Le vent se lève de Hayao Miyazaki

Disons-le d’emblée, maintenant que Hayo Miyazaki (ou plutôt, si l’on respecte l’usage japonais, Miyazaki Hayao) a livré son dernier film : Le vent se lève n’égale pas son chef d’oeuvre absolu qu’est Chihiro ou son deuxième chef d’oeuvre, Princesse Mononoké.

Ce film est assez déroutant par rapport aux précédentes oeuvres du maître. Voilà un film ancré, en apparence, dans le réel, alors que tous les précédents, y compris les séries animées, étaient dans des mondes de fantaisie (Nausicaä, Le Château dans le Ciel, Chihiro et même Ponyo avec son monde aux prises avec l’océan) ou dans un passé fantasmé (Porco Rosso, Mononoké, Sherlock Holmes). Ici, il s’agit bien d’un film historique, tout du moins en apparence.

En effet, Le vent se lève est une évocation de l’histoire de Horikoshi Jiro, l’ingénieur en aéronautique qui a conçu le Mitsubishi A5M ainsi que le Mitsubishi A6M Zero, des avions au profil particulièrement aérodynamique, notamment le Zero, qui servit aux kamikaze lors de la Seconde Guerre mondiale. Jiro est donc un enfant qui a une mauvaise vue, mais qui rêve du ciel, de voler, et d’avions. Toute sa vie sera consacrée à atteindre ce but : voler, par l’esprit, car il ne peut pas piloter lui-même. Toute sa vie, donc, se résumera, ainsi qu’il l’aurait déclaré lui-même, à vouloir « faire quelque chose de beau ». Pour cela, il se fera embaucher par Mitsubishi pendant la crise économique des années 1930, ira en Allemagne pour apprendre la technologie allemande et acceptera de concevoir des avions, fussent-ils des chasseurs de guerre pour un Japon impérialiste.

En tant que spectateur, j’ai été désarçonné par ce film et, je dois le dire, j’ai eu du mal à entrer dans cette histoire. Le français (la vf, ce fléau !) m’a gêné, tout d’abord, puis ce furent les effets sonores du premier quart du film : de nombreuses scènes sont en effet quasi muettes alors qu’on entend uniquement quelques bruits (les sabots d’un cheval, le vent qui souffle) mais pas les voix de ceux que l’on voit crier à l’écran. Enfin, Miyazaki est revenu à un dessin plus artisanal, moins informatisé que dans Mononoke ou Chihiro (surtout Chihiro) et je l’ai, un moment, trouvé plus grossier. Un moment seulement…

Et puis, à mesure que cette histoire défilait sous mes yeux, parfois avec des ellipses très abruptes, ce qui la rendait encore plus ardue, j’ai été intrigué, époustouflé parfois, notamment avec la scène du tremblement de terre, d’une puissance d’évocation unique à Miyazaki.

Alors, est venue la scène-clé du film, celle qui construit – et ce n’est pas un hasard – la bande-annonce : la scène à la montagne. Ainsi que le dit le personnage de ce vacancier allemand louche, Castorp, au pied de cette « montagne magique » (double clin d’oeil), on y oublie tout, le retrait du Japon de la SDN, l’invasion de la Chine, le gouvernement fantoche du Mandchoukouo, le gouvernement de Hitler en Allemagne… A travers ce dialogue, c’est le mal qui vient se nicher au coeur de cette parenthèse enchantée qu’est cet été à la montagne. Car c’est au cours de ce séjour que Jiro tombe amoureux de celle qu’il avait déjà rencontrée lors du tremblement de terre plusieurs années auparavant (en 1923 alors que cet été a probablement lieu en 1937). Dans une série de scènes qui ont lieu dans la nature (colline battue par le vent où Satomi peint, sous-bois avec cette source elle aussi magique car accomplissant des souhaits, pluie orageuse aussi violente que s’arrêtant soudainement), où l’aviation n’est évoquée que par le biais de cet avion en papier, Jiro et Satomi se courtisent et tombent amoureux. Certaines scènes, très brèves, n’apportent d’ailleurs rien à la narration mais sont chargés d’une puissance d’évocation phénoménale : ainsi, une nuit, Jiro entend du bruit dans le couloir alors qu’il cherche à dormir dans sa chambre. Il sait que Satomi est clouée au lit par la fièvre. Le plan suivant, nous nous retrouvons dans le couloir, et nous voyons passer une femme de chambre avec un plateau, tout au bout du couloir, dans la lueur des lampes. Puis, nouveau plan : Jiro ouvre la porte, et regarde de chaque côté du couloir, l’un est dans la lumière, l’autre est plongé dans l’obscurité et semble menaçant. Jiro referme la porte et va se recoucher. Cette scène est purement littéraire. Un instant, nous étions à la place de l’imagination de Jiro, dans le couloir, à voir ce qu’il s’y passait alors qu’il n’y était pas ! Puis l’instant d’après, nous sommes à nouveau avec lui, et nous regardons ce couloir désert.

A ce moment-là, j’ai commencé à (re)lire le film à l’envers tout en le regardant en même temps. Et tout a commencé à faire sens. Mais c’est surtout une fois la projection terminée, sur le chemin du retour, alors que j’étais empli d’un intense sentiment de tristesse, presque déprimant, que je me suis rendu compte que le film continuait de m’habiter, de me hanter.

En fait, ce film est sans doute le moyen pour Miyazaki de se livrer, mais pas seulement en tant qu’artiste : il livre aussi son diagnostic sur le Japon. Et c’est pour cela que le film a valu à son auteur d’être qualifié de « traître« .

Le film s’ouvre sur une scène onirique : Jiro, enfant, rencontre dans ses rêves (qui sont aussi ceux de) Caproni, un concepteur d’avions dans l’Italie… mussolinienne. Jiro rêve qu’il peut voler en pilotant un avion. Et déjà, dans ses rêves, les avions sont ambigus : le bruit des moteurs est un bruit étrange, animalier, quasi-monstrueux. Plus tard, alors que Jiro est un jeune homme, le séisme fait le même bruit. Et Miyazaki nous montre un séisme dont l’onde se propage comme une bombe atomique. Le bruit est également le même lorsque la ville de Kanto brûle et c’est encore le même lorsque les bombardiers américains détruisent Tokyo sous les bombes incendiaires à la fin du film. D’ailleurs, ce n’est que lors de cette scène du tremblement de terre que Miyazaki donne à voir une nature animiste qui caractérise le reste de son oeuvre. Ensuite, les hommes ont pris le relais et ont relâché des forces de destruction équivalentes. La nature n’a plus besoin d’être la menace qu’elle était face à ce que les hommes sont capables de faire. De fait, Miyazaki filme ensuite la nature avec un regard impressionniste (premiers plans lorsque Jiro arrive en Allemagne, clin d’oeil avec le tableau que peint Satomi).

Ainsi, il n’y a pas que la technologie que les Japonais – et Miyazaki avec eux, bien sûr – sont allés chercher en Allemagne – ou en Europe – mais également un art, un rapport au monde différent. Mon peu de culture sur l’histoire japonaise me fait immédiatement penser à l’ère Meiji lorsque le Japon est entré dans l’ère de la modernisation industrielle, mais cette période des années 1920 et 1930 semblaient une réminiscence de ce complexe d’infériorité. Pour Miyazaki, l’européanophile amoureux de cette Mittleuropa qu’il avait déjà mis en scène dansLe Château ambulant, voire le francophile – il donne un vers de Paul Valéry comme titre de son dernier film, tout de même ! – ce n’est pas innocent.

Le vent se lève de Hayao Miyazaki

A l’inverse, c’est une relation toute japonaise que Miyzaki dépeint sous nos yeux entre Jiro et Satomi. Cette femme qui se sacrifie pour que son amoureux puisse poursuivre sa passion, y compris lors d’une scène qui mélange tendresse poétique et indifférence absolue, lorsqu’elle dit à Jiro qu’il peut fumer en sa présence pour continuer à travailler sans lâcher ni sa main ni son travail. Alors que dans une scène précédente, Jiro était capable de tout quitter, sans plus se préoccuper de son travail ni du fait qu’il était recherché par la police politique, pour aller au chevet de celle qu’il aime. Cette jeune fille puis cette femme, sûre d’elle et émotive, indépendante et soumise, entre robe européenne et kimono traditionnel, est un personnage difficile à appréhender, et rend Jiro encore plus difficile à appréhender.

