La Toussaint à Paris

Mon boggan adoré ayant programmé une semaine de recherche dans les archives de Vincennes, j’en profite pour faire une longue escapade à Paris et ainsi faire le plein d’expositions.

Première étape: le musée Jacquemart-André, et l’exposition « Désirs & voluptés« . Un cadre magnifique, dans un superbe hôtel particulier parisien, pour une visite nocturne de l’exposition consacrée aux peintres de l’époque Victorienne comme Sir Lawrence Alma-Tadema, Sir Frederic Leighton, Edward Burne-Jones ou encore John William Waterhouse. Après avoir déambulé dans les magnifiques salons de l’hôtel, et admiré l’extraordinaire fresque qui orne l’escalier, nous commençons l’exposition par une vidéo expliquant la rigidité des mœurs à l’époque victorienne et par contraste la volupté recherchée par les artistes dans leurs œuvres. A une femme emprisonnée dans son carcan familial et sociétal va correspondre une idéalisation de la beauté féminine dans l’art. L’exposition s’articule autour de huit salles, comme expliqué ici. Difficile de rendre compte par les mots de la beauté de ses oeuvres, que ce soit les drapés, les couleurs, les fleurs ou l’attitude de ses beautés féminines. Tout attire et réjouit l’oeil.

Quelques photos prises par le boggan...

Deuxième étape: le lendemain, de bon matin, direction le Musée de l’histoire de l’immigration pour l’exposition « Albums : bande dessinée et immigration, 1913 – 2013 ».

L’exposition est divisée en trois parties : « Bulle d’auteurs », « Sur la planche », et « Travelling ». La première partie de l’exposition présente les trajectoires personnelles d’une dizaine d’auteurs de bande dessinées migrants. Des plus anciens (McManus, Eisner et Goscinny) aux plus récents (Satrapi, Clément Baloup, Pahé…) sans oublier ceux de la génération des années 50 comme Bilal et Munoz. L’occasion de découvrir ou redécouvrir des auteurs majeurs de la bande dessinée, et notamment mon auteur préféré, Will Eisner.

La deuxième partie de l’exposition revient sur les codes de la bande dessinée et comment en un siècle le schéma initial fait de strips publiés dans les journaux a évolué vers le roman graphique ou la construction d’albums. Les aspects plus techniques de la création sont ici abordés ainsi que les emprunts fait par la bande dessinée au cinéma ou à la littérature. La bande dessinée a exploré les genres les plus divers comme le comique, le western, la fable ou encore la science-fiction et depuis les années 80-90, elle fait la part belle aux récits personnels qui prennent parfois l’allure de véritables reportages.

La dernière partie de l’exposition pose la question du traitement par la bande dessinée du thème de l’immigration. Dans la trame de bon nombre d’albums, le parcours du migrant est ponctué par le récit de son départ, de son voyage, de son arrivée et parfois de son retour au pays. Chaque étape de ce parcours s’appréhende de manière différente suivant les raisons qui ont poussés au départ (économiques, politiques, personnelles). Ce travelling sur ces récits de migrants (réels ou imaginaires, traités sur le mode comique ou dramatique) montre l’évolution de la figure du migrant : l’ouvrier célibataire a fait place à la famille, aux enfants de la seconde génération et aux femmes.

L’exposition se clôt sur l’un des plus beaux albums de ces dernières années : Là où vont nos pères de Shaun Tan. Il raconte uniquement par l’image et sans aucune parole le parcours d’un père quittant sa famille pour émigrer aux USA. Un récit onirique, poétique et d’une extrême sensibilité.

