Gouverner, c’est servir de Jacques Dalarun

Gouverner c’est servir, essai de démocratie médiévale

Avant-Propos

I. La servante servie

II. L’indignité au pouvoir

III. Le gouvernement maternel

Envoi

Avant-Propos

J. Dalarun dans son avant-propos s’interroge sur l’importance des sources médiévales dans son travail d’historien. Souvent incomplètes, elles sont parfois lues avec un regard trop partial. Il rappelle donc , en référence à Paul Ricoeur, qu’il faut en faire une lecture critique tout en s’appuyant sur elles.

J. Dalarun rappelle ensuite l’importance de Foucault sur les sciences humaines (et sur lui !). De ses lectures de Foucault, il a retenu l’idée que « la centralité d’une société se li[t] dans ses exclusions et ses marges ». Au Moyen Age, le marginal se retire du monde, et pourtant certains marginaux vont tirer de cette mise à l’écart une certaine aura.

Le Moyen Age est une société divisée entre puissants et humbles, une société extrêmement hiérarchisée, reposant sur la domination des forts sur les faibles. Et pourtant cette société peut révérer le simple, au point d’en faire un saint. Ce renversement de valeur n’est pas ponctuel mais structurel, il est toujours lié à un désir de réforme, de retour à la source, à une plus stricte observance de la vie religieuse.

J. Dalarun y voit le paradoxe chrétien de l’Occident médiéval: une religion dominante, qui ne parvient pas à être une idéologie dominante, qui sans cesse cherche à se réformer et dont l’un des principes fondateur est l’idée même d’un renversement (les premiers seront les derniers).

L’hypothèse de J. Dalarun est que les communautés religieuses médiévales ont servi de laboratoire à l’élaboration de la « gouvernementalité » moderne: un art de gouverner qui enrobe / englobe plus qu’il ne domine les hommes.

Sa problématique est la suivante : comment la société médiévale, une société d’ordres, a-t-elle pu se fonder sur une morale de renversement et ce faisant inventer un nouvel art de gouverner ?

Le livre est structuré autour de trois parties: la première partie relate un épisode de la vie de Claire d’Assise. La deuxième partie présente une collection d’expériences religieuses institutionnelles des XIIème et XIIIème siècle. La dernière partie se focalise sur un billet autographe de François d’Assise.

Gouverner, c'est servir de Jacques Dalarun

I. La servante servie.

Dans cette première partie, J. Dalarun relate un épisode de la vie de Claire d’Assise, épisode rapporté par Thomas de Celano, dans la « Légende de Sainte Claire ».

Claire, alors qu’elle lavait les pieds d’une de ses servantes, s’est fait malencontreusement frappé par cette dernière. La servante gênée par la geste de Claire a voulu retirer son pied, et ce faisant l’a frappé. La sainte a alors repris le pied et l’a baisé.

Cette scène anecdotique va avoir une importance capitale lors du procès en canonisation de Claire. Plusieurs témoins relatent cette scène, une témoin ajoute même que Claire avait pour habitude de laver les pieds de ses sœurs malades et même des servantes. Le renversement social est donc avéré.

Thomas de Celano dans sa vie de Claire insiste sur sa lignée chevaleresque et sur la richesse de sa maison, mais il célèbre aussi la sainte humilité de Claire. Cette dernière souhaitait avant tout obéir plutôt que commander, mais elle fut contrainte par François à accepter la charge d’abbesse. Dès lors, par crainte de l’arrogance, elle multiplie les gestes de servitude, allant même jusqu’à l’humiliation.

La communauté que Claire va diriger à l’appel de François se décrit comme une communauté de servantes. Pourtant un certain nombre de règles, imposées à l’ordre par l’extérieur, va créer une distinction entre deux statuts : celui de sœurs et celui de servantes. Il s’agit avant tout d’une séparation religieuse entre les convers et les religieuses, et pas d’une séparation sociale. Dans la communauté de Claire, les sœurs et les servantes partagent le même lieu de sépulture, les règles de la communauté s’appliquent aux deux statuts même si elles sont assouplies pour des raisons pratiques pour les servantes. Le fait qu’elles sortent les rend cependant inférieures.

