire l’objet d’un roman dans le roman, un peu à la manière dont Lucy raconte comment elle a vécu l’alunissage de Neil Armstrong alors qu’elle était à une foire commerciale de sex-shops, ce qui donne les pages parmi les plus savoureuses du livre :

Lucy prit place sur un tabouret et se laissa offrir toutes sortes de consommation par un petit brun qu’elle n’eut même pas la curiosité de dévisager. La voix américaine qui sortait du poste annonça dans une pluie de postillons statiques qu’Armstrong n’allait pas tarder à ouvrir la porte du module lunaire, ce qui laissa juste assez de temps à Lucy pour repousser la main sur sa cuisse et, d’un sourire un peu mou, faire comprendre au propriétaire de ladite main qu’attendre était peut-être préférable, mais au même instant la porte s’ouvrit et, en haut des marches, apparut un jeune homme blond avec lequel elle avait échangé quelques banalités la veille au soir, dans un autre bar. Il la reconnut, descendit lentement les marches, à peine conscient que la terre entière retenait son souffle, et il lui fallut quelques minutes interminables pour déployer la caméra TV – deux cents lignes par image – qui allait le filmer, qui le filmait déjà, le noir et le blanc se chamaillant horizontalement pour offrir la résolution nécessaire à la compréhension des masses mouvantes, se glissant alors sur le tabouret juste derrière elle, se penchant comme dans les Annonciations pour lui dire qu’il était content, non, ravi de la revoir, mais elle refusa de quitter l’écran des yeux, en était incapable, comme si l’astronaute avait été l’amant promis et ce presque inconnu une doublure, elle pencha la tête pour favoriser le vertige et murmura quelque chose qui mit l’histoire en action, son souffle s’accéléra, audible de tous, une pulsation à la mesure de tous les possibles, sortie du soufflet de la peur et du désir, un froissement intelligent, et soudain les bouteilles dressées de part et d’autres du téléviseur parurent s’éclairer de l’intérieur, leur galbe de verre comme enchanté, chaque liqueur révélée, sublimée, puis une main que des bagues rendaient presque inhumaine remplit son verre, le bruit de l’alcool pur, régulier, tenace, et l’homme dit à son tour quelque chose, l’astronaute se conforma aux ordres, il posa le pied gauche sur le sol lunaire, ce même pied gauche qu’il avait appris à placer lors des tournois d’athlétisme du temps où il était étudiant sans se douter qu’un jour il disparaîtrait dans un exploit, un premier pas bientôt suivi d’un deuxième – aahh – comme son souffle était cru, cru et volcanique sur sa nuque – et brutalement le satellite se mit à tourner de plus en plus vite pour mieux brouiller les ombres et précipiter l’instant où l’esprit comprendrait, sans joie ni regret, qu’il était temps de passer à autre chose…

Comme je regrette que le récit d’Antoine n’ait pas été plus long. Il y avait là matière pourtant : les quelques pages sur son expérience algérienne, saharienne, sont tellement prometteuses. Pour mieux revenir ensuite sur sa vie dans ce petit pavillon… De fait, je dois reconnaître que j’aurais aimé en avoir plus. J’aurais voulu que Claro dessine la serrure. Et là j’ai trop de clés mais qui n’ouvrent rien.

Alors, dans mon sommeil, L’homme au Sourire D’ergot continuera de me dévisager avec son regard fou et sa croix rouge tatouée sur le front, dans ses habits loqueteux d’un paysan affamé de la Grande Peur, avec un sourire carnassier comme le cadavre d’un trépané retrouvé dans les tourbières d’Angleterre ou des pays scandinaves, dansant la danse de saint Guy dans une farandole hallucinatoire quelque part entre Paradis et Enfer.

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