Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron

Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron

Historien de l’époque médiévale, et spécialiste de l’Italie de la Renaissance, Patrick Boucheron propose ici un texte à part, une tentative d’écrire autrement l’histoire.

En juin 1502, au palais ducal d’Urbino, deux hommes se sont rencontrés sans qu’aucun document d’archive ne relate le moindre mot sur ce qu’ils ont pu échanger. Machiavel a été dépêché sur place par la Seigneurie de Florence pour évaluer au plus près la personne de César Borgia. Léonard est aussi dans l’entourage de Borgia en qualité d’ingénieur ducal. Les deux hommes vont donc se côtoyer pendant quatre mois, mais rien dans leurs correspondances respectives ne permet de savoir ce qu’ils se sont dit.

Plus tard, les deux hommes vont également se retrouver autour de projets communs, comme le chantier du détournement de l’Arno (soutenu par Machiavel et mis en chantier par Léonard) ou la commande de la fresque La Bataille d’Anghiari réalisée par Léonard et dont le contrat porte la signature de Machiavel.

Les deux hommes partagent donc une contemporanéité commune qui n’a pas été sondée par les historiens, alors même qu’il y a matière à rapprocher les deux hommes dans leur conception qu’ils se font de leur temps, et du Temps en général, et du savoir.

Là où d’après Boucheron, le romancier (ou l' »auteurs d’histoires ») peut se jeter à l’eau « dans le grand bain rafraîchissant de la fiction » où il « s’engouffre dans la brèche, saisit l’opportunité, prend la place des protagonistes absents et joue son jeu », l’historien tente lui de « comprendre pourquoi le rendez-vous n’a pas eu lieu » et « interroge paisiblement le silence », en s’aidant de quelques traces écrites. Ces traces écrites absentes des correspondances de Léonard et de Machiavel, l’historien les trouve dans leurs travaux respectifs, où il décèle, à défaut d’une véritable connivence personnelle, les vestiges d’une connivence intellectuelle « entre deux mondes, entre deux rêves, entre deux ambitions ».

Etude pour le détournement de l’Arno, Léonard de Vinci

« Alors il faut traverser le gué, prenant appui sur ces mots rares et secs jetés dans les archives comme des cailloux sonores ».

Je pensais, à tort, que l’ambition de Patrick Boucheron était d’utiliser les moyens de la fiction, pour aller au-delà de ce que permet l’histoire, vers l’autre bord, au-delà du gué. Or, il le dit très clairement dans le début de son ouvrage, il ne se jettera pas dans le grand bain de la fiction, mais utilisera les quelques traces de connivences entre les deux hommes perçues dans les archives pour mettre en lumière leur contemporanéité, leur « connivence intellectuelle ».

Le résultat est déroutant. Patrick Boucheron offre un récit historicisé, dénué de fiction, qui modifie l’axe de lecture de ces deux personnages historiques. Jusqu’à présent, Léonard et Machiavel ont été vus et étudiés comme des précurseurs et les études qui leur étaient consacrées replaçaient ces deux hommes dans un axe vertical (diachronie), ce qu’il y avait avant et après eux. Patrick Boucheron propose une lecture horizontale (synchronie) de Léonard et de Machiavel, en mettant en lumière ce qui les lient à leur temps. Ce faisant, il crée cette rencontre absente des archives, extrapolation intellectuelle fondée sur ses connaissances des deux hommes et de la période historique. Ainsi Patrick Boucheron ne fait pas se rencontrer les deux hommes dans une scène fictive malgré la quasi-certitude qu’ils se sont rencontrés (car l’historien ne peut pas se le permettre), il les fait se rencontrer par œuvres interposées.

Etude pour la réalisation de la fresque La Bataille d’Anghiari, Léonard de Vinci

La démarche intellectuelle est impressionnante. Notamment pour les historiens qui, comme lui, se posent la question de l’écriture de l’histoire à notre époque (dans la relation entre histoire et fable, ou entre histoire nationale et histoire globale). J’avoue, pour ma part, être restée un peu à l’écart. Je n’ai pas complètement touché du doigt cette rencontre entre les deux hommes, comme il me manquait des connaissances historiques pour mieux repenser ces deux personnalités. Je ne connais pas Machiavel et je n’ai pas lu Le Prince (et il semblerait que même si je l’avais lu, je n’aurai pas eu une lecture aussi critique et exigeante que celle de Boucheron) et je connais peu Léonard. J’aurais été plus à l’aise avec un peu plus d’explications, mais cela aurait induit que Patrick Boucheron s’écarte de son projet.

Patrick Boucheron n’est pas sur un gué ou au bord d’une falaise, il est en haut d’une montagne et contemple ce qui l’entoure avec une vue imprenable (et inatteignable pour moi).

 

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