The Fall (Saison 1) de Allan Cubitt

Dans cette bonne vieille ville de Belfast, en proie aux habituels affrontements entre Républicains et Loyalistes, la police est confrontée à une série de meurtres, même si elle refuse encore de l’admettre. Deux femmes ont été retrouvée chez elle mortes, étranglées, sans qu’aucune effraction ne soit visible. Doutant de l’efficacité de l’équipe locale d’enquêteurs, le chef de la brigade fait appel à la superintendante Stella Gibson.

A son arrivée au commissariat, Stella reprend les choses en main, fait le lien entre les deux meurtres et relance complètement l’enquête. Un troisième meurtre vient confirmer ses soupçons: il s’agit bien d’un tueur en série.

Les deux premiers épisodes m’ont plus marquée que le reste de la saison (qui ne compte que cinq episodes). Uniquement parce qu’un parallèle est fait entre des scènes avec le meurtrier et des scènes avec l’enquêtrice:

– une première fois lorsque le spectateur assiste au troisième meurtre (le premier de la série). Le montage opére un parallèle étonnant entre une scène d’amour avec Gillian Anderson et la scène de meurtre, avec en prime un lien direct entre le corps de la tuée jetée sur le lit et le corps de Gillian au repos après l’amour (les deux corps ont la même position).

– une deuxième fois lors de l’autopsie du corps de la tuée, le montage montre alors le tueur en train de faire le bain à sa fille (et de lui laver les cheveux).

– une dernière fois entre la scène où le père vient reconnaître le corps de sa fille et s’exclamant « My Baby! » et une scène sur une mère dans un hôpital qui caresse son enfant entubé. Je ne sais d’ailleurs toujours pas ce que vient faire cette femme dans l’histoire.

On se dit immédiatement que le réalisateur a intérêt d’expliquer ses parallèles et ses enchaînements plus que discutables… Ce qu’il fait plus ou moins dans les épisodes suivants. On comprend rapidement qu’il veut mettre sur un même plan l’enquêtrice et le tueur. Adage un peu (voire beaucoup) éculé sur le thème de la proximité entre le chasseur et le chassé, décliné sur le thème de la sexualité (tous les deux ont un rapport ambivalent au sexe) et de la sociabilité (tous les deux sont un peu à part dans la société). Procédé un peu lourdingue qui fait que la série joue à fond la carte de recentrement sur les deux personnages et perd en originalité.

Au final, le tueur quitte Belfast pour voguer vers d’autres cieux. Une saison 2 s’annonce, on sait déjà que l’intrigue se déplacera pour suivre le tueur. J’espère juste qu’ils ne vont pas faire un tour d’Europe avec lui, version Paul à Belfast, Paul en Ecosse, Paul à Londres, etc. En tout cas, j’attendais beaucoup d’une série tournée à Belfast. En fait la ville ne sert que de décor et de folklore à une sempiternelle histoire de tueurs en série.

— LN

The Fall_Saison 1 de Allan Cubitt

Je n’avais pas participé à cette critique et, suite à une conversation via Facebook avec L. & B. et une conversation hier soir avec O. & J., je me suis dit qu’il serait intéressant d’utiliser l’opportunité que me donne cette série pour faire une sorte de bilan d’étape du blog. Par nécessité, donc, ce billet sera un peu sérieux et auto-référencé, ce qui est deux combles de mauvais goût, mais je ne vois guère comment faire autrement.

The Fall est une série extrêmement intéressante car elle pose des questions qui sont au coeur de ce que ce blog est devenu, au fil des billets que nous avons publiés : qu’est-ce que l’art, qu’est-ce qu’un bon film ? une bonne série ? pour quoi fait-on des critiques ?

