La Religieuse de Guillaume Nicloux

Le marquis de Croismare rentre d’un périple en Italie lorsqu’il est accueilli de nuit par son père dans la demeure familiale. Son père, très malade, va vite rejoindre son lit pendant que le marquis se restaure. En fin de repas, alors qu’il déambule dans le salon, ce dernier découvre un parchemin, intitulé Les mémoires de Suzanne Simonin. Il en commence alors la lecture…

Suzanne a seize ans quand elle entame la rédaction de ses mémoires. Contrainte par sa famille à entrer dans les ordres, Suzanne ne parvient pas à faire taire sa révolte. Bien qu’elle ait prononcé ses voeux, elle cherche à sortir de son enfermement, en faisant appel à un avocat. La mère supérieure bientôt au courant de ses tentatives pour quitter l’ordre, va faire preuve d’une violence sans précédent pour punir la brebis galeuse.

De prime abord, j’étais assez peu emballée par cette adaptation du livre de Diderot. Je craignais un traitement un peu trop moderne de l’oeuvre, empreint d’anti-cléricalisme. Je fus donc agréablement surprise par le ton et l’angle par lequel ce réalisateur adapte l’oeuvre de Diderot. A aucun moment, Suzanne ne cesse de croire en Dieu, même si elle n’a de cesse de refuser l’enfermement qu’on lui impose. Refus parfois raisonné, refus souvent obstiné, comme si elle ne pouvait pas viscéralement renoncer à sa liberté. L’actrice qui interprète Suzanne est impressionnante dans sa capacité à incarner, parfois dans la même scène, la force et la fragilité.

Trois mères supérieures se succéderont dans la vie de Suzanne, trois femmes dérangées par cette vie de cloître que le film (et le livre) présente comme enfermement anormal et qui ne peut mener qu’à la violence. Alors que des soupçons pèsent sur la mort de la première mère supérieure, Madame de Moni (il est question de suicide), il est clair que sa remplaçante, soeur Christine (interprétée par Louise Bourgoin) est l’archétype même de la croyante tortionnaire, parce que sûre de son fait. Ce personnage d’ailleurs manque un peu de subtitlité, à tel point qu’il devient un peu caricatural (seul élément dans un film qui évite justement de l’être). Un défaut dans le jeu assez sommaire de Louise Bourgoin ou une lecture univoque du personnage, je ne saurai dire. La dernière mère supérieure, interprétée par Isabelle Huppert, est beaucoup plus intéressante. Violente, elle l’est aussi à sa manière, mais cette violence nait d’un manque d’amour criant, qu’Isabelle Huppert a su incarner avec talent.

Enfin, il est agréable de regarder un film qui prend son temps pour narrer son histoire et qui cherche avant tout le naturel.Tous les acteurs semblent à l’aise dans ce film d’époque, on n’a pas l’impression qu’ils jouent. La mise en scène, les dialogues, le ton nous transportent à cette époque sans en exagérer les effets théâtraux. Je me souviens du film de Benoit Jacquot, Les Adieux à la Reine, qui se passe presque à la même époque. Le jeu des acteurs étaient très affectés, on avait l’impression qu’ils jouaient sur une scène des rôles qu’ils ne parvenaient pas à faire vivre. Dans ce film, le jeu des acteurs est beaucoup plus naturel, moins emphatique. Le film est sobre dans sa mise en scène, dans le jeu des acteurs, ce qui fait encore mieux ressortir son propos. Seul bémol peut-être, j’aurai aimé que le réalisateur insiste un peu plus sur la vie routinière du couvent. A un moment, Suzanne explique que cette vie finira par l’abrutir, lui enlever toute envie de résistance. J’aurai aimé le voir un peu plus à l’écran, voir les règles du couvent, son découpage de la journée, sa scansion du temps.

— LN

Je n’ai guère à ajouter si ce n’est d’insister sur la qualité de l’interprétation de Pauline Etienne qui incarne ce personnage de Suzanne avec une justesse qui laisse pantois. Fragile et forte, naïve et rusée, elle est tout cela à la fois, totalement humaine dans ce que la vie conventuelle lui fait subir. Elle illumine littéralement l’écran et Nicloux, on le voit, s’est attaché à filmer les effets de la lumière et de l’ombre sur son visage, l’influence des bâtiments conventuels dans lesquels elle se trouve enfermée.

D’ailleurs, à propos d’enfermement, qui est au coeur de la réflexion du film davantage que sur l’anticléricalisme qui marquait l’oeuvre de Diderot, il est assez effrayant de constater, à nouveau, que ces femmes, ces jeunes filles qui sont enfermées au couvent acceptent parfois leur sort car elles y sont finalement plus libres qu’au-dehors (c’est le discours que tient le personnage joué par Isabelle Huppert). Mais, elle, Suzanne, qui refuse cet enfermement, n’en sort à chaque fois que pour se retrouver un peu plus liée, un peu plus prisonnière de la volonté des hommes (qu’ils soient maris, pères, frères…) qui régissent sa vie. La fin du film est à cet égard peu optimiste…

Rarement, donc, il m’a été donné de voir (surtout récemment) un film aussi équilibré, aussi subtil, aussi moderne et en même temps qui évoque un passé qui nous parait totalement révolu. Nicloux parvient même à réussir la scène la plus difficile, la plus piégeuse, qui aurait pu sombrer dans le voyeurisme, lorsque Suzanne est littéralement mise à nue par la mère supérieure sadique. Il la réussit en filmant sa jeune actrice avec dignité, bienveillance et en lui donnant la possibilité de ne pas être que le réceptacle passif des outrages d’une autre femme, mais en laissant le champ ouvert à l’affirmation de sa dignité. Pour cela, et pour tout le reste, ce film est vraiment à voir.

— Mathieu

 

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