La République des girouettes de Pierre Serna

Difficile pour moi de faire une critique objective de cet ouvrage d’une ampleur vertigineuse. De plus, les recensions qui en ont été proposées (celle de Jean-Luc Chappey dans les AHRF ou celle de Guillaume Mazeau) sont bien plus savantes et érudites que celle que je pourrais écrire ici. Il ne s’agira donc que de dire en quoi cet ouvrage m’a plu parce qu’il m’a bousculé et en quoi il m’a laissé sur ma faim.

Tout d’abord, l’ouvrage est passionnant. Pierre Serna écrit avec une plume alerte, souvent polémique mais qui ne devient jamais stérile car elle est trempée dans l’encre d’une érudition qui force l’admiration. Son style s’est nourri de la fréquentation des écrivains du XIXe siècle avec lesquels il débute son étude sur les girouettes en politique, thème en apparence anodin voire à peine bon qu’à quelques sarcasmes et au mépris qu’ils méritent. Pourtant, Pierre Serna décide d’en faire un objet d’histoire à part entière ce qui en soi est intéressant mais va plus loin encore en proposant une thèse qui est, pour le coup, véritablement passionnante. Tenter ici de la résumer est voué à un échec quasi certain. Disons que je livre ici ce que j’en ai compris et ce que j’en retiendrai.

La Révolution, dès 1791, a été préoccupée d’arrêter la Révolution. Pour les hommes de 1789, il fallait consolider les acquis gagnés, pour ceux de 1791 et parvenus au pouvoir surtout en 1792 il fallait l’arrêter dès qu’ils étaient au pouvoir, pour ceux de 1793, même chose avec le « gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix », pour ceux de 1794, ces Thermidoriens, il fallait « sortir de la Terreur » sans tomber dans la Restauration. De fait, tous les pouvoirs successifs se sont ingéniés à reléguer les oppositions de droite (royaliste puis girondine puis de nouveau royaliste) ou de gauche (républicaine puis enragée ou celle des Cordeliers puis jacobine). Tous ont donc tenté de gouverner en un centre qui était extrême. Cet oxymore de la politique est probablement l’apport le plus déterminant à la science politique : « l’extrême-centre » qu’il soit feuillant, girondin, robespierriste et surtout directorial s’est construit en même temps que l’Etat moderne notamment à travers le pouvoir exécutif, à la fois dans le Gouvernement et l’Administration (et donc via les fonctionnaires).

Le moment le plus déterminant a été l’après-Terreur lorsque la République directoriale a développé, en même temps que cette pratique extrême-centriste du pouvoir, une rhétorique qui la justifiait, notamment dans la presse, reléguant les oppositions dans les extrêmes alors qu’elle-même vantait le « bon sens », la « modération » tout en offrant le spectacle de son déni de démocratie (que l’on pense à vendémiaire an IV ou au 18-Fructidor, autant de coups d’état légaux) et sa politique d’ordre public qui n’avait que la préservation des intérêts particuliers en tête. Ce faisant, le Directoire a bel et bien préparé la voie pour le recours à l’homme providentiel qui saurait sortir la France de la Révolution et de la guerre entre les « deux France ».

Le coup d’état du 19-Brumaire à Saint-Cloud vu par Bouchot.

Bonaparte, fin politique mais piètre politicien, a tenté de construire cette république autoritaire en la fondant sur le ralliement des élites grâce à la promesse des honneurs, des places et de la gloire nationale. D’ailleurs — et ce n’est pas là la moindre des qualités de cet ouvrage à mes yeux — Pierre Serna, en élucidant le projet de Bonaparte/ Napoléon (les deux n’étant pas tout à fait similaires), m’a permis de comprendre d’où venait exactement mon aversion quasi-instinctive pour le personnage et, en me la confirmant, il m’a, d’une certaine manière, fait voir ce dernier sous un jour bien plus intéressant… Quoiqu’il en soit, lorsque les défaites ont fragilisé l’édifice de cet « Empire du milieu », les élites ont eu vite fait de renouer avec leur changement de bord habituel en se ralliant à la Restauration puis à l’Empire revenu pendant les Cent-Jours puis de nouveau à la Restauration après Waterloo… puis à la monarchie de Juillet… puis à la République…

Ainsi était nouée cette histoire française qui voit le spectacle de l’incapacité à penser l’opposition dans un régime démocratique (ou qui ne voit le débat que comme une querelle nocive entre extrêmes) ou le gouvernement de tous pour les intérêts de tous (la république) alliée au recours systématique, lorsque la crise devient par trop insoluble, à l’homme providentiel, le chef militaire « au-dessus des partis ».