Nous avons commencé ce blog en 2008 car nous avions remarqué que les films, séries et livres que nous regardions/ lisions avaient tendance à ne former qu’une sorte d’amas informe dans notre esprit. On se rappelait qu’on aimait ou qu’on n’aimait pas une oeuvre mais guère plus (sauf exceptions notables) et, le plus souvent, il nous était difficile de verbaliser les raisons de notre (dés)amour. Il s’agissait donc d’un exercice relevant de la critique, c’est-à-dire de sortir du j’aime/j’aime pas et du « chacun ses mauvais goûts » — de la subjectivité, donc, pour tenter, article après article, de trouver les éléments qui permettent de juger une oeuvre de manière objective. En d’autres termes, ce blog a la prétention de faire de la critique d’art alors que, je le dis franchement, je n’ai aucune espèce de qualification pour le faire : je n’ai pas de connaissances philosophique, artistique ou littéraire qui me permettraient d’être un critique, n’ayant jamais lu d’ouvrages ou étudié de théories sur l’art.

Au fur et à mesure, le cinéma et les séries télévisées sont devenus prépondérants dans ce blog, alors qu’il se voulait davantage littéraire. Et, pour cette raison, les critiques se sont faites de plus en plus négatives. En effet, les images sont, à l’instar de la guerre et des militaires, quelque chose de trop sérieux pour les laisser à ceux qui les produisent, car, contrairement à ce qui est véhiculé, le « divertissement » n’est absolument pas innocent et c’est bien précisément au moment où l’on veut se « vider la tête » en regardant des conneries qu’elle se remplit et que les images s’imposent à nous puisque nous laissons notre sens critique en veille (je pense qu’un biologiste pourrait parler ici de cerveau reptilien mais je ne suis pas assez calé sur le sujet pour le faire). Ce blog est devenu, effectivement, de plus en plus, un outil de déconstruction a-posteriori de ce que nous étions amenés à voir. (Effectivement, le fait que nous soyons enseignants n’y est pas étranger.) Il s’agit donc de déconstruire, de s’interroger sur le sens, la provenance de ces images qui sont partout et qui portent en elle un pouvoir de fascination pour l’esprit humain, participant activement à la construction d’un imaginaire chez le sujet qui, en retour, influe sur sa culture politique et donc sur le citoyen qu’il est (oui, je sais, je rattache cela à la politique mais je suis intimement persuadé que les images sont éminemment politiques et ce n’est pas un hasard si la propagande et la publicité s’appuient en priorité sur elles).

Les images ont, dans ce sens, un impact bien plus fort, car le spectateur ne peut les recevoir que passivement (mais par contre il se doit, s’il veut dépasser ce stade, de les analyser ensuite activement) tandis que les écrits sollicitent par définition l’imagination du lecteur qui construit lui-même son imaginaire. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Alan Moore a toujours refusé que ses comics soient adaptés au cinéma, expliquant qu’entre l’image inanimée et l’image animée, il y avait une différence fondamentale, l’image animée subjuguant par essence l’oeil et donc l’esprit de celui qui la voyait.

D’ailleurs, la généralisation de la pornographie (et qui n’est pas les films pornos, ceux-ci étant encore cantonnés à certains espaces délimités même si ces espaces s’agrandissent et deviennent de plus plus poreux), c’est-à-dire de l’image choc qui n’a d’autre but qu’elle-même, a probablement des conséquences énormes. (J’imagine là encore que les sociologues ont étudié cela, mais je ne les connais pas.) L’une d’entre elles semble être l’effacement de la frontière entre fiction et information. Quand on voit que la photo-reportage qui a été primée l’an dernier relève d’une esthétisation du réel (et là on résiste pour ne pas convoquer Burke et son sublime), on peut craindre que les médias, afin de capter plus facilement leur audience, n’utilisent les ressorts de cette esthétique fictionnelle de la violence et du sexe pour délivrer leur message. En d’autres termes, la frontière entre réel et fiction s’efface aussi, dans notre imaginaire visuel et donc dans notre façon de voir, de penser le monde.

Et, donc, après ce long préliminaire théorique, j’en viens à The Fall.

Voilà une série sur un tueur en série. Bon, déjà, le motif du tueur en série, qui s’est vraiment imposé dans l’imaginaire collectif visuel avec les succès du Silence des agneaux en 1991 (même s’il y a eu quelques précurseurs: M dans les années 1930 et Psycho dans les années 1960) mériterait d’amples développements sur la fascination qu’il exerce. Je suppose que cela existe mais les quelques billets que j’ai trouvés sur Internet se contentent de platitudes et de citations de noms d’auteurs peu éclairantes. Visiblement, le terme est apparu dans les années 1970 (un peu avant, un peu après). Historiquement, le phénomène semble aussi vieux que l’humanité mais la construction sociale du tueur en série moderne semble dater d’un long XIXe siècle (fin du XVIIIe siècle-début XXe siècle). Donc voilà un tueur en série qui incarne la terreur, l’horreur, et en même temps la fascination que notre société éprouve pour ces hommes, leurs semblables, qui sont capables de commettre des actes que l’évolution de la société a justement remisés de plus en plus au rang de barbarie, écartant au maximum la violence. Ainsi voilà une série qui se propose de jouer sur la carte du voyeurisme puisque c’est bien de cela qu’il s’agit en choisissant un tueur en série. Pour l’incarner, la BBC choisit un beau gosse qui semble un peu fragile et qui est, tiens, tiens, un ancien top-model, ce qui a pour effet de relever le compteur fantasmes de Marie-Claire (vous noterez quelques passages symptomatiques dans l’article).

L’originalité (hum, hum) de la série réside alors dans le personnage qu’elle oppose à ce tueur en série : le flic qui poursuit le tueur est une femme (incarnée par Gillian Anderson), intelligente et froide. Le propos de la série, du montage, de la réalisation, est alors de confronter les deux personnages non pas directement mais en juxtaposant les images. Et, dès l’épisode 2 (celui a a accroché Marie-Claire et qui a, moi, failli me faire décrocher) le réalisateur nous montre une mise en parallèle entre Gillian Anderson qui couche avec un inconnu (ou quasi) et le tueur qui assassine une femme en accomplissant ses fantasmes les plus pervers. Dans le même épisode, on rencontre la baby-sitter de la famille du tueur qui a 15 ans et s’habille comme une allumeuse qui veut coucher avec tout ce qui bouge et surtout, bien évidemment, avec le père de famille/ tueur. D’autre part, on apprend au fur et à mesure que les femmes qui sont tuées avaient toutes une vie sexuelle active (voire du sexe un « tough » pour la dernière).

Donc, récapitulons : pour une femme, contrôler, maîtriser sa sexualité, c’est pareil,visuellement qu’un tueur qui tue une femme en cherchant à la dominer (ce qui est d’ailleurs quelque chose de très masculin, pour le coup). Avoir une sexualité active pour une femme, c’est inviter les hommes et notamment les plus pervers à assouvir leurs fantasmes sur vous. Et puis sinon, tiens, toutes les femmes sont des s*****es puisque dès 15 ans, elles ne pensent qu’à ça et sinon, si elles ne le sont pas, c’est qu’elles sont lesbiennes (personnage de la fliquette) ou alors qu’elles n’en ont pas (le personnage de l’épouse du tueur qui n’est que mère). Euh… ai-je besoin d’insister davantage ?

L’épisode 2 m’avait donc passablement énervé et j’avais ressenti un vrai sentiment de honte, car la scène du meurtre (la première de la série, le deuxième pour le tueur) est filmé de manière très léchée (oui, je sais, je ne trouve pas d’autre mot) pour accentuer la ressemblance avec la scène de sexe qui a lieu dans la chambre d’hôtel entre Gillian Anderson et son amant. Et du coup, ressentant cette honte, je me suis posé la question : mais que veut dire le réalisateur ? Ce que j’ai écrit précédemment y répond, je pense.

Toujours le même épisode : même technique d’un montage alterné avec d’un côté l’autopsie de la victime par la police et le tueur qui donne le bain à sa fille. Et là, de nouveau, qu’est-ce que cela signifie ? La réponse pourrait être : on voit qu’un tueur en série est un personnage ambigu puisqu’il est aussi un père de famille. Mais n’importe quelle scène de famille avec ce personnage suffisait à le faire et par ailleurs la série nous en montre, donc pourquoi ce montage alterné, pourquoi cette mise en parallèle ? Pour nous montrer que le tueur lorsqu’il donne le bain à sa fille est dans un état d’esprit qui est d’ailleurs ensuite précisé par la légiste : un détachement émotionnel total (la légiste précisant qu’elle y arrive avec les corps mais pas avec les victimes vivantes). Et qu’est-ce que cela provoque chez le spectateur qui se prend ces images en pleine figure ?