Claire s’inspire d’un rite, le mandatum, célébré le jeudi saint où les moines doivent laver les pieds des humbles, puis l’abbé lave les pieds de ses moines avant que trois d’entre eux fasse de même avec lui. Reste le baisement du pied. Il fait référence à un autre passage de la Bible où une pécheresse baise les pieds du Christ. La pratique du lavement et du baisement est courante, il n’y a pas de transgression. Il s’agit au contraire d’un acte renouvelé, d’une commémoration qui n’en perd pas pour autant son caractère stupéfiant.

Dans l’épisode de Claire, l’imprévu vient du comportement de la servante, qui en retirant son pied, frappe Claire. Quoique. Là encore la Bible dit que le Christ avant annoncé qu’après avoir lavé les pieds de ses frères, l’un d’entre eux lèvera le talon contre lui. Le bain de pied et le baisement est donc une tradition religieuse, fondée sur la réversibilité et sur l’inversion. Claire se dit à la fois servante du Christ et servante de sa communauté.

Le christianisme est une religion dominante, doublée d’une hégémonie idéologique. Mais sa légitimité est difficile du fait de l’hétérogénéité de ses textes (Ancien / Nouveau Testament, Jean / trois autres Evangiles, Pères de l’église / orthodoxie mise en place progressivement). Comme le dit J. Dalarun « il y a du jeu dans l’écriture sainte », ce qui permet divergences et lectures critiques.

L’idéologie se définit par un système d’interprétation unique du monde, par sa capacité à se doter d’une cohérence interne, et par sa capacité à intégrer les contradictions. Le christianisme est bien une idéologie fonctionnant sur les appareils d’Église et non sur l’État. Mais par son apologie de la pauvreté, par son exaltation des simples, par sa condamnation de la richesse), il prône un renversement constant. Ce défaut est lié à sa quête du salut, le christianisme « entretient un rapport critique au système social qu’il légitime ».

 

II. L’indignité au pouvoir.

En introduction au chapitre « L’indignité au pouvoir », Dalarun relate un épisode de la vie de Jésus où ce dernier est reçu par Marthe. Cette dernière fait le service, pendant que Marie, sa soeur, écoute le Seigneur. Marthe s’en plaint, mais à cela, il lui répond que Marie a la meilleure place.

Dans la règle de Saint Benoit (suivie dans de nombreux monastères), l’abbé est placé à la tête du monastère, et il doit être élu par la communauté. Digne dirigeant de son monastère, il doit répondre de ses actes et notamment de l’obéissance de ses disciples. La dignité est donc liée à l’humilité. Cette dernière est la plus importante des vertus: « tout homme qui s’élève sera humilié, et qui s’humilie sera élevé ».

Certaines communautés vont donc appliquer strictement ce protocole en choisissant leur abbé parmi la part la plus indigne de leur communauté.

  • Fontevraud

Suivant la volonté de son fondateur, Robert d’Arbrissel, Fontevraud fait le choix d’une soeur convers laïque, d’une femme qui a connu le monde et qui s’est convertie à la vie religieuse. Dans les faits, deux prieures étaient élues, l’une convers (Marthe ?), l’autre non (Marie). A la mort de Robert d’Arbrissel, Pétronille, une convers, devient abbesse mais nomme à ses côtés Angarde (très probablement une vierge), prieure majeure. Elle sera la seule. A la mort de Pétronille, Mathilde d’Anjou lui succède, elle est converse mais vierge, son mariage avec l’héritier d’Henri Ier Beauclerc n’ayant jamais été consommé. Toutes les abbesses suivantes seront des vierges.

