Bill Viola au Grand Palais

Bill Viola au Grand Palais

Première exposition sur un artiste visuel pour le Grand Palais et pour moi également, même si l’expo sur Chris Marker à Londres entrait pour une bonne part dans cette catégorie. Je ne connaissais absolument pas Bill Viola, et me suis dirigée vers le Grand Palais plus parce qu’étant en face du Petit Palais, je n’avais plus que quelques pas à faire pour rejoindre une autre exposition qui m’intéressait cette fois, celle sur Paris en 1900. Aussi c’est dans un esprit complètement vierge que j’ai abordé cette exposition. D’ailleurs je pense que c’est la meilleure manière d’aborder cette expo, aussi si vous envisagez d’y aller, je vous conseille d’arrêter là la lecture de cet article. Un texte à l’étage, juste avant d’entrer dans l’exposition, présente en quelques lignes le travail de Bill Viola : l’importance du temps, de l’immersion dans ses œuvres, immersion caractérisée entre autre par l’omniprésence de l’eau et par la lenteur de ses compositions visuelles. Me voilà prévenue.
Première salle et première impression bienveillante : un homme avance dans un sous-bois vers une piscine naturelle, il reste sur le bord de la piscine pendant un certain temps, puis saute dedans comme un gamin. L’image se fige sur son corps suspendu au-dessus de l’eau. Si la moitié supérieure de l’image est figée, la moitié inférieure ne l’est pas. On voit alors l’effet du vent sur la surface de l’eau, puis des corps qui se déplacent le long de la piscine. L’image de l’homme finit par disparaître dans les feuillages, alors même que son corps nu ressort de la piscine et repart d’où il venait. L’œuvre donne une impression de sérénité et de gaieté. J’ai adoré l’immobilisation du saut et sa disparition dans le calme de ce sous-bois.

The Reflecting Pool, 1977-1979

Dans les deux salles suivantes, deux œuvres étaient censées être présentées. Malheureusement lors de mon passage, la seconde ne fonctionnait plus (Nine Attempts to Achieve Immortality, 1996). La première est composée de deux écrans suspendus l’un au-dessus de l’autre et qui se regardent. Le premier montre un bébé, le second un vieillard, la mort regardant la naissance. Je trouve l’installation plus quelconque et le message assez convenu.

Heaven and Earth, 1992

La troisième salle est impressionnante : neuf voiles sont disposés au centre de la pièce, de chaque côté de la pièce face aux voiles, sont installés des vidéo-projecteurs qui diffusent chacun des séquences vidéo. La disposition des voiles fait que sur le premier l’image est nette et relativement petite, mais qu’elle s’agrandit et perd en netteté au fur et à mesure qu’elle progresse dans les voilages. Le dispositif se répétant de chaque côté, les images se confondent, l’une prenant le pas sur l’autre à mesure qu’elle s’éloigne ou se rapproche du projecteur, même si les deux faisceaux de projection ne sont pas exactement alignés. Au centre des voilages les images se superposent presque parfaitement. Dans l’une des vidéos un homme marche dans un paysage de nuit. Dans l’autre une femme. Les deux semblent se rejoindre parfois, mais vivent en même temps une expérience individuelle. Le sentiment général qui se dégage de cette installation est proche de celle de la première salle : la sérénité, le calme et, une idée qui va revenir souvent, l’absence de drame quand à l’acceptation de l’individualité de nos relations. Difficile parfois de s’immerger dans cette œuvre, les spectateurs qui déambulent, les gardiens de salles qui parlent ou écoutent les talkies-walkies, tout cela n’est guère propice.

The Veiling, 1995

Trois œuvres sont présentées dans la salle suivante : un ensemble de quatre vidéos présentant des gestes manuels (Four Hands, 2001). Il faudra que je regarde l’album de l’expo pour la comprendre. Un ensemble de cinq vidéos présentant la vie d’une femme à cinq moments de sa journée, journée qui prend rapidement une dimension plus vaste pour englober l’existence même de cette femme (Catherine’s Room, 2001). Et toujours cet absence de drame, même dans une oeuvre qui semble aborder la question de la vie et de la mort. Enfin une vidéo, découpée en deux ensembles se regardant en miroir (un peu comme l’installation avec les deux écrans). En haut, une femme ; en bas, un homme. La vidéo tourne en boucle sauf qu’à chaque reprise de la séquence, la hiérarchie s’inverse. Tel que l’agencement de la vidéo est faite, on a l’impression que les deux êtres se touchent, sont un prolongement de l’un l’autre. Sauf qu’au moment où ils semblent se pencher l’un sur l’autre pour s’embrasser (?), ils plongent dans une surface liquide et comprennent (comme nous), qu’ils ne font que se regarder aux-mêmes. Ils se redressent alors et leur visage se crispent par la douleur, qui ne fait que s’amplifier au fur et à mesure qu’ils essaient à nouveau de se toucher. L’oeuvre qui parait au début calme et fluide (même si leurs visages semblent déjà exprimer une inquiétude) devient extrêmement violente, à tel point que les deux êtres finissent par disparaître dans un cataclysme de couleur. C’est la première fois dans cette exposition qu’une oeuvre devient dramatique, fait référence à la tristesse et la douleur.