La conclusion de l’ouvrage est à la fois le passage le plus stimulant et celui qui m’a laissé le plus sur ma faim. Stimulant, car Pierre Serna, dans des pages d’une très haute densité intellectuelle, replace l’épisode de la défaite de 1940, du renversement de la République face à un homme providentiel et de la faillite des élites dans un temps long de l’histoire politique française. Il relie également les fils avec le coup d’état de 1958 et l’extrême-centre social-libéral actuel qui nourrit le « désenchantement » du peuple face à la vie politique. Car, face au gouvernement de l’extrême-centre et son éthique de la modération administrative imposée aux fonctionnaires, les élites ont eu beau jeu d’abandonner tout principe politique pour une politique de ralliement systématique à qui leur permettrait de se maintenir. Gouverner, ce n’est pas servir, pour paraphraser Dalarun, mais bel et bien se servir. Là, je crois, se trouve l’analyse la plus décapante de la maladie encore infantile de l’Etat français, qui a été conçu comme un outil au service du peuple en faisant de ce dernier une nation, mais qui n’a jamais été qu’aux mains de ceux qui voulaient se servir de lui pour leurs intérêts particuliers ou pour des projets de gloire nationale (et, somme toute, très personnelle). En d’autres termes, à force de vouloir terminer la Révolution, on en vient à se demander si elle n’a jamais été faite… ou pour quoi elle a été faite.

Une fois le livre refermé, je dois alors reconnaître que je suis resté sur ma faim… ce qui finalement est un autre point positif. Paru en 2005, cet ouvrage posait un jalon important dans une réflexion passionnante sur la construction de l’Etat et le comportement des élites dans cette construction. Entre temps, Pierre Serna a à la fois approfondi et élargi sa réflexion sur le Directoire comme laboratoire de la politique moderne, sur les liens entre République et guerre, et sur bien d’autres thèmes. Entre temps, également, a été publié l’important livre de Pierre Laborie, Le Chagrin et le venin, qui vient compléter cette réflexion sur la République des girouettes en analysant la manière dont une certaine élite a tenté de noircir la mémoire de la période de l’Occupation et du comportement des Français afin de se dédouaner de ses propres renoncements et de ses propres palinodies, surtout après 1947 et dans les années 1950. De plus, Jean Garrigues a publié son livre sur les hommes providentiels l’an dernier (que je n’ai pas lu). Il semblerait donc que le chantier soit ouvert, que de très nombreuses questions restent en suspens.

De fait, si la conclusion est un éloquent plaidoyer pour remettre un peu de vie dans une politique plus moribonde que vivante en la re-politisant, en pensant enfin le débat et en le plaçant au coeur de la cité, alors cela veut-il dire qu’il faut penser cela pour, justement, finir la Révolution ou plutôt pour en finir avec le fantasme de la Révolution en l’accomplissant enfin en actes ? Où revient la question (qui n’en est pas une) de Pour quoi faire la Révolution…

La réponse se situerait-elle dans le lien entre Révolution et Révolution, mais industrielle celle-là ? Car si la République directoriale propose une république du centre formée autour de la défense d’intérêts particuliers bien compris, et défendue par une politique de l’ordre public (la ressemblance avec notre époque est ici troublante) alors quel fut le lien entre le libéralisme politique professé, par exemple, par Mme de Staël et Benjamin Constant (les pages qui leur sont consacrées sont ainsi parmi les plus intéressantes de l’ouvrage) et le libéralisme économique dont il n’est pas question mais dont ils sont les rejetons (au sens propre du terme pour la fille de Necker) ? Ce n’est sans doute pas un hasard si ce libéralisme économique s’associe de manière depuis irrémédiable avec le capitalisme en cette fin du XVIIIe siècle. Or, re-politiser la vie politique pour la revivifier, n’est-ce pas redonner du possible à la vie politique, en d’autres termes sortir du ralliement au centre tel qu’on le voit actuellement pour oser mettre ce capitalisme synonyme de libéralisme sur la table des débats, dans ce contexte de crise sans cesse réifiée, sans pour autant être qualifié d’extrémiste ? Cela ne pose-t-il pas non plus la question de la perception par les élites issues de la Révolution elles-mêmes de ce lien entre libéralisme (liberté) et capitalisme des intérêts ? Faut-il que libéralisme politique et libéralisme économique soient à jamais indissociables ? Que l’on songe à un Danton dont la biographie semble être encore aujourd’hui remplie de trous à cet égard… Le livre pointe cela. Je dois avouer qu’il a de ce fait soulevé bon nombres de questions auxquelles je n’ai pas de réponse.

Bon, où ai-je mis mon Hobsbawm, moi ? Ou plutôt, plus sérieusement, qui pourrait écrire cette histoire des révolutions qui se sont nouées les unes avec les autres dans cette fin du XVIIIe siècle entre vent de liberté et mise en place de systèmes de nouvelles dominations économique et sociale, que ce soit dans les pays du monde atlantique ou dans les colonies des empires ? Si l’on prend l’exemple de l’Angleterre brandi sans cesse par les penseurs étudiés dans l’ouvrage, on voit bien comment, tout au long du XIXe siècle, l’octroi par les élites de parcelles de pouvoir politique a accompagné une prolétarisation de la société. Il y a là un enjeu d’une intelligence collective. D’où l’idée que pour moi ce livre est un jalon ouvrant des chantiers historiographiques encore en friches (ou tombés en désuétude, je ne sais).

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