  • Paraclet

Il est le nom donné à un ermitage fondé par Pierre Abélard, qu’il offre à Héloïse et ses moniales. Selon ses voeux, la diaconesse de Paraclet devait être une convertie du monde et elle devait être âgée. Elle devait être entourée de six officières, mais elle restait seule à décider. Elle devait être choisi parmi les « claustrales » et non dans la masse obscures des « convers ». Les moines devaient être dirigés par un prévôt, ils devaient servir et être utiles aux moniales. On retrouve certains aspects de la règle de Fontevraud: une diaconesse qui dirige les femmes et reçoit les services de la communautés des hommes, ainsi que des moines qui se mettent au service des femmes selon le principe que celui qui a été le plus humilié sera le plus élevé auprès de dieu. Ce Paraclet n’a jamais existé, autrement que dans la correspondance entre Pierre Abélard et Héloïse. Le Paraclet historique, celui d’Héloïse, est un monastère féminin mais pas un monastère double.

  • Grandmont

Etienne de Muret fonde cet ermitage en 1078, d’abord au Muret et ensuite sous forme de communauté de cellules d’ermites à Grandmont sur le principe d’une obéissance réciproque. D’après lui tout bien est bien commun, toute charité et affection doit être réciproque. La réciprocité est absolue: « celui qui dirige doit se comporter comme celui qui sert ». Le terme d’abbé est refusé au profit du terme « prieur ». Le prieur est élu par douze frères (six clercs, six convers) qui sont censés représenter les autres membres de la communauté. L’élection se fait à la majorité. Dans les faits, l’élection ne se fait pas avec autant d’égalité, car les prieurs seront en majorité des clercs.

Pour mieux comprendre l’évolution de la communauté entre l’installation au Muret et celle à Grandmont, il faut revenir sur un changement majeur à l’époque, celle de la réforme des monastères du XIème et XIIème siècle. Entre l’époque du Muret et celle de Grandmont, le statut des convers va changer. J. Dalarun appellent convers « vieux style », les adultes convertis à la vie religieuse mais qui n’accèdent pas à la cléricature. A l’époque de ces convers « vieux style », des enfants sont toujours offerts aux monastères, enfants qui l’on désigne par le terme d’oblats. La différence entre clercs et convers n’est pas forcément sociale. Avec les réformes monastiques du XIe et du XIIe siècles, des convers « nouveaux style » apparaissent. Les oblats disparaissent, et parmi les recrutés adultes, on distingue les lettrés (qui deviendront les clercs, assureront l’étude et le service divin) et les illettrés (qui deviendront les convers, assureront les travaux manuels et auront donc un contact avec l’extérieur). Le clivage devient un clivage de classe, d’un côté les clercs, de l’autre ce qu’on nommera les laïcs ou frères lais ou frères laïque.

Au Muret, les prieurs sont des convers à l’ancienne. Ils avaient eu une vie dans le siècle avant de se convertir à la vie religieuse. A priori, il n’y a pas de distinction entre clercs et convers, les deux catégories existent sans forcément former des blocs distincts. Il y a même une certaine fluidité ce qui a pour conséquence que le principe d’obéissance réciproque ne correspond pas alors à un renversement brut de l’ordre social : la communauté est vue comme un tout.

A Grandmont, la règle atteste clairement la présence des deux catégories, clercs et convers entrent adulte dans la communauté. Le jeu de l’obéissance réciproque est désormais à rebours des dignités respectives : les convers ont la mauvaise place (tâches matérielles) mais ont le pouvoir effectif. Les clercs ont la meilleure place (tâches spirituelles) mais doivent se soumettre aux convers. Reste la question du prieur. En vue de l’élection, deux frères (un clerc et un convers) sont désignés dans chaque celle pour les représenter à l’assemblée des électeurs. Les autres membres de la celle acceptent de se soumettre à leur décision, quelle qu’elle soit. Parmi ces frères envoyés à l’assemblée, douze électeurs sont désignés, six clercs et six convers. Ceux qui ne sont pas désignés, promettent eux-aussi de se soumettre à la décision des douze électeurs. Si l’égalité des états est respectée, l’égalité numéraire ne l’est pas, les convers étant beaucoup plus nombreux que les clercs dans la communauté. Lors de la désignation du prieur, s’il y a unanimité, la chose est entendue. En cas d’opposition, la majorité « la plus digne » domine. En d’autres termes, même s’il y a six contre six, la majorité sera là où il y a le plus de clercs. Les « dissidents » sont alors exclus du conseil des électeurs et de l’assemblée. Ils sont remplacés par d’autre, à égalité d’état. Une nouvelle désignation a lieu. A cause des conflits récurrents (ainsi que du fait d’une révolte des convers en 1217), le modèle de Grandmont va disparaitre.

