La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche

La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche

Adèle est en première L. Elle aime lire, notamment Les caprices de Marianne, sortir avec sa bande de copines et comme tous les filles de son âge, elle s’intéresse aux garçons. Ses copines de classe remarquent d’ailleurs qu’un garçon en particulier, Thomas, semble la regarder avec intérêt. Adèle finit par sortir avec lui, mais l’expérience n’est pas concluante. Malgré sa gentillesse et son intérêt pour elle, Adèle n’éprouve rien envers lui, ce qui l’amène à rompre rapidement.

Elle se demande alors ce qui ne va pas chez elle, d’autant qu’au moment où elle a commencé à fréquenter Thomas, elle a flashé sur une fille dans la rue et à rêver d’elle ensuite. Suivant un ami gay, Adèle se rend dans un bar gay et y retrouve Emma, la fille de son rêve. Elles deviennent amies, puis rapidement amantes. Pour Adèle il s’agit alors d’un grand saut dans l’inconnu: elle vient d’un milieu modeste alors qu’Emma vient d’un milieu aisé, elle veut être instit’ alors qu’Emma ne jure que par les carrières artistiques, etc.

Alors que tout semble séparer les deux femmes, les années passent et le couple qu’elles forment demeure…

Trois questions se sont imposées à moi pendant le visionnage du film (quatre si on compte celle qui consistait à me demander comment mon voisin de fauteuil pouvait sentir aussi mauvais, mais passons).

1. Est-ce une obligation de caricaturer les personnes que l’on souhaite filmer?

L’ensemble du film est une caricature. Caricature du milieu populaire qui se caractérise selon A. Kechiche par la simplicité de son alimentation (en gros, ils bouffent des pâtes), leur relation au travail (un travail utilitaire qui doit amener de la sécurité financière), et une incapacité à comprendre les homosexuels (puisqu’Adèle ne dira pas à ses parents quelle est la nature de la relation qu’elle entretient avec Emma). Caricature du milieu intellectuel qui se caractérise par le raffinement de leur alimentation (huîtres et langoustines), par leur recherche d’un travail artistique et intellectuel (instit’ étant vu comme le syndrome de la facilité et de la sécurité), et par une plus large ouverture d’esprit (la mère divorcée d’Emma célèbre l’amour de sa fille avec Adèle). Rappelons tout de même que l’étroitesse d’esprit n’est pas l’apanage des classes populaires (il suffit de se rappeler les familles bourgeoises tendance catho défilant contre le mariage gay), que la recherche d’un travail rémunérateur non plus (combien de familles aisées encouragent leur progéniture à faire les Beaux-Arts plutôt que droit ou médecine ?). Caricature enfin du milieu homosexuel, présenté comme lié au milieu intellectuel (ce qui les rend une bonne partie du film assez pédant) et dont les comportements sont quelque peu voraces (la scène où Adèle entre dans le bar gay et se fait littéralement alpaguer par des femmes visiblement en manque est assez déroutante. Les homosexuels se jettent pas sur les gens comme ça, comme s’ils étaient des proies. Caricature enfin des élèves, tous passionnés de lecture et ayant des propos inspirés sur les livres étudiés en classe. Même les élèves de CP sont des champions de la lecture. La situation est moins idyllique sur le terrain, certes certains L ont choisi leur filière par goût de la lecture, mais d’autres l’ont subi par incapacité à faire S. J’en suis venue à me demander pourquoi les cinéastes de la génération de A. Kéchiche (je pense aussi à François Ozon, et son film Jeune et Jolie), fantasment autant sur cette jeunesse, qu’ils ne semblent pas réellement connaitre du reste et sur laquelle ils projettent nombre de leurs désirs. D’ailleurs, cela ce soit à l’écran que « l’élite » artistique parisienne ne connait pas (plus ?) ce qu’est être lycéen d’un milieu populaire : ils ne finissent pas leurs cigarettes ni leurs bières !

Au final, on a l’impression qu’Emma parce qu’elle assume ses choix sexuels, parce qu’elle choisit l’Art contre une vie « normale », est celle qui réussi le mieux et va conjuguer réussite professionnelle et bonheur familial. A l’inverse, parce qu’Adèle n’arrive pas à assumer sa préférence sexuelle, parce qu’elle est sans cesse tentée par un retour à une vie « normale » (prégnance de son milieu), elle finit seule, certes instit’ mais on se demande si son métier est aussi important qu’elle veut bien le dire. La scène finale où elle s’en va seule, presque la tête basse ne dit pas autre chose que l’échec de cette femme. Je trouve que le réalisateur a trivialisé son personnage d’Adèle, il en a fait une ratée, qui n’a plus que son stupide métier d’instit’ pour agrémenter son quotidien.

2. « Plus c’est long, mieux c’est » ?

Ben en fait non! Le film fait au moins deux heures et demi de trop. Pour être plus sérieux, il est long et ennuyeux. La mise en scène est presque inexistante, puisque Kéchiche ne fait que répéter des scènes de gros plans. On prétend souvent que cette technique permet de s’approcher au plus près des personnages, de toucher presque leurs émotions. Je ne le crois pas. Au contraire, elle les écrase et force une relation émotionnelle entre le spectateur et l’objet filmé.

Les dialogues sur la littérature (paroles d’élèves ou propos d’Adèle), sur les arts (discussion entre les amis d’Emma) ou sur la sexualité (discussion sur Tirésias) sont d’une platitude affligeante. Je me demandais en regardant si c’était voulu, comme si le réalisateur avait souhaité nous présenter ce milieu intellectuel (celui d’Emma notamment) comme un milieu de pseudo intellectuels, de fats surjouant leur intellectualité. Je ne pense pas vu la fin du film, mais en même temps comme je n’ai pas bien saisi l’objectif du réalisateur dans ce film, je doute de tout.

Evoquons tout de même les scènes de sexe lesbien : comme toutes les autres (par exemple, la scène où Adèle danse avec son collègue), elles sont trop longues car on ne voit pas ce que Kechiche veut nous dire par là. Veut-il nous montrer ce qu’est le sexe lesbien, pour nous le faire voir, pour que nous, spectateurs, donc société, nous sortions des clichés et des fantasmes ? Si tel est le cas, alors c’est raté. On est quelque part entre la continuïté de ces fantasmes et une trivialité assez pesante.

 

3. Pourquoi la Palme d’or?

La réponse est donnée par Emma elle-même (subtile ironie ou témoignage d’une totale incapacité à vraiment s’interroger sur le milieu artistique de la part du réalisateur et des critiques ?). Elle se plaint dans le film que tout est une question de mode à l’heure actuelle, y compris dans l’art. L’attribution de la Palme d’or à ce film a tout d’une soumission à la mode du moment, aux circonstances. Le vernissage de l’expo d’Emma montre bien qu’elle s’expose et expose sa sexualité dans son art. Quoi de plus à la mode justement! Kéchiche ne pouvait vraisemblablement se douter que les défilés contre le mariage gay entoureraient la projection de son film à Cannes mais en tout cas, cela lui a servi à avoir la palme.

Car si on regarde son film à présent, avec un œil vierge de toute polémique (comme il le souhaite lui-même), on voit une histoire d’amour banale, filmé de manière anecdotique, avec un soupçon de condescendance pour les milieux populaires. Et on se souvient alors qu’un autre film, beaucoup moins dans l’air du temps, beaucoup plus exigent dans sa narration et dans sa mise en scène, aurait mérité cette Palme. Michael Kohlhaas est un grand film, mis en scène par un cinéaste habile et exigent, le parfait candidat pour une récompense qui est sensé célébré l’art cinématographique et non la mode justement.

Un mot également sur les actrices : les journalistes, lorsqu’ils parlaient du film au moment de sa sortie, ont eu des gorges chaudes pour Léa Seydoux et comment c’était difficile pour elle de faire un métier dans lequel son père était producteur (la pov’ p’tite biquette, trop dur). Mais rien, rien de rien sur l’autre comédienne, Adèle Exarchopoulos, qui sauve littéralement le film :elle s’expose, elle se livre, elle cherche à incarner ce personnage, elle joue et se met totalement « à nue » devant la caméra sans cesse en gros plan de Kechiche. Seydoux, en face, ne prend aucun risque (non pas qu’il faille prendre des risques pour pouvoir incarner un personnage) mais je dirais même qu’elle donne à voir un personnage assez creux et finalement inintéressant (comment le personnage d’Adèle peut-il être si attiré par cette fille ?). De fait, cela en dit long également sur l’accueil du film par la critique. Ce n’est pas un film qui a été récompensé, c’est un package : un sujet tendance, un réalisateur tout autant, une actrice encore plus. En d’autres termes, que de mauvaises raisons.

Dernier point : j’avais adoré le roman graphique dont est tiré le film, Le bleu est une couleur chaude. Il faudrait que je le relise, car en regardant le film, je n’ai pas du tout retrouvé mes impressions de lecture. Pas grâve, mais quand même.

La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche
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