A quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIe siècle

A quoi pensent les historiens? Faire de l'histoire au XXIe siècle

Ouvrage collectif, dirigé par Christophe Granger, avec les contributions entre autres de Romain Bertrand, d’André Loez et de Nicolas Offenstadt parmi ceux que je connais de nom (et de lecture).

L’ouvrage est découpé en trois parties (les fameuses trois parties de toute dissertation d’histoire):

1. Métier

2. Compétences

3. Mutations.

Comme indiqué dans l’introduction, ce travail collectif s’inscrit dans une réflexion déjà menée à la fin de 1990 dans l’ouvragePassés recomposés, lui-même bilan critique des deux décennies qui ont suivi la publication deFaire de l’histoire en 1974. Deux décennies sont à nouveau passées et la question se pose de ce qu’est devenu le métier d’historien face à l’essor d’Internet. Le livre présente donc les nouvelles approches historiques.

Sur la première partie, consacrée au métier, j’ai surtout retenu deux articles, l’un sur le monde universitaire et l’autre sur les usages de l’histoire. Le portrait de l’université française que font Marte Mangset et Emmanuelle Picard est assez accablant. Elles y décrivent une profession enfermée dans son conservatisme parisien, repliée sur des études franco-françaises, et dont les tentatives d’ouverture sont pour le moins modiques.

Dans sa première contribution à l’ouvrage, Nicolas Offenstadt pose la question de la place des historiens dans l’espace publique, une place de plus en plus partagée avec d’autres récits historiques, instrumentalisée parfois et qui pose de façon brutale la question du rôle des historiens dans les débats publics, rôle qu’ils doivent selon lui assumer notamment en créant des espaces de dialogues entre eux et les profanes.

L’article sur Littérature et Histoire m’a un peu déçue car il est trop centré sur la littérature du XIXe siècle et son intérêt pour les historiens. Je ne vois pas bien le lien avec le métier d’historien ni l’originalité de ce rapprochement, de longue date pratiqué par ces derniers.

Dans la deuxième partie sur les compétences, trois articles m’ont particulièrement intéressé. D’abord et presque malgré moi, celui sur les archives où l’auteur, Yann Potin, explique en quoi les archives sont des créations laissées à la « seule » appréciation des archivistes. Après avoir rappelé l’importance des archives pour le travail de l’historien, il s’étonne de l’absence de relation entre l’archiviste et l’historien, véritable angle mort de la discipline.

Ensuite, l’article sur l’imagination narrative, écrit par Christophe Granger, m’a passionnée. Il pose la question des pratiques narratives de l’Histoire et de la mise en scène littéraire du savoir, questions fondamentales qui interpellent à la fois l’historien et le lecteur actuel. Pour lui, le récit historique cumule des effets de réel (dans l’art de conter) et des effets d’autorité (dans les notes, les citations et les appels aux autres historiens). Ecrire l’histoire revient à problématiser le lien entre la réalité historique et la manière de la mettre en mot. Il compare l’historien à un photographe qui, contrairement au cinéaste (au littéraire ?), n’invente pas la réalité mais la fait naître de son cadrage.

Il revient enfin sur la distinction entre le vrai, le faux et le fictif posée par Carlo Ginzburg et sur les autres formes d’écriture de l’histoire qui sont possibles : si le vrai est recherché par l’historien, il n’est plus l’apanage de l’histoire car il est aussi parfois recherché par la littérature et le roman. Et si le fictif a été évincé des livres d’histoire (mais parfois aussi des ouvrages littéraires), le plausible a été pris en charge par certains historiens (il cite entre autres Arlette Farge, La Luit blanche et Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876).

Enfin il pose la question (récente?) de la manière avec laquelle la littérature s’est emparée de la vérité historique et sur sa puissance face à l’histoire. Si des œuvres s’amusent de la frontière entre fiction et vérité (il en cite quatre dont l’ouvrage de Patrick Boucheron sur Léonard et Machiavel), il rappelle l’exigence de l’historien dans toute écriture, à savoir construire une connaissance historique, faire naître « des modes d’intellection du monde ».

Enfin, dans sa seconde contribution à l’ouvrage, écrite avec André Loez, Nicolas Offenstadt revient sur les enjeux du centenaire de la Grand Guerre. Article passionnant qui montre toutes les difficultés de ce centenaire qui va confronter des mémoires nationales, des mémoires régionales dans des commémorations bilatérales et parfois multilatérales. Mémoires à différentes échelles qui vont faire face aux injonctions du politique et aux exigences de l’historien. Occasion idéale de débats et de controverses d’après lui.

La dernière partie du livre est consacrée aux mutations de l’Histoire. Histoire globale, nouvelle histoire sociale, gender studies, histoire des émotions et histoire environnementale sont présentées comme les nouvelles approches de la discipline. Le chapitre consacré à l’histoire globale est intéressant car son auteur, Romain Bertrand, redéfinit ce qu’est l’histoire globale, une histoire davantage symétrique que globale du reste. Celui sur l’histoire des émotions m’a passionnée, notamment l’exemple qui est donné autour d’une histoire de la peur et la notion de « communautés émotionnelles ».

Un livre passionnant à lire, qui m’a donnée envie de lire encore plus, notamment sur la notion d’imagination narrative. J’ai déjà acheté le livre de Carlo Ginzburg, Le fil et les traces: Vrai faux fictif, ainsi que celui de Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel que j’ai hâte à présent de lire.

 

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