Au revoir, là-haut de Pierre Lemaitre

Nous sommes au début du mois de novembre 1918. Dans sa tranchée, Albert Maillard attend la fin de la guerre. Les rumeurs concernant un prochain armistice vont bon train, se précisent et les soldats commencent à croire à la fin des combats. Certains, comme le lieutenant Pradelle, semblent redouter la fin de la guerre et avec elle la possibilité de briller, de se faire un nom ou dans son cas précis de retrouver le sien, perdu dans la débâcle financière d’une famille aristocratique. Ce dernier décide d’ailleurs d’envoyer deux gars pour vérifier si les lignes allemands attendent bien comme eux la fin de la guerre. Mal lui en prend puisque les deux envoyés sont tués par les balles allemandes, événement qui, par ricochet, va réveiller un secteur autrefois calme, précipitant toute la section à l’assaut des lignes adversaires.

C’est bien sa chance à Albert, que de devoir monter à l’assaut alors qu’il pensait déjà au retour, à Cécile et à sa vie après la guerre. Mais pour l’instant, il faut se préparer et monter l’échafaud (c’est ainsi que les soldats désignent les échelles), pour courir vers les tranchées adversaires. Un dernier regard vers les camarades, et notamment vers Edouard Péricourt, un fils d’aristo, au sourire toujours aux lèvres, puis le sifflet et la course vers l’avant.

Les obus, la mitraille et peut-être la peur font dévier Albert. Il se retrouve alors là où sont tomber les deux éclaireurs. Pas de chance pour Albert, qui comprend en les voyant, mais trop tard, que cette charge n’est qu’une farce…

 

Monument aux morts 14-18 d’Aubagne

Le centenaire oblige, un grand nombre de romans sortent dans les librairies, avec pour toile de fond la Grande Guerre. Sur ce sujet j’ai déjà lu 14 de Jean Echenoz et Bleus horizons de Jérôme Garcin. C’est donc avec une certaine appréhension que j’ouvrais le livre de Pierre Lemaitre, vainqueur du Prix Goncourt 2014.

Première surprise : le roman se situe à la fin de la guerre ce qui lui donne une certaine originalité et lui évite l’empilement des clichés sur le départ des soldats (enthousiastes), les premiers mois de la guerre (l’épreuve du feu), la colère (mutineries, mutilations) et les promesses faites aux générations futures sur le thème du « plus jamais ça ». Le roman s’ouvre sur le désœuvrement des soldats dans un secteur plutôt calme, qui attendent la fin de la guerre mais l’appréhendent d’une certaine manière, se poursuit sur le mode du polar lorsque Maillard est témoin d’un crime (intéressant cette idée d’un crime dans une guerre qui fit des millions de morts), puis c’est la paix.

Un temps de paix qui ne vit qu’autour de ses morts. Car le livre de Pierre Lemaitre s’intéresse avant tout au commerce des morts. Parti d’un fait divers véridique (une malversation dans le transfert des corps des soldats dans les nécropoles communes), l’auteur brosse un portrait de cette France d’après-guerre, une France qui, comme il le dit lui-même, vénère davantage ses morts que ses survivants, une France qui organise son culte des morts, culte qui devient aux yeux de beaucoup une manne financière à exploiter au plus vite, dans un pays où tout est cher, où tout est rationné, où l’argent est la clé de tout.

Inauguration de l’ossuaire de Douaumont en 1932

Attention, quelques spoilers!

Quelques scènes du livre sont particulièrement saisissantes : celle bien évidemment de la découverte d’Albert près des lignes allemandes, mais également celle qui suit son ensevelissement dans un trou d’obus et son sauvetage in extrémis par Édouard. J’ai également adoré tous les passages concernant le personnage du fonctionnaire Joseph Merlin, envoyé par le Ministère pour vérifier la bonne marche du transfert des corps vers les nécropoles. Personnage excellent, un vrai caractère de fiction et des scènes inoubliables, avec le chien notamment.

J’ai aussi beaucoup apprécié certaines idées du livre : le fait qu’Edouard garde son visage et refuse les opérations, le fait qu’il élabore des masques loufoques pour cacher sa gueule cassée, et l’idée, qui est de l’auteur, d’une supercherie aux monuments aux morts, supercherie qui, mêlée à une vraie histoire d’escroquerie, parait encore plus vraisemblable.

Pour une surprise, ce fut donc une bonne surprise. Un roman passionnant à lire, agréable à suivre et qui, pour une fois, semble ne pas répondre à une commande (comme celui d’Echenoz). Le propos de l’auteur sur le commerce des morts n’est pas renversant, mais comme il a été peu traité en littérature (et mal), il suffit à donner une densité à ce roman historique, mâtiné de polar.

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