Hammerstein ou l’intransigeance: une histoire allemande de Hans Magnus Enzensberger

L’épouse du général Kurt von Hammerstein-Equord lui donna sept enfants, quatre filles et trois fils. C’est de lui et de sa famille qu’il sera question ici.

A mi-chemin entre la biographie historique et le récit littéraire, Hans Magnus Enzensberger choisit de relater l’histoire d’Hammerstein, avec la volonté de présenter ce dernier comme le modèle de l’intransigeance face à l’Allemagne nazie.

Né en 1878, Kurt von Hammerstein appartient à une ancienne famille de la noblesse allemande qui, comme toute famille noble, a compté dans ses rangs de nombreux officiers de l’armée. Durant la guerre 14-18, Hammerstein combat dans les Flandres. Il reçoit après guerre la croix de fer et est nommé major. Nommé dans la Reichswehr, il va rapidement gravir les échelons, pour devenir en 1930 général d’infanterie, commandant suprême de l’armée. Il prend très tôt ses distances avec le national-socialisme et met en garde Hindenburg sur une possible nomination d’Hitler au poste de chancelier. En vain. Hitler est nommé en 1933, et lorsque Hindenburg meurt en 1934, Hammerstein ne peut que démissionner de son poste.

Il est rappelé pour commander une armée en Hollande en 1939, lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, mais il est de nouveau mis à la retraite en septembre 1939. Il se retire progressivement de la vie politique et meurt en 1943.

Deux de ses fils participeront à l’attentat contre Hitler, et deux de ses filles seront engagées au côté des communistes pour lutter contre les forces nazies. L’auteur s’intéresse donc à la famille Hammerstein dans son ensemble (une part non négligeable du récit est consacré aux agissements des deux filles communistes), particulièrement sur la période précédant et comprenant le régime nazi. Il fait intervenir ponctuellement des éléments de fiction, lorsqu’il entreprend de dialoguer avec les morts, que ce soit Kurt lui-même mais également sa femme, ses filles, etc.

Comme le laisse entendre le titre et le sous-titre du livre de cet ouvrage, Hans Magnus Enzensberger ambitionne de faire la lumière sur une histoire allemande « peu » connue à travers le personnage d’Hammerstein, présenté comme le modèle de l’intransigeance face à l’Allemagne nazie. Sur la première partie du projet, je reconnais avoir beaucoup appris dans ce livre, notamment sur la période qui a suivi la signature du traité de Versailles et qui a précédé l’entrée en guerre de l’Allemagne: la réarmement de l’Allemagne dès 1920, ses contacts militaires avec la Russie pendant les années 20 ont été pour moi une révélation. Je ne pensais pas que l’Allemagne avait désavoué les clauses du traité aussi rapidement, et qu’elle avait en prime eu des contacts répétés et conséquents avec la Russie communiste. A travers le personnage d’Hammerstein se dévoile une vision plus complexe de cette période de l’histoire allemande. De mes cours scolaires, j’associai le réarmement de l’Allemagne à l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Or ce livre tend à montrer que ce réarmement est plus précoce.

De la même manière, les hésitations d’Hammerstein quant au comportement à adopter vis-à-vis d’Hitler sont assez révélatrices de ce qui a finalement permis l’ascension de l’énervé à moustache. Par peur d’une guerre civile, par peur d’une dictature militaire, par calcul (un fois Hitler au pouvoir, il serait plus contrôlable), par rejet des communistes, par mépris pour la République, les hauts gradés ont laissé le champ libre à Hitler. Personne ne le soutient mais tous le préfèrent à autre chose. Je ne sais pas si cette vision est exacte. En tout cas toute la partie du livre qui relate les moments où ces hauts gradés de l’armée tergiversent sur leur possible intervention auprès d’Hindenburg est passionnante.

Maintenant peut-on parler d’intransigeance ? Finalement que fait Hammerstein ? Il se retire et décide de ne pas agir. Il évoque plusieurs fois l’idée dans le livre que le peuple allemand (trop enfantin) doit avoir une leçon, qu’il doit boire le calice jusqu’à la lie pour se rendre compte de son stupide comportement. Position de celui qui ne fait rien mais n’en pense pas moins (et parfois le dit haut et fort). Pour autant est-ce de l’intransigeance? Est intransigeant, celui qui ne se compromet pas, celui qui ne transige pas. Mais Hammerstein ne s’est-il pas au final accommodé d’Hitler, tout en évitant de se compromettre avec lui ?

Cela est d’autant plus visible que l’auteur s’intéresse aux enfants d’Hammerstein et qu’il leur consacre une bonne partie de son ouvrage. A la lumière de l’engagement de ses filles et de ses fils, le comportement de Kurt parait bien fade. Toute la complexité de cette période se retrouve dans le parcours des enfants, parcours chaotique, fait de résistance, d’exil et parfois de résignation. J’ai vraiment ressenti à travers eux une autre histoire allemande, loin des foules entassées vociférant des chants nazis.

Enfin, l’auteur a voulu parsemer son récit de touches fictionnelles. Ce sont ces passages où il tente un dialogue avec les morts. Pour ma part, je n’ai pas trouvé ces passages particulièrement intéressants. Je pense que la littérature est autre chose qu’un dialogue entre un auteur et ses personnages.

Mathieu avait lu avant moi ce livre (si, si c’est possible…) et en a fait ici une critique.

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