The Congress d’Ari Folman

Robin Wright est une actrice à l’automne de sa carrière. La beauté de sa jeunesse s’estompe et la « Princesse Bouton d’Or » de Princess Bride ou la petite amie de Forrest Gump semble s’éloigner un peu plus chaque jour alors que des rides apparaissent sur son visage. Ayant raté les plus grandes opportunités de sa carrière car elle se consacrait à son fils, elle reçoit alors une étrange proposition. Son agent, Al (Harvey Keitel), négocie avec le studio Miramount et avec elle pour qu’elle accepte de se faire « scanner », c’est-à-dire être entièrement numérisée, ce qui la rendra éternellement jeune et lui permettra de lancer une seconde carrière qui ne s’arrêtera jamais et qui ne sera jamais gâchée par de mauvais choix. En échange de quoi, elle doit renoncer à de nouveau apparaître en public. Robin accepte pour pouvoir suivre son fils, atteint du syndrome de Escher (maladie dégénérative qui le rend progressivement sourd et aveugle).

Pourtant, 20 ans plus tard, ayant atteint presque 65 ans, elle resurgit à l’invitation du studio pour se rendre à un grand « Congrès de futurologie » qui se tient dans le nouveau siège de Miramount, un hôtel-monde situé dans la réalité animée.

Au cours du congrès de futurologie, un avatar de Steve Jobs (Reeves Bobs), PDG de Miramount (qui est devenu une sorte de méga-corporation multinationale), proclame que sa compagnie a inventé un nouveau composant chimique qui permet à chacun de se réinventer, de devenir quelqu’un d’autre. Ainsi, n’importe qui peut devenir Robin Wright ou Tom Cruise (lui aussi ayant été scanné) en « buvant un milk-shake ». Des terroristes attaquent alors l’hôtel. Au cours de l’attaque, Robin rencontre Dylan (John Ham), le responsable de l’animation de son moi scanné depuis 20 ans, qui tente de la protéger mais ne peut empêcher qu’elle soit victime d’une overdose de produits chimiques. L’équipe médicale qui la récupère décide de la cryogéniser.

20 plus tard, Robin se réveille dans un monde où on lui explique que la « réalité » est maintenant entièrement chimique, que l’environnement extérieur n’est que ce que l’esprit veut qu’il soit (et d’ailleurs l’apparence physique également). Mais Robin n’a qu’une idée en tête : retrouver son fils…

Après Andreï Tarkovski et Steven Soderbergh avec Solaris (1972 et 2002 respectivement) Ari Folman s’inspire ici un roman de Stanislaw Lem, Le Congrès de futurologie publié en 1971. Cependant, si la trame narrative semble suivre celle du roman jusqu’à ce que Robin arrive à l’hôtel, elle s’en écarte ensuite. Car lorsque Robin Wright renifle le contenu d’une capsule qui la transforme en version animée d’elle-même, elle se rend dans une réalité où les contraintes de la matérialité semblent avoir disparu. Folman utilise alors une animation psychédélique, finalement assez loin de la rotoscopie réaliste de Valse avec Bachir, qui évoque le LSD et rappelle le Yellow Submarine halluciné des seventies. Et pourtant, l’ambiance qui est instillée est celle d’une dystopie.

Folman continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : qu’est-ce que la mémoire ? qu’est-ce que l’esprit humain ? Et donc, au final, qui sommes-nous ? D’où, à nouveau, le recours à l’animation comme moyen de brouiller les pistes de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas en nous montrant que ce que nous percevons comme réel est virtuel (le personnage scanné de Robin Wright devient l’héroïne de films de série B blockbusters) et vice-versa. Triple mise en abyme, le film se perd dans les méandres de l’intrigue (le résumé plus haut le montre) et n’arrive pas forcément à bien tous les utiliser.

Cependant, la grande force du film est de réussir à nous faire voir ce que pourrait être une existence solipsiste vers laquelle nous nous dirigeons : la virtualité fait que notre existence matérielle ne signifie plus rien et dans ce cas, l’identité n’existe plus non plus, car si nous ne sommes que purs esprits sans corps, alors nous ne nous définissons que par nos désirs et donc nous n’avons plus besoin des autres. La dissolution des égos qui en résulte permet le paradoxe d’une existence à la fois pacifique, infinie et totalement impensable. Et cependant, les autres existent dans cette réalité. Peut alors prendre place le véritable « congrès » qui donne son titre au film, celui des esprits, celui de la tradition soufi, de la mystique musulmane qui semble inspirer Folman. C’est ici que la débauche visuelle psychédélique prend tout son sens : cette nouvelle forme d’existence, permise grâce à des composés chimiques, en est aussi dépendante et l’inconscient ouvre ses portes de la perception pour adopter au final les archétypes jungiens qu’il connait.

Evidemment, Folman livre un propos sur son art en même temps : Hollywood, cette « industrie à rêves », n’a plus besoin des actrices elles-mêmes (ni des acteurs) mais de leur image. L’idée n’est pas neuve, mais elle rejoint ici l’exploration de l’immortalité par le cinéma et dans le cinéma que Tom Cruise « incarne » (symbolise ?) d’ailleurs depuis quelques temps.

