Le Singe de Hartlepool de Wilfrid Lupano & Jérémie Moreau

1814 en Angleterre. Un navire français a fait naufrage aux abords des côtes anglaises et les habitants de la petite communauté de Hartlepool découvre avec effroi que parmi les débris du navire se trouve un officier français… vivant ! Ils décident de l’arrêter et de le faire parler, persuadés que derrière ce naufrage se profile un complot de la nation française visant à envahir l’île.

L’officier est donc interrogé, puis torturé. Mais rien n’y fait. L’officier reste muet et pour cause, il s’agit en fait d’un singe, mascotte du capitaine français tué dans le naufrage.

Inspirée d’une légende célèbre dans le Nord de l’Angleterre et qui vaut aux habitants de Hartlepool le doux surnom de « monkey hangers » (pendeurs de singe), cette bande dessinée questionne les préjugés, les nationalismes et la bêtise humaine. La raison est incarnée par le personnage de Robert Darwin, père du célèbre Charles Darwin qui apparaît d’ailleurs dans cette bande dessinée alors qu’il n’a que dix ans environ.

Interrogeant les représentations qui nourrissent les imaginaires nationalistes et belliqueux, la BD pose une question tout à fait cruciale : comment peut-on comprendre la violence et la torture que l’on inflige à autrui ? La réponse est livrée, nette et implacable : par bêtise, certes, mais aussi par ignorance et par la déshumanisation de celui auquel on veut infliger un traitement inhumain, le rejetant d’abord hors de l’humanité. L’animalisation est ainsi un processus qui permet les pires actions.

Les auteurs sont suffisamment futés pour montrer que la bêtise est présente dans les deux camps, la pendaison du singe faisant écho à la tentative de mise à mort du jeune Philip (pour avoir chanté une comptine anglaise sur le bateau). Le dessin est très beau et certaines planches (notamment la dernière) sont pour le moins saisissante. Le récit est mené par un scénario très malin et par un graphisme haletant. La grande force de cette BD est de mettre en images un épisode illustrant la cruauté et la bêtise conjuguées sans sombrer dans le pathos ou le voyeurisme grâce, notamment, à un humour cinglant qui permet de se (re)mettre soi-même en cause.

La fin, à travers la présence du jeune Darwin,  est d’autant plus intéressante qu’elle propose une relecture de la BD — et de la légende de Hartlepool — sous l’angle de darwinisme (différence animal/ homme).

La citation finale (« La nation est une société unie par des illusions sur ses ancêtres et par la haine commune de ses voisins » – Dean William R. Inge) laisse songeur.

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