12 Years a Slave de Steve McQueen

12 Years a Slave de Steve McQueenAdaptation cinématographique du livre du même nom, écrit par Solomon Northup. Solomon est un Noir américain, né libre à New York en 1808. Réputé pour ses talents de musicien, Solomon est approché par deux hommes qui lui proposent un travail et l’entraînent à Washington. Lors d’un repas arrosé pour fêter leur association, Solomon est drogué. A son réveil, il se trouve entravé et enfermé dans un réduit. Alors qu’il réclame sa libération, affirmant qu’il est un homme libre, Solomon est violemment battu.

Quelques jours plus tard, il est envoyé avec d’autres Noirs par bateau vers la Nouvelle-Orléans. Pendant le voyage, il est, avec ses compagnons d’infortune, sur le point de se révolter, mais la mort brutale de l’un d’entre eux met fin à leur tentative de révolte. A son arrivée, un esclavagiste le renomme Platt et le vend à William Ford, un propriétaire d’une plantation en Louisiane. Solomon apprend alors à baisser la tête, à ne pas faire état de ses capacités intellectuelles, à subir dans l’espoir de survivre.

Difficile de faire une critique de ce film, qui laisse sceptique tant dans son propos que dans sa forme. Les deux scènes qui ont souvent gêné les spectateurs (celle de la pendaison et celle où Patsey se fait fouetter) au point d’en faire sortir certains, ne sont pas les plus choquantes. Certes, elles traînent en longueur, notamment celle de la pendaison, certes, il y a un côté un peu sadique à montrer la chair qui se déchire sous les coups du fouet, mais en même temps tout cela peut se justifier par la violence qui a été celle de l’esclavage.

En fait, le problème est autre.

Avant les premières images du film, défilé des studios produisant le film et une première surprise : McQueen est produit par Universal. Il s’agit donc de son premier film produit par une major américaine. On redoute déjà la production à oscar, la version édulcorée, parce que commandée par les studios, de l’esclavage. Deuxième surprise, le scénario n’est pas signé McQueen mais John Ridley à partir du livre écrit par Solomon Northup.

Dès le début, la musique du film gêne. Musique que l’on doit au talent incommensurable d’Hans Zimmer, qui montre là toute la subtilité de sa gamme : musique encombrante, saturante, qui sur-dramatise un film qui n’en a pas besoin. A un moment, on se demande même si Zimmer a bien compris le thème du film. Comment peut-il manquer à ce point de subtilité ? Devoir supporter cette musique pendant tout le film parait alors totalement impossible. Mais heureusement, cette musique disparaît peu à peu, laissant place à des musiques contemporaines (chants des esclaves, chants irlandais) qui avaient plus leur place dans cette histoire. Il faut tout de même rappeler que Solomon était un musicien, et que ce trait de caractère impliquait un traitement particulier de la musique, particularité que Hans Zimmer a bien piétiné dans le début du film.

Ensuite, le film consiste en réalité en un catalogue de scènes, la plupart n’étant pas originales et semblant être une redite lorsqu’on les voit à l’écran. Est-ce que cet effet catalogue est lié à la construction presque biblique du film (Solomon vivrait autant de rencontres que de stations dans sa longue et lente passion qu’est l’esclavage). Who knows? En tout cas, le film multiplie les passages obligés (la scène de pendaison, la scène de viol, la scène du fouet), à tel point que certaines scènes semblent complètement incongrues : la rencontre entre les Noirs et les Indiens ne débouche sur rien, devant à la fois unique et inutile. L’impression qui en ressort est qu’il y avait un problème de fluidité dans la narration. D’ailleurs, l’intérêt du découpage du film reste encore à démontrer : pourquoi le film commence sur la scène d’écriture, revient en arrière pour raconter l’enlèvement de Solomon, jusqu’à revenir à cette scène d’écriture et reprendre une construction linéaire ?

On retrouve dans ce film la prédilection de McQueen pour la religion. Dans Hunger, il avait fait de Bobby Sands, un pendant du christ ; Brandon, dans Shame, allait au bout de son enfer personnel (en entrant dans une boite de nuit gay, puis en descendant dans les cabines privées de cette boite – lumière rouge, obscurité partielle – pour commettre le pire du pire, à savoir une relation homosexuelle ! [sic]) pour se libérer. Dans 12 Years a Slave, Solomon doit commettre également l’irréparable (fouetter Patsey), pour, quelques scènes plus tard, retrouver sa liberté. Si dans le fond, les deux scènes ne sont pas liées, dans la forme, elles le sont et cela fait sens. La religion y apparait divisée entre ceux qui s’en réclament pour perpétuer l’esclavage et ceux qui s’en réclament pour y mettre fin. Et l’histoire de Solomon est avant tout une histoire de conversion (scène du gospel lors de l’enterrement).

Et on arrive au plus gros problème de ce film : son individualisme. L’esclavage est vu sous l’angle de l’individu et non comme un système institué. L’esclavage n’est qu’une relation, certes explorée parfois avec force, entre l’esclave, qui souffre, et le maître, qui souffre tout autant. La cruauté est une affaire d’individus, la lâcheté des esclaves ne sont que des traits individuels. Jamais le système en lui-même est remis en cause. D’ailleurs pourquoi ne pas raconter la suite, quand Solomon cherche à faire condamner ceux qui l’ont enlevé ? Pourquoi ne pas raconter que si on glorifie son parcours personnel jusqu’à sa libération, on ne lui reconnait pas le droit d’attaquer ceux qui l’ont entravé ? Mais il aurait fallu alors que McQueen fasse un film politique.

Or Steve MacQueen est un réalisateur a-politique : la politique ne l’intéresse pas. Il s’intéresse avant tout à l’esthétisme, à la performance (comme celle de Fassbinder dans Hunger), et refuse volontairement, presque maladivement le politique. Et c’est d’autant plus regrettable voire pernicieux que ses films ont tous des sujets politiques (et toute oeuvre est forcément politique). Ainsi Hunger utilisait le contexte du conflit nord-irlandais pour montrer une histoire de souffrance christique puissante comme un coup de poing dans l’estomac mais, au final, ne trouvant de sens que dans la démarche personnelle (longue scène de la confession entre Sands et le prêtre). Shame nous montrait le même chemin de la Passion qui reprenait son sens premier en étant une longue agonie jusqu’à toucher le fond et permettre ainsi la résurrection dans un New York capitaliste, consumériste, obsédé par la réussite mais finalement jamais traité car le film ne se préoccupait, là encore, que du parcours individuel (et n’oublions pas que la scénariste est celle de The Iron Lady film sur Thatcher pour qui « there is no such thing as society »). Ici, même schéma, même parcours : souffrance, Golgotha, rédemption mais il n’y a toujours pas de société. La lutte contre l’esclavage n’est d’ailleurs incarné que par un autre personnage, là encore, à échelle individuelle (Brad Pitt). D’ailleurs, s’il existe peu de documents de première main sur l’esclavage du point de vue des esclaves (et pour cause), les mémoires de Olaudah Equiano mériteraient mille fois d’être adaptées : capture avec sa soeur en Afrique, déportation, achat puis éducation par un maître « éclairé », affranchissement, re-éducation et engagement dans toutes les luttes sociales de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle (contre l’esclavage mais aussi aux côtés des radicaux anglais de la LCS, aux côtés des travailleurs, en lien avec les Irlandais, etc. etc.).

Donc : esthétisme saturé de religiosité, refus du propos politique mais qui du coup charrie une idéologie de l’individu… A force, McQueen va devenir le prochain Lars Von Trier.

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