Welcome in Vienna d’Alex Corti

Trilogie d’Alex Corti. Le chapitre 1 Dieu ne croit plus en nous est sorti en 1982, le chapitre 2 Santa Fé en 1982 également et le chapitre 3 Welcome in Vienna en 1986.

Chapitre 1: Dieu ne croit plus en nous

La première scène nous plonge immédiatement au cœur de l’Histoire. Nous sommes à Vienne en 1938, Ferry, un jeune juif, se réfugie dans la cave de son immeuble pour échapper aux nazis. Par son geste, Ferry échappe à la Nuit de cristal. Le lendemain, retournant dans l’appartement de son père, il le trouve mort. Un officier autrichien lui conseille alors de quitter l’Autriche avant qu’il ne soit trop tard. Moyennant d’importantes sommes d’argent, il obtient un laissez-passez pour Prague. Là il rencontre Gandhi, un résistant allemand et Alena, une tchèque chargée d’assister les réfugiés. Commence alors pour eux trois la douloureuse expérience de l’exil et de « l’émigration » (« Ich bin ein emigrant ») qui les conduira jusqu’à la France…

Chapitre 2: Santa Fé

Ferry a réussi à s’embarquer sur un bateau à Marseille en direction des États-Unis. A bord, il se lie d’amitié avec une survivante d’un camp et un jeune autrichien, Freddy. Parce qu’il a des papiers en règle, Freddy reçoit l’autorisation de quitter le bateau pour fouler le sol américain, alors même que Ferry et la jeune rescapée restent à bord, sous la menace d’un retour en France. Freddy débarque sans argent à New York. Immigré, il est montré du doigt par la population américaine excédée par ces immigrants qui ne parlent pas anglais. Il trouve difficilement du travail et craint que l’engagement des USA dans la guerre ne le désigne comme traître. Hanté par le souvenir de cette Europe qu’il a quitté de force, ressentant avec acuité son statut de réfugié face à l’hostilité d’une population qui s’engage à reculons dans la guerre, cherchant à se redéfinir comme Américain (d’où son projet de continuer vers l’Ouest et Santa Fé), il ne trouve finalement qu’une solution pour résoudre tous ces dilemmes : s’engager dans l’armée américaine pour aller libérer son Autriche natale… en tant qu’Américain.

Chapitre 3:

Freddy est de retour en Autriche, sous l’uniforme américain. Lui qui attend ce retour depuis sept ans ne peut que constater les dégâts. Sa famille a disparu, son immeuble également (métaphore évidente de la table rase qu’il a dû faire de son identité qui est à jamais celle de l’exilé en tous lieux) et ses anciens voisins le voient comme un planqué et/ou un fournisseur de denrée de l’armée. Pire : il s’aperçoit bientôt que malgré la capitulation sans condition de l’Allemagne, les alliés négocient avec les anciens nazis. Tout est à reconstruire, et tous les moyens sont bons, y compris l’amnésie, pour rebâtir une nouvelle Autriche. Illégitime dans son habit de soldat américain, mais transparent en tant que simple citoyen autrichien, Freddy ne sait plus qui il est, pourquoi il s’est battu et pourquoi il est revenu à Vienne.

Le premier chapitre de cette trilogie décrit avec sobriété le quotidien de ces juifs autrichiens, obligés de quitter leur terre natale pour fuir l’avancée nazie. Ils deviennent alors des proies dont profitent certains pour faire de l’argent. On leur promet des papiers en règle en échange d’argent et/ ou d’objets de valeur. Or souvent les papiers sont des faux et le prix demandé est exorbitant. Rapidement les réfugiés se trouvent sans ressource et sans solution.

Ils sont également les victimes de l’Histoire, forcés à fuir toujours plus loin l’avancée nazie. De Vienne, il leur faudra aller à Prague, puis en France où ils seront dans un premier temps internés parce que considérés comme des espions, avant d’être bien volontairement remis aux Allemands alors victorieux de la France. Ceux qui auront la chance de fuir le camp avant l’arrivée des Allemands, n’auront plus comme solution que de rejoindre la zone libre, en espérant embarquer sur un bateau en partance pour les USA. Dans ce véritable parcours du combattant, le hasard et les relations ont un poids énorme. Et surtout, il faut parfois partir sans se retourner: deux scènes sont éloquentes à ce sujet, celle où Gandhi se fait prendre par une bande de gamins qui ne font que jouer à la guerre (il disparaîtra dans un commissariat français), et celle où Ferry et Aléna vont être contraint de fuir chacun de leur côté à Marseille ; ils ne se reverront jamais.

Le chapitre 2 quitte le théâtre de la guerre en Europe pour celui plus confortable des Etats-Unis. Le sort des réfugiés ayant réussi à quitter la France n’est pas sans problème, car personne ne les accueille sur le sol américain. Ils sont alors perçus comme des immigrants à la recherche de travail (et donc ne sont pas les bienvenus), non comme des réfugiés politiques, et même parfois comme des ennemis des USA. Ils n’ont pas ou peu de travail, ne sont reconnus par personne et doivent souvent mendier pour manger. Et toujours ce manque de l’Europe qui les tiraille, eux qui ont laissé derrière eux leur famille, et qui ont l’impression de ne pas être à leur place.

Le dernier chapitre reprend les mêmes thématiques en ajoutant celle de la désillusion de la victoire. L’amnésie est de mise et Freddy découvre très vite que les anciens nazis retrouvent des postes importants dans l’administration autrichienne sous l’œil indifférent des alliés. Parce qu’il faut reconstruire, parce qu’il faut se nourrir, tout est pardonnable. Freddy comprend alors qu’il n’est rien, pas américain malgré son uniforme, pas plus autrichien car il a fait le choix (mais quel choix !) de partir. Il n’est plus nulle part à sa place. La reconstruction, quant à elle, se poursuit, malgré tout, en justifiant les amnisties les plus surprenantes, ce qui heurte la soif de justice de Freddy toujours en proie au sentiment de culpabilité d’avoir « fui » l’Autriche.

Welcome in Vienna d'Alex Corti

Axel Corti filme ce déracinement, cet exil, cette douleur dans un noir et blanc d’une sobriété bouleversante et qui fait mouche, d’autant que parfois, il incorpore des images d’archives, soulignant le réalisme brûlant de cette histoire à plusieurs voix.

En même temps, tout est fiction dans ces parcours d’exil et de fuite, de juifs qui se retrouvent apatrides et qui doivent se redéfinir. Et tout est vrai tant ces portraits, y compris ceux des Autrichiens pressés d’oublier et de reconstruire, sonnent juste. Le film est notamment très fort lorsqu’il nous fait vivre comment, dans leurs parcours, ces exilés s’attachent les uns aux autres et sont arrachés les uns aux autres avec une soudaineté d’une violence inouïe. Mais jamais on ne quitte les personnages qui perdent l’un des leurs, et ni eux ni nous ne sauront jamais ce qu’ils leur est arrivé. C’est d’une brutalité inouïe et pourtant, on le voit, il faut faire avec et continuer à tenter de (sur)vivre et de se reconstruire partout où on va.

On a l’impression que le film a été tourné juste après guerre, à la manière de Allemagne, année zéro, alors que Corti réalise dans les années 1980. Faut-il y voir un reflet de l’Historikerskreit qui secoule alors l’Allemagne travaillée par ses mémoires ? Ici nous ne pouvons avouer que notre ignorance et réaffirmer notre admiration pour une telle somme cinématographique.

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