The Master de Paul Thomas Anderson

Freddie Quell est un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, dont le retour à la vie civile est plus que difficile. Comme bon nombre de ses camarades de guerre, Freddie souffre de stress post-traumatique, stress qu’il tente de combler par l’alcool. Ses tentatives pour exercer une activité professionnelle (photographe notamment) se sont soldées par des échecs cuisants, et Freddie est souvent victime de véritables pétages de plomb, aussi violents que soudains. En voulant échapper à des poursuivants, Freddie se réfugie sur un bateau où il va faire la connaissance d’un homme, Lancaster Dodd. Ce dernier prétend avoir découvert une méthode permettant à quiconque de se reconnecter avec ses vies antérieures, et que ce faisant, la personne est alors capable de régler des problèmes psychologiques ou psychiques qu’elle connaît dans sa vie actuelle (Lancaster prétend pouvoir guérir certaines formes de leucémie). Les deux hommes s’apprécient rapidement, et Freddie accepte de suivre Lancaster, car il pense que celui-ci va pouvoir le guérir de ses problèmes.

Comme toujours avec les films de Paul Thomas Anderson, on est émerveillé par la qualité de sa photographie. Plusieurs scènes me reviennent en mémoire, comme celle où Freddie court dans un champ qui vient d’être semé ou celle dans laquelle il imagine Lancaster entouré de femmes nues lors d’une soirée mondaine. Scènes magnifiques, emblématiques et parfois dérangeantes, mais on ne peut que s’incliner devant le talent du réalisateur. Comme toujours avec les films de Paul Thomas Anderson, on peut être rebuté par la froideur de la mise en scène. Personnellement, elle ne m’a jamais gênée, et a priori encore moins ici, puisque le sujet s’y prête plutôt bien.

Par contre, The Master m’a complètement laissée indifférente. Je n’ai pas compris ce qui a intéressé Anderson dans la figure de Lancaster. Je pense même qu’il n’est pas le personnage principal, mais que c’est Freddie qui retient l’attention du réalisateur. Pourtant, je ne vois pas ce qu’il a voulu dire à travers Freddie, ni ce qu’il signifie pour lui. Du coup, le film est extrêmement perturbant, non pas par ce qu’il dit, mais par ce qu’il ne dit pas. Les acteurs sont tous excellents. On voit bien que les personnages sont incarnés, dans la direction d’acteurs, dans les dialogues, dans le scénario. Ce qui signifie que le réalisateur savait bien ce qu’il voulait, mais je ne vois pas quoi. Peut-être est-ce trop intime ou trop américain pour moi (notamment par rapport à la scientologie, que je ne connais absolument pas et qui semble être la référence du film pour Lancaster).

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Est-ce l’exploration d’une psyché brisée et blessée (et qui l’était déjà probablement avant, car l’alcoolisme comme la sexualité perturbée de Freddie sont déjà là pendant ses années de guerre) ou est-ce l’exploration de ce qui fait qu’une personne est prête à se livrer, à s’abandonner, à croire dans le cadre d’une secte? En fait, je crois que ce sont les deux. Un film américain, sans aucun doute, mais un film qui explore cette part de l’identité américaine qui est la propension à s’inventer des mythes, des croyances au point de croire à ses propres inventions. C’est aussi l’idée que le pouvoir d’un homme ne vient pas forcément de lui, mais du pouvoir qu’on lui prête (on songe à la notion de charisme politique de Kershaw telle qu’il l’a développée pour Hitler à travers la figure du Führer). Car Lancaster n’est finalement qu’un bonhomme ridicule et un peu trop gros mais qui sait appuyer sur les bons boutons psychologiques de ceux à qui il s’adresse. Et c’est ce que nous montre ce film: l’emprise qu’un homme donne à un autre sur lui, volontairement, sciemment et, de manière très dérangeante, pour son plus grand bonheur et sa plus grande souffrance (la scène finale est à cet égard tout à fait révélatrice). Juste après l’avoir vu, je n’étais pas sûr d’avoir aimé The Master, perturbé par ce film froid, maîtrisé, glaçant, mais à mesure que le temps passe, la force de cette réflexion qui passe uniquement par les véritables techniques cinématographiques (H. a bien souligné la qualité du film, je rajouterais simplement la maîtrise de plans littéralement époustouflants et la performance de Joaquin Phoenix qui est hallucinante: ce jeu d’un être brisé, marqué dans son corps voûté, sur son visage avec sa bouche qui est à la fois une grimace de tristesse et un sourire inquiétant est absolument remarquable) me fait dire que P. T. Anderson est réellement l’un des meilleurs cinéastes actuels. Difficile, mais passionnant.

— Mathieu

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