  • L’ordre des frères prêcheurs

Il est fondé par le chanoine Dominique vers 1215 et 1216. Dans l’idée de Dominique, à la fondation de l’ordre, les clercs doivent obéir, être dirigé par les convers. Celui qui dirige l’ordre n’est pas appelé « abbé » mais « maitre ». Cette idée de faire diriger l’ordre par des convers est probablement née en 1216, et elle a été débattue en 1220 lors du chapitre de Bologne qui fixa les institutions. Cette décision pose énormément de problèmes car les clercs refusent de se soumettre aux convers (notamment parce qu’ils ont connaissance de ce qui s’est passé à Grandmont en 1217). L’idée de Dominique était de soulager les clercs de la tenue du monastère afin qu’ils se consacrent uniquement à l’étude. Il n’a pas l’idée d’une humiliation des clercs pour exalter leur salut (contrairement à Robert d’Abrissel). Le refus des clercs est total. Le texte de législation va au final donner aux chanoines la possibilité de cumuler les fonctions spirituelles avec les fonctions temporelles.

  • Les ordres mineurs

J. Dalarun entre dans le domaine de l’hypothèse, car aucune source ne traite frontalement de la question de « l’obéissance à front inversé » chez les Franciscains.

En 1206, François d’Assise écrit une première règle sur les ermitages. Dans les rôles tenus par chacun, il y a alternance, et surtout il n’y a pas de lien hiérarchique, « ni haut, ni bas ».

En 1221, dans la règle « non bullée », on retrouve le même esprit: « tous les frères n’aient en cela aucun pouvoir ni domination, surtout entre eux ». Mais dans l’ouvrage Admonitions, l’obéissance au prélat est rappelée, même si le sujet conserve sa liberté de jugement. Le prélat est désigné comme un serviteur : « le ministre est aussi serviteur ».

En conclusion, J. Dalarun insiste sur l’idée que ces institutions religieuses ont été des laboratoires de la formalisation de la vie sociale et politique. De la règle bénédictine est née l’idée qu’une communauté doit être dirigée, que l’obéissance a une valeur spirituelle, puisqu’elle figure la soumission des créatures au Créateur. Et que le supérieur doit vivre sa fonction comme un service.

Des exemples de Fontevraud, du Paraclet, de Grandmont, de l’ordre des prêcheurs et de l’ordre des frères mineurs, J. Dalarun note des données communes. Comme le refus du terme d’abbé pour désigner le supérieur. Comme cette phase pré-institutionnelle qui se caractérise par une ouverture sans limite à tous les états de la société. Comme cette phase d’institutionnalisation, qui suit l’utopie, et qui impose la distinction entre les catégories (femme / homme, clercs / laïcs). Comme enfin le projet de confier le gouvernement à la catégorie jugée alors la moins digne.

La figure de Marthe et de Marie se retrouve dans certains exemples (dans cette distinction entre affaires temporelles et affaires spirituelles). La part confiée aux Marthes est différente suivant les exemples. Mais l’usage de cette allégorie permet de convaincre ceux qui perdent le pouvoir en affirmant qu’ils gardent la meilleure place. Et de convaincre ceux qui ont la gouvernance de ne pas s’enorgueillir de leur pouvoir. Les finalités pour confier les affaires temporelles aux plus indignes sont diverses, soit elles reposent sur la question de la fonctionnalité, soit elle repose sur l’idée d’une humiliation plus grande.