Surrender, 2001

Dans la pièce suivante est exposé ce qui fait directement référence au travail de Bill Viola sur les tableaux en mouvement. Des personnages sont filmés comme s’ils étaient partie prenante d’un tableau de genre, à ceux-ci près qu’ils bougent très lentement, les uns après les autres. On revient donc sur cette idée d’une expérience commune vécue de manière individuelle.

The Quintet of the Astonished, 2000

L’agencement particulier du Grand Palais fait qu’à ce moment, on semble quitter l’exposition pour sortir. En fait le visiteur doit suivre le couloir pour accéder à une autre partie d’exposition. Au passage, il peut suivre deux dormeurs dans leur sommeil (The Sleep of Reason, 1988). Dans une pièce éclairée, tapissée au sol de moquette et meublée d’une commode sur laquelle est posée une lampe, un vase, un écran et un réveil digital, le spectateur peut voir sur l’écran deux personnes dormir, une femme et un homme. Ponctuellement, brièvement et de manière aléatoire, des séquences oniriques semblent perturber leur sommeil : la lumière s’éteint, des bruits stridents se font entendre et des images sont projetées sur trois des murs. Ce sont en général des projections d’images brèves et énigmatiques : un requin, une carcasse d’animal, un tunnel, etc. Pour ma part, plaisant mais sans plus.

Je suis passée rapidement sur la pièce suivante (Chott El-Djerid, A Portrait in Light and Heat, 1979), pour prendre mon temps dans les deux dernières salles du premier étage. Dans l’avant-dernière salle, deux vidéos sont projetées sur deux murs qui se font face. D’un côté deux hommes qui marchent au loin de chaque côté de l’écran et viennent vers nous.

Walking on the Edge, 2012

Ils se rapprochent au fur et à mesure, marchent côte à côte un moment et se séparent en arrivant sur la caméra. On peut alors anticiper le fait qu’en poursuivant derrière nous, ils vont continuer à s’éloigner l’un de l’autre. De l’autre coté, deux femmes marchent au loin de chaque côté de l’écran et viennent vers nous. Arrivées à quelques pas de la caméra, elles se rejoignent, s’échangent quelque chose, se croisent et partent de dos chacune de son côté en s’éloignant l’une de l’autre à mesure qu’elles s’éloignent de nous. Les deux hommes m’ont amusée, j’ai trouvé l’image de cet échange entre ces deux femmes magnifique.

The Encounter, 2012

Dernière salle de l’étage, une salle gigantesque où sont diffusées simultanément cinq vidéos d’environ trente minutes : Going forth by Day, 2002. Le visiteur peut parcourir l’espace et suivre les vidéos en simultané, ou s’attarder sur chaque vidéo individuellement. Selon le cartouche de présentation de cette oeuvre, il y a quand même un ordre à respecter : Fire Birth, vidéo faite de feu, The Path où l’on voit des personnes marcher dans un sous-bois, The Deluge où l’on voit une façade de maison et la rue animée en contre-bas, The Voyage où le regard (et l’espace de la vidéo) se divise en deux parties, un déménagement et une fin de vie jusqu’à la vidéo finale, First Light, qui présente une résurrection. La référence est clairement religieuse, même si l’ensemble de l’oeuvre ne se limite pas à un message chrétien ou autre, mais au contraire combine plusieurs référents (y compris des mythologies anciennes) pour donner une lecture multiconfessionnelle. Enfin je l’ai ressentie comme cela.

The Voyage, 2002

Fin de l’exposition à l’étage, il faut revenir sur ces pas et descendre un escalier pour accéder aux quatre dernières salles de l’expo. Dans l’escalier, une installation sonore nous accompagne, mais j’avoue ne pas avoir prêtée beaucoup d’attention à ce que les voix chuchotaient (Presence, 1995). Dans la première salle du bas, deux vidéos se suivent, une première qui présente l’ascension de Tristan et une seconde intitulée Fire Woman (2005) mais qui semble davantage parler de la mort. L’ascension de Tristan est magnifique à regarder: Tristan est étendu sur une dalle de marbre, des gouttes d’eau vont progressivement quitter le sol pour être aspirer par le haut, puis les gouttes vont se faire pluie et c’est un véritable torrent qui va accompagner Tristan lors de son ascension. Dans Fire Woman, l’ombre d’une femme se présente face à nous devant un mur de feu. Au moment où elle ouvre les bras pour venir vers nous, elle tombