Only Lovers Left Alive de Jim Jarmush

Only Lovers Left Alive de Jim JarmuschUne musique envoûtante et deux êtres qui le sont tout autant. Adam et Eve s’aiment depuis la nuit des temps, se séparant et se retrouvant au gré de leur itinéraires personnels. Adam vit à Detroit, dans les quartiers abandonnés de la ville où il peut vivre en reclus, image parfaite du musicien maudit qui ne sort jamais de chez lui mais dont la musique envahit l’espace urbain et façonne sa légende. Eve vit à Tanger, dans les quartiers animés de la ville où elle sort le soir telle un fantôme blanc qui se meut comme un souffle chaud dans les rues de la casbah.

Adam et Eve sont des vampires. Si Eve semble s’accommoder parfaitement de sa vie nocturne, Adam plonge une nouvelle fois dans un état dépressif, qui le pousse même à envisager son propre suicide. Face à la tristesse de son compagnon de toujours, Eve se résout à prendre l’avion, pour aller le voir et le sortir de sa torpeur.

Qu’ils sont beaux. Et quel plaisir de voir enfin des vampires, dans toute leur beauté, leur sensualité et leur monotonie. Le rythme du film adopte d’ailleurs très bien leur propre rythme de vie : lent, saccadé, intemporel.

La photographie du film, d’une beauté qui évoque les meilleurs plans de Lynch dans Mulholland Drive ou les films de Michael Mann, rappelant que Jarmush est un réalisateur qui se fait (mal)heureusement trop rare et qui nous éblouit à chaque fois par la pureté du grain de ses images (qu’on se souvienne de Ghost Dog ou du fabuleux, fabuleux Dead Man et de son noir et blanc hallucinant). Ici, Jarmush filme la ville, fasciné par la décadence, allégorie de ses personnages rongés eux aussi de l’intérieur, tourmentés : ainsi en va-t-il des vues de Détroit, cette shrinking city de la désindustrialisation, magnifique dans sa grandeur qui s’évanouit dans la banqueroute et sous l’asphalte des parkings, regagnée par la sauvagerie qui se réapproprie la ville sous la forme des blaireaux, des loups (?) et d’une végétation anarchique. Les plans d’errances en voiture qui mêlent l’obscurité de ces quartiers abandonnés et donc plus éclairés et les lumières, au loin, des tours du CBD sont d’une étrangeté et d’une beauté époustouflantes, à l’image de ces vampires, mélanges de lumière et d’obscurité, parfaites incarnations de la ville. Tanger est aussi filmé avec cette même fascination sur un monde hanté par sa propre histoire et où Eve vit sa solitude en plein cœur de la casbah.

Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch

Tilda Swinton est magnifique, reine blanche et lunaire. Tom Hiddleston incarne un vampire romantique dans toute sa noirceur gothique et byronnesque (« that prick ») : « je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé ». Ils forment un couple de vampires enfin dignes de ce nom, prédateurs à la beauté fascinante.

Mais le film va plus loin que la simple évocation de la mythologie ; il la réinvente en la mettant en images dans un monde post-urbain et pré-apocalyptique. La recherche du sang devient un véritable sacerdoce car les humains, ces « zombies » qui se détruisent eux-mêmes, menacent aussi la survie des vampires, qui ont de plus en plus de difficulté à trouver un sang non contaminé, non pollué. De plus, si Adam hait les humains, il est fasciné par leurs oeuvres, que ce soient les sciences (l’électricité) ou la musique. Eve, elle, dévore leur littérature, dans toutes les langues, et on se surprend à éprouver un vertige immense devant ce que cela pourrait effectivement signifier, pour un esprit, que d’être capable de lire toute la littérature du monde dans chacune des langues ! Jarmush s’amuse avec cette idée que des êtres pareils aient pu traverser les siècles et il se permet de nous faire sortir un peu du film lorsqu’il joue avec Marlowe et Shakespeare.

Et puis, l’arrivée de la vampire-peste, de la vampire tellement classique qu’elle en est exaspérante, vient gêner ces deux âmes damnées, les agacer (et avec elles le spectateur) en apportant un ressort, une intrigue au film. Jarmush est trop malin pour se prendre à son propre piège, et, après nous avoir fait replongé dans l’atmosphère des films de vampire des années 1990, avec une réminiscence d’Interview with a Vampire, il écarte ce péril promptement.

Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch

Le film s’achève sur une dernière séquence à Tanger qui est une quête hallucinée, interrogeant le concept de mort chez les vampires selon Jarmush, et donc d’immortalité et donc de vie. Et alors qu’on comprend que le film ne nous expliquera rien de ce qu’est le monde de ces vampires, qu’il nous laissera imaginer tout ce qu’on veut, étant, spectateurs, chargés de toute cette mythologie qu’il s’est plu à faire revivre sous nos yeux, il y met fin dans une scène d’une sensualité enivrante (avec la chanteuse Yas).

Un film de vampires comme on a rarement eu l’occasion de les savourer ces derniers temps, le tout rythmé par une bande-son déchirante.

Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

 

Gérard de Nerval, El Desdichado, Les Chimères, 1854.

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