Troisième étape : Frida Kahlo / Diego Rivera, l’Art en fusion. Arrivée de très bonne heure devant l’entrée du musée de l’Orangerie (vers 8h30) pour une petite heure d’attente et une heure de visite d’une petite exposition répartie sur trois salles. Dans la première sont présentées les premières toiles de Diego Rivera, à l’époque où il voyageait en Europe et était influencé par les peintres classiques espagnols (Velazquez et Goya entre autre). En s’installant à Paris en 1909, Rivera rencontre Picasso et Mondrian et va réaliser une série d’œuvres cubistes. Après sa première exposition à Paris, il quitte la France pour l’Italie en 1920, découvre les fresques italiennes et oriente son travail vers la réalisation de fresques murales.

La deuxième salle a pour titre « Frida, Rivera, une vie intime ». L’ensemble de la salle présente la vie de ses deux peintres, de leur naissance à leur mort, en insistant bien évidemment sur leurs années de couple et sur leurs travaux respectifs. Parallèlement à la présentation de leur vie intime, des textes rappellent quelques dates clés de la vie politique au Mexique. Certains journalistes ont reprochés aux commissaires de l’exposition de s’appesantir sur la vie intime de ces deux peintres. Certes, mais j’ai trouvé que l’organisation de la salle était assez intéressante. Il y a des textes sur leur vie de couple et sur leurs aventures extraconjugales, mais également beaucoup de textes sur leur engagement politique et sur leur vie artistique. Comme je ne connaissais strictement rien sur ces deux artistes, j’ai lu avec intérêt les différents éléments de cette salle. Ceux qui les connaissaient avaient tout loisir de passer cette deuxième salle pour aller directement dans la troisième.

Frida Kahlo, Retrato de Luther Burbank, 1931.

La troisième salle justement. De loin la plus grande de l’exposition, elle présente cette fois les œuvres des deux artistes, dans un espace suffisamment spacieux pour donner la pleine mesure de leur talent. Les commissaires ont choisi de ne pas mélanger les toiles de Rivera avec celle de Frida. Il y a donc des côtés de la salle consacrés à l’un ou l’autre de ces deux artistes. Diego Rivera ayant composé de grandes fresques murales, on doit se contenter de reproduction de parties d’entre elles ou de vidéo le présentant au travail. Mais les deux apports nous donnent une bonne idée de ses fresques. Frida quant à elle, en plus de l’exposition de ces toiles sur les côtés de la salle, a droit à un espace intime, cube fermé, enclos dans l’espace de l’exposition. Dans cet espace sont présentées ses toiles les plus intimes sur sa vie de couple, sur son désir de maternité et sur sa maladie. Les mêmes journalistes notaient que les toiles de Frida présentées dans l’exposition ne comptaient pas parmi les plus célèbres, à l’exception de La colonne brisée. Peut-être. Ne connaissant que très peu le travail de Frida Kahlo, je n’ai pas eu de problème avec oeuvre plus connue / moins connue et celles que j’ai vues m’ont donnée une assez bonne idée de son travail.

Dernière critique lue sur le web : une évocation de la fridamania avec des images du film de Luc Besson Le cinquième élément, du film sur Frida Kahlo et de défilés de mode, peu appréciée par certains. En fait, il s’agit d’un petit affichage sur le mur de sortie (si on n’y fait pas attention, on ne le voit pas), où sont présentés des images et/ou hommages à Frida. Pas de quoi fouetter un chat, quand même.

Deux Frida, deux Rivera, le compte est bon…

Comme l’exposition n’était pas très grande (il faut compter une heure de visite à peu près) et que je n’avais pas attendu trois heures pour entrer, il me restait du temps avant la pause de midi. La galerie du jeu de Paume n’étant pas loin, j’ai été faire un tour à l’expo « Erwin Blumenfeld (1897-1969), photographie, dessins et photomontages ».

Né à Berlin en 1897, il émigre clandestinement aux Pays-Bas et devient photographe tout en conservant la gestion d’un magasin de cuir. A cette époque, il est surtout connu pour ses portraits, et pour ses nus. Il quitte Amsterdam pour Paris en 1936 où il commence une carrière dans la mode, mais il est arrêté quelques années plus tard et interné dans un camp pour juifs (1941). Ayant quelques contacts aux USA avec le monde de la presse, il parvient à obtenir pour lui et sa famille un visa. Erwin continue son travail pour le magazine Vogue. Dans les années 50 et 60, il s’intéresse à l’architecture des villes et photographie notamment Berlin, Paris et New York.

Il est notamment connu pour sa série de photomontage sur Hitler, intitulée Le Dictateur et réalisée en 1933.

Erwin Blumenfeld – Hitler fresse 1933

Quatrième étape : grosse journée en perspective puisque j’ai deux expositions et pas des moindres, celle de Vallotton et celle de Braque au Grand Palais.

Je consacre ma matinée à l’exposition « Félix Vallotton, le feu sous la glace ». Comme beaucoup, je ne connaissais absolument pas cet artiste et le découvre donc au Grand Palais dans cette magnifique et gigantesque expo. Je n’ai plus en tête l’agencement et la succession des salles (et comme aucun document n’est donné au visiteur, je ne peux les retrouver maintenant), mais je me souviens de quelques unes.

L’expo s’ouvre sur une section consacrée au début de la carrière de Vallotton, à l’époque où il fréquentait le groupe des Nabis et notamment Bonnard. Il peint d’ailleurs un tableau remarquable de ce groupe d’amis peintres. Vient ensuite une section sur la bourgeoisie et la peinture de l’intimité des couples. Visiblement Vallotton était obsédé par le thème du couple bourgeois qu’il présentait comme reposant sur un mensonge (les femmes sont pour lui des êtres qui ne jurent que par l’argent et cherche donc à user de l’homme à leur convenance). Le tableau en enfilade, avec au premier plan la femme en rouge, est un bonne exemple de cette peinture de l’intimité de la vie bourgeoise et de ses secrets (tous ses tableaux manient avec élégance le soin du détail, une main, une cravate, ce petit quelque chose qui accroche l’œil et fait regarder différemment l’ensemble de la toile). Je crois me souvenir qu’avant ou après cette section, le visiteur découvre ses paysages et ses nus.

Je me souviens par contre très bien de la section consacrée à la photographie : Vallotton va acheter une caméra Kodak et va utiliser ses clichés dans la peinture. L’exemple le plus probant pour moi est la comparaison entre la photographie d’une femme dans un fauteuil (qui regarde l’objectif) et la peinture que Vallotton en a tiré et où il ajoute un enfant et ce faisant raconte une histoire. Juste après, l’expo consacre une salle aux gravures de Vallotton, gravures dont le thème est toujours la vie dans l’intimité des couples, mais également la vie urbaine avec ses manifestations et ses scènes de vues. La gravure portant le nom d’Exécutionm’a beaucoup fait penser à Tardi (ligne claire + utilisation du noir et blanc).

L’expo se clôt sur trois moments clés de la fin de carrière de Vallotton: une section consacrée aux beautés fatales (je ne me souviens plus du titre exact de la section). Le visiteur peut alors admirer le tableau de deux femmes aux multiples jeux de miroir (ainsi que deux références aux précédents travaux de Vallotton, un portrait et un paysage), et cette toile étrange de femmes sortant du bain, certaines jeunes, d’autres très vieilles. La visite se poursuit par la présentation de toiles de Vallotton en rapport avec la mythologie (pas les meilleures en ce qui me concerne). Une tableau d’une assiette de poivrons est mise en avant : cette toile aurait inspirée les artistes du Pop Art par la qualité de la représentation très réaliste des poivrons, dans leurs formes et leurs textures. Enfin, Vallotton ne pouvant s’engager de par son âge dans la Grande Guerre, il a cherché à y participer par son dessin. Quelques séjours à Verdun, en tant qu’illustrateur pour l’armée, lui ont donné l’inspiration pour la création de quelques gravures (rassemblé dans un recueil intitulé C’est la guerre) et de toiles, notamment celle sur le ciel de Verdun.

Une exposition riche, sur un artiste à découvrir. Beaucoup de tableaux m’ont plue, mais ma préférence va quand même à celle sur les danseurs sur glace. L’image numérique ne rend pas bien compte de la puissance du tableau : on a vraiment l’impression de voir ses danseurs s’agiter sur la toile et la présence presque onirique du personnage en bas à droite renforce cette impression d’enchantement.

Félix Vallotton, La Valse

Dernière expo de la journée et pas la moindre, celle consacrée à Braque, toujours au Grand Palais.

Première salle et première surprise : Braque a eu une période Fauve. Surprenant de voir cet éclatement de couleur quand on connait le goût de Braque pour les teintes beige / gris. Rapidement le cubisme nait, une première toile représentant une nature morte avec banane, puis des paysages aux formes de plus en plus géométriques, jusqu’à l’affirmation du cubisme et les célèbres toiles aux teintes ternes, emblème de Braque.

La suite de l’exposition suit la carrière de ce dernier et ses recherches artistiques: collages, retour de la couleur, illustrations, série des poissons pendant la guerre, puis les dernières toiles, de loin pour moi les plus surprenantes.

L’exposition se termine par deux salles, la première consacrée à sa série des ateliers, et la seconde consacrée aux oiseaux. Je m’incline platement devant le génie de cet homme, qui a fait évoluer l’art (à la différence peut-être d’un Vallotton), mais je reste assez peu touchée (même parfois pas du tout) par ses oeuvres. Cela dit, j’ai enfin compris pourquoi quand on évoque Braque, on parle aussi de Cezanne : le compotier, nom de Zeus !

Comment j’aime trop Braque…

Georges Braque – Le Champ de colza, 1956

 

And the last one, but not the least…

Le Printemps de la Renaissance. Pour vous donner envie d’aller voir cette exposition, je vous conseille l’écoute de l’émission de la Fabrique de l’Histoire du lundi 28 octobre qui est en fait une présentation de l’expo par l’un des commissaires. Emission géniale à suivre en regardant bien les œuvres citées sur le site du Louvre ici.

Probablement, l’exposition la plus intelligemment conçue. Le commissaire de l’exposition explique dans l’emission que les artistes de la Renaissance faisait sans cesse référence aux antiques dans leurs oeuvres. Le parcours de l’expo juxtapose donc oeuvre de la renaissance avec leurs modèles antiques. C’est le cas notamment pour les deux « Sacrifices d’Isaac », qui sont considérés comme le début de la Renaissance, dont l’un emprunte aux antiques la figure de l’homme à l’épine et l’autre le torse d’un centaure pour représenter celui d’Isaac. Les deux bas-reliefs sont exposés avec de chaque côté les répliques de leurs antiques références. Même idée avec la tête de cheval version Renaissance exposée à côté d’une tête grec. Du coup, le visiteur peut immédiatement voir l’emprunt, comparer et entrer dans l’esprit de ces artistes.

Le banquet d’Hérode

Ensuite vient la question de la perspective. J’ai toujours été persuadée qu’elle avait été expérimentée dans la peinture. En fait non, les premières traces de perspective sont visibles dans la sculpture italienne de cette époque. J’ai donc appris à reconnaitre une perspective atmosphérique, une perspective mathématique et surtout j’ai pu voir comment ces deux perspectives se sont introduites dans les oeuvres de la Renaissance.  C’est juste énorme. Quant aux quelques manuscrits exposés dans certaines salles, ils sont à pleurer d’émotion tellement les couleurs sont encore chatoyantes malgré le passage des siècles.

Une exposition donc très bien conçue et qui permet au visiteur de comprendre l’époque, mais aussi d’appréhender les changements artistiques et techniques. A voir absolument.

Fin de la semaine à Paris. Retour en province pour la rentrée des classes. Ouin!

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