Et, j’insiste, que cherche le réalisateur (le producteur si celui-ci n’avait pas la main sur sa série) en nous donnant cela à voir, en nous faisant ressentir cela ?

Encore le même épisode : le père de la victime vient identifier le corps de sa fille et craque (évidemment), répétant, en larmes, « my baby, my baby » tandis que, même montage alterné, nous avons une scène d’une jeune mère qui tient son bébé dans ses bras alors que les docteurs branchent la respiration artificielle dudit bébé (qui sera ensuite débranchée dans l’épisode 4). Pardon my French, but WTF???

Les images ne sont pas innocentes. Aucune histoire ne l’est non plus. Faire du divertissement n’est pas innocent. Lorsqu’un réalisateur propose un divertissement il a une responsabilité dans ce qu’il choisit de montrer, de comment le montrer et de pour quoi le montrer. Donner à voir de telles images, si fortes, sans prendre la peine de l’expliquer au cours de la série (et qu’on ne me dise pas que cela viendra dans une prochaine saison, en quasiment 5 heures de série, il avait plus que le temps et surtout l’obligation morale, car oui, il s’agit de morale ici — ou peut-être plus précisément d’honnêteté entre le créateur et son public), c’est uniquement chercher à provoquer le choc par la force des images et la fascination qu’elles suscitent. Manier aujourd’hui les thématiques du tueur-père de famille et de la violence exercée contre les femmes en sous-entendant très fortement que les femmes doivent faire bien attention à leur sexualité sinon elles invitent les hommes à accomplir leurs fantasmes les plus pervers ou alors elles deviennent, en quelque sorte, des hommes puisqu’elles font preuve des mêmes pulsions, le tout avec des images pareilles, c’est putassier en ce sens où cela joue sur des thèmes sensibles de manière volontaire pour attirer le spectateur, c’est complaisant car le réalisateur lui-même semble fasciné par cette violence et c’est de la pornographie car les images données à voir ne jouent que sur leur impact visuel et piègent le spectateur dans leur pouvoir et leur violence. Alors oui, je sais que ce sont des mots très violents, mais ils répondent à la violence à laquelle cette série m’a exposé.

C’est sévère, sans doute. Mais je crois que c’est justifié car l’omniprésence de ces images pose des questions. Lorsqu’un réalisateur prétend nous dire quelque chose sur le réel (scène à Belfast, quelques références à la situation particulière, décor contemporain : on a ici une série qui repose sur l’effet de réel, et étant donné que le réalisateur filme bien, cela fonctionne), il a, disais-je, une responsabilité. Ce n’est pas une question de goût, mais bien une question de réception à la fois émotionnelle et rationnelle d’une oeuvre qui suscite des réactions. Et je crois sincèrement que ces réactions sont plutôt saines car elles procèdent d’un désir de savoir ce qu’un créateur, qui a un impact si grand sur mon imaginaire, peut m’imposer, y compris de manière inconsciente.

Maintenant, que cela soit bien clair : je ne condamne pas ni ne juge quiconque aurait aimé la série, je ne fais que verbaliser les réactions que j’ai éprouvées et qui sont personnelles. Ce faisant, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, j’essaie de les objectiver. Et je suis prêt à en discuter, bien sûr, mais pas de mes réactions, car elles sont les miennes, mais de mon analyse. Peut-être me trompé-je et ai-je tort. Peut-être vois-je le mal partout. Mais je crois que si je le vois partout c’est parce qu’il y a une sorte de banque d’images qui tournent et dans laquelle les réalisateurs puisent sans se poser eux-mêmes les questions qu’il faudrait.

— Mathieu

The Fall_Saison 1 de Allan Cubitt

Pour un article assez proche de mon analyse : c’est ici (et d’ailleurs, la référence à Nietzsche prend tout son sens).

Pour un autre point de vue, selon lequel cette série donne au contraire une place aux femmes, c’est ici.

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