Toutes ses expérimentations se soldent par un échec : le Paraclet reste une utopie, la volonté de Dominique est contrée par l’institution, Grandmont ne se remet pas de ses dissensions, Fontevraud nomme rapidement une vierge pour succéder à Pétronille (même si Fontevraud résistera le plus longtemps, aidée en cela par une législation écrite, et un renversement sexué et non social : les nobles quittent la Madeleine où elles étaient mélangées avec les prostituées pour réintégrer le Grand Moûtier avec les vierges). Ces tentatives posent la question du pouvoir et de l’obéissance. L’autorité doit être justifiée par le mérite et le savoir, mais elle se paie par l’humilité dont doit faire preuve le dirigeant. L’humilité devient à la fois signe d’obéissance et antidote à l’orgueil. Par ces tentatives ont été inventées des modalités neuves de vie collective (mise en place de délégation pour la désignation du supérieur, représentativité des délégués, possibilité de contester ou de destituer un dirigeant, séparation entre la vie de l’individu et la durée de son mandat).

Elles nous montrent d’après J. Dalarun que la fonction démocratique se double d’une fermeture aristocratique du recrutement. Dans les procédures démocratiques, il y a toujours une tension constante entre l’excellence du système et son ouverture.

 

III. Le gouvernement maternel

En ouverture de ce chapitre, J. Dalarun rappelle la parabole de la brebis égarée. Puis il présente longuement les cours que Michel Foucault a donné au collège de France et qui avait pour sujet l’histoire de la gouvernementalité. J. Dalarun s’intéresse plus particulièrement à la présentation du pouvoir pastoral, que Michel Foucault associe au christianisme. D’après lui, ce pouvoir a été façonné par l’Eglise chrétienne, s’exerçant sur un troupeau et non sur un territoire, il se caractérise par sa bienfaisance et il est  individualisant (puisqu’il oscille sans cesse entre le tout et l’unique). M. Foucault esquisse en quatre principes ce pouvoir pastoral :

– le principe de la responsabilité analytique (le pasteur doit rendre compte de tous les actes de toutes ses brebis).

– le principe du transfert exhaustif et instantané (tout acte d’une brebis doit être considéré par le pasteur comme son acte propre)

– le principe de l’inversion du sacrifice (le pasteur est prêt à perdre son âme ou sa vie pour ses brebis).

– le principe de la correspondance alternée (les faiblesses du troupeau sont nécessaires  au mérite du pasteur et inversement).

Le pouvoir pastoral préconise une obéissance absolue, il est une charge pour celui qui le détient.  M. Foucault va aussi détailler cinq formes de ce qu’il appelle les contre-conduites, comme l’ascétisme, les communautés, le mysticisme, l’écriture et l’eschatologie. De la lecture de Giorgio Agamben, qui a lui aussi travaillé sur le pouvoir au Moyen Age, confrontée à celle de M. Foucault, J. Dalarun en conclut que le pouvoir dans l’Occident médiéval s’est constamment joué entre deux polarités, la théologie et l’économie, entre le règne et le gouvernement, entre – pour reprendre les termes de M. Foucault – l’impérium romain et l’émergence du pastorat. Et qu’entre ces deux polarités, des jeux de va-et-vient, des relais, des interférences et des conflits ont eu lieu.

Vient ensuite plusieurs chapitres où J. Dalarun, à la lumière des cours de Foucault, entreprend la traduction et l’interprétation d’un billet autographe de François d’Assise, adressé à son frère Léon. Deux éléments vont retenir l’attention de l’historien : l’utilisation du terme mater (mère) et la construction même du billet qui semble présenter une contradiction (François refusant que Léon vienne à lui, puis lui enjoignant de venir).

Pour J. Dalarun, l’utilisation par François du terme mater illustre la conception même du pouvoir chez les Franciscains. A la figure autoritaire du père, ils lui préfèrent la figure de la mère, métaphore d’un gouvernement de service. La figure de la mère est l’ultime figure de la renonciation au pouvoir, ainsi le pouvoir pastoral est toujours à la limite de la résignation, tout comme le gouvernement qui d’après J. Dalarun est un « pouvoir par avance résigné ».