Et finalement, se pose l’ambiguïté, l’énigme apparente du film. Pourquoi Miyzaki a-t-il choisi de consacrer un film à ce personnage ? Revient évidemment le propos de l’artiste : voilà un homme qui a dessiné des avions coûte que coûte alors que dans ses rêves, même si son totem le poussait dans ce sens, il était plein d’ambiguïté lui aussi. L’inquiétant car trop charismatique avionneur de Mussolini (même si cela n’est jamais dit clairement mais sous-entendu), avertit Jiro (« vous n’aurez que 10 ans de créativité intense, après viendra le déclin ») tout en expliquant qu’il a conçu lui-même des avions qui serviront au transport de passagers et qu’il sera impossible de transformer en avions de guerre. D’ailleurs, les avions que Caproni conçoit servent, aboutissement suprême, à transporter sa famille, presque « tout son village » là où Jiro lui conçoit un chasseur de combat et néglige la femme qu’il aime.

Et pourtant, dans la dernière scène de rêve, alors qu’il retrouve à nouveau Caproni, au milieu d’un cimetière non pas marin mais d’avions dans un champ de ruines de ce qui fut autrefois Tokyo en flammes, Jiro voit cette femme qu’il a aimé et qui lui dit de « tenter de vivre » car, jusqu’alors, c’est ce qu’il a échoué à faire.

Le vent se lève de Hayao Miyazaki

Au final, Miyazaki livre un film terriblement mélancolique et pessimiste : mélancolique sur le refus, sur l’aveuglement de ce myope à voir ce qui se passe autour de lui, ébloui par son rêve ; pessimiste car de ce fait, la société se gangrène, et les hommes se tuent mutuellement.

Et pourtant, Jiro est une âme noble, quelqu’un de foncièrement bon.

D’où le poème de Paul Valéry qui avait d’ailleurs mis en exergue de son poème deux vers de Pindare : « O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »

Miyazaki livre ainsi un dernier (?) film d’une noirceur inédite. Là où, dans Princesse Mononoké, la destruction aveugle et mutuelle entre les hommes et la nature était le fait d’une communauté porteuse d’espoirs (cette cheftaine et ses femmes sauvées de la prostitution) ou donnait naissance à un avenir lui aussi fécond de possibilité (Mononoké et Ashitaka vont tenter de vivre en harmonie avec cette nature à présent désertée par les dieux), là où Chihiro croyait en la possibilité de l’éveil, là où la tempête de Ponyo était le prélude d’une nouvelle aube, ici le vent qui se lève est le vent du changement de cette société qui continue d’évoluer mais ne change pas, ne progresse pas, tandis que la technologie la rend plus dangereuse. C’est le vent cruel qui porte les êtres oublieux de leur propre existence, incapables de lui donner un véritable sens, trop occupés qu’ils sont à s’engroufrer et à s’embraser dans de vaines chimères. En fait, je crois que pour cette raison, Le vent se lève est plus proche de Totoro : le rêve comme refuge face à la maladie, aux tristes désillusions du réel. Mais ici, ce ne sont pas des enfants qui rêvent, mais un adulte, et ses rêves sont, pour son plus grand malheur, pour celui de celle qu’il aime, pour le Japon même, ancrés dans la réalité.

Film d’un Japonais donc, sur le Japon, sur lui-même, sur l’échec, le regret et le renoncement. Film qu’il est difficile d’aimer, mais qui perdure, donc. Après tout, Paul Valéry nous avait déjà appris que les civilisations le savent, maintenant : à l’instar des paquebots aux noms improbables dont les milles feux disparaissent, engloutis dans le froid océan, elles sont mortelles.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

[…]

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !
Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !

Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Paul Valéry, « Le Cimetière marin », 1917-1920.

Jiro Horikoshi, vers 1938. Source : Wikipedia.

Jiro Horikoshi, vers 1938. Source : Wikipedia.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s