The Congress d'Ari Folman

Et c’est d’ailleurs dans la continuité avec Valse avec Bachir qu’il faut comprendre ce film et notamment l’utilisation de l’image non-animée à la fin. Dans Valse, après une exploration de sa psyché, le personnage parvenait petit à petit à accepter l’idée qu’il avait participé au massacre de Sabra et Chatila. Le plan final était d’un réalisme d’autant plus percutant qu’il survenait pour la première fois sous forme d’image non-animée. En retrouvant ses souvenirs, sa mémoire, cette mémoire traumatique qu’il refoulait d’autant plus profondément en tant que juif devenu bourreau il s’agissait d’une mémoire contradictoire avec la mémoire collective, le personnage d’Ari voyait le réel.

Même chose ici en apparence : lorsqu’elle apprend que son fils est resté dans la réalité, Robin décide de prendre une capsule pour y retourner et le retrouver. Le film revient alors aux images non-animées. Robin cherche en vain son fils, apprend qu’il l’a attendue le plus longtemps possible mais avec l’approche de la dégénérescence totale, il est finalement parti pour le monde virtuel, passant de « l’autre côté de la vérité ». Robin repart elle aussi, sachant qu’elle ne le retrouvera donc jamais, car de l’autre côté, la réalité n’est déterminée que par son esprit. Du coup, le film se conclut sur les images à nouveau animés de Robin qui revit les souvenirs de son fils sous son apparence, retrace ses pas jusqu’à son départ « de l’autre côté » où finalement elle le rejoint… même si l’on sait que c’est une « illusion » car toute cette réalité est en fait une construction de son esprit.

Comment comprendre tout ceci ? Plusieurs fois dans le film, Dylan et d’autres personnages expliquent qu’il n’y a plus de monde d’origine, que leur existence n’est à présent que pure virtualité. De plus, en avalant sa capsule du « retour », Robin croise l’agent de sécurité qu’elle avait rencontré au moment où elle se rendait au Congrès, moment donc où elle quittait la réalité matérielle pour entrer dans la réalité animée.

Folman nous le dit : l’image « réelle » n’est que construction de l’esprit. Robin invente une réalité d’origine où elle peut aller chercher son fils. Elle s’invente des obstacles (il n’y est pas) qu’elle peut ensuite décider de franchir par elle-même. Le solipsisme, donc, est bien le maître-mot de cette nouvelle existence. D’où l’apparence là-aussi dystopique de cette « réalité », d’où l’imagerie nazie (l’actrice pré-scannée refusait d’interpréter des rôles en lien avec cette période — et l’on voit justement que la Robin Wright virtuelle est la star de films où elle a une apparence nazie, ce qui donne des cauchemars à la Robin de 65 ans qui rêve d’elle-même sous cette apparence dans la scène finale de Dr. Strangelove).

Plus intéressant encore : avec une telle lecture, il est possible de relire la dernière image deValse avec Bachir. Celle-ci n’était aussi qu’une reconstruction mémorielle et donc n’était pas « réelle » en soi (mais n’en était pas moins vraie).

Ainsi, si The Congress est parfois bancal, inutilement touffu, si les différents motifs ne sont pas tous liés de manière très solide, Folman livre ici le deuxième volet d’un diptyque (d’un triptyque à venir, à l’image du Jardin des délices évoqué un moment dans le film ?) sur la mémoire. Le premier était sur le lien entre la mémoire et le passé. Ici c’est la mémoire et le futur. L’ensemble donne également une réflexion sur le cinéma et sur l’existence humaine d’une rare puissance.

— Mathieu

Quelques ajouts pour ma part à la critique de Mathieu. Je trouve que la présence (et la maladie) du fils est sous-exploitée, car on voit bien qu’il y a un parallèle (facile?) à faire entre sa maladie qui le rend peu à peu sourd et aveugle à son environnement et qui le pousse à réinventer en permanence son réel (scène où le médecin lui donne des mots à répéter et qu’il transforme à sa convenance) et cette nouvelle hégémonie qu’on appelle modernité.

L’allusion aux Jardins des Délices montre bien que dans la réalité virtuelle / animée de Robin, les humains sont morts, au moins physiquement. Ils ne sont plus que purs esprits dans un Eden virtuel. Quand Robin retourne dans le réel, elle ne fait que le réinventer (comme son fils), car elle ne peut retourner à l’origine. Plusieurs personnages indiquent qu’il n’y a plus d’origine. D’ailleurs si on admet que Robin reste dans la virtualité tout en croyant être dans la réalité après avoir avalé la pilule, se pose alors la question du moment où Robin a basculé dans un univers complètement virtuel et a commencé à s’inventer. Est-ce quand elle avale la pilule ? Quand elle se rend au Congrès ? Quand elle est déjà avec son fils dans un improbable aéroport américain ? La mise en scène d’Ari Folman cherche pendant tout le film à brouiller les cartes, de manière à ce que se pose assez rapidement la question de l’origine du basculement, du moment où le spectateur est entré avec Robin dans la virtualité.

— LN

 

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