Sur la contradiction du billet, J. Dalarun propose l’interprétation suivante : le billet montre en fait la tension entre la norme institutionnelle (qui s’adresse à tous) et la direction spirituelle (qui s’adresse à l’unique). Car même si le but à atteindre est le même pour tous (le salut), la manière d’y parvenir est libre à chacun.

Dès lors le billet de François illustre le « paradoxe du berger » de M. Foucault, si le début du billet rappelle le sacrifice de l’un pour le tout, sa fin ouvre au sacrifice de tout pour l’un.

Envoi

Dans sa conclusion, J. Dalarun revient sur les contre-conduites identifiées par Foucault. L’historien affirme qu’elles sont constitutives du pastorat et que le pastorat est lui-même une transgression.

Il rappelle que le Moyen Age a été le temps de la rencontre entre le pastorat chrétien et le système féodal (et que le corps social les vivaient dans une cohérence idéologique, la cohésion de la société médiévale se faisant à partir de ses deux pôles). Le Moyen Age a été aussi le temps de l’hybridation entre un pouvoir paternel (qui guide) et un pouvoir maternel (qui accueille). Il rappelle à quel point la réforme grégorienne a été décisive au Moyen Age. Apparait avec elle, le sujet moderne, car elle érige un pouvoir individualisant en prétendant à la fois sauver le tout et sauver chacun.

Dans l’étude de l’histoire de la gouvernementalité, on a souvent, d’après lui, « oublié » le Moyen Age. Mais si le Moyen Age n’a pas inventé la démocratie, il montre en tout cas que cette démocratie est sans cesse une invention.

Lecture difficile pour moi, notamment la première et la dernière partie du livre. Cet ouvrage a été composé de plusieurs écrits, comme l’indique J. Dalarun dans sa partie « Référence ». Certaines parties de l’ouvrage sont inédites comme l’Avant-Propos, la partie I et certains chapitre de la partie III. Une première version de la partie II a été publiée dans un autre ouvrage. Des chapitres de la partie III ont été écrits depuis plusieurs années, d’autres ont été remaniés après une première version. L’ouvrage est donc difficile à saisir dans son ensemble, il faut sans cesse faire le va-et-vient entre les différentes parties qui abordent parfois des thèmes disparates et le projet énoncé dans l’Avant-Propos. Par conséquent, il est moins aisé de suivre la démonstration de l’historien, puisqu’à chaque nouvelle partie, on a l’impression de devoir se remettre dans une nouvelle construction logique et que sur les premières pages on ne parvient pas à relier ce nouveau morceau avec l’ensemble.

J’ai trouvé la première partie de l’ouvrage la moins intéressante et peut-être la plus répétitive. Je me souviens de l’énoncé de tous les témoins du procès en canonisation de Claire, énoncé très long et qui finalement n’avait que peu d’intérêt dans le grand ensemble.

J’ai adoré la deuxième partie, probablement parce qu’elle aborde de front le sujet du livre et aussi parce qu’elle forme un tout logique qui m’a été agréable de suivre. Le chapitre sur Grandmont est passionnant et l’ensemble du chapitre m’a donnée une impression de solidité.

La troisième partie a été difficile, notamment tout ce qui concernait Foucault. Je n’ai jamais lu Foucault. Ici je lis un compte-rendu des cours que ce dernier a donné au Collège de France. J. Dalarun connaissant bien le contenu des cours résume la pensée de Foucault (et il le fait brillamment), mais un lecteur non averti comme moi aurait besoin non pas d’un résumé mais du cours en lui-même car on sait que dans une démonstration, la répétition a aussi du bon, car elle permet de mieux s’imprégner du raisonnement exposé. Je ne sais pas si j’ai bien compris le raisonnement de Foucault. Et du coup, j’ai l’impression de ne pas avoir vraiment compris la pensée de Dalarun concernant cette gouvernementalité propre au Moyen Age telle qu’il la voit dans le billet de François d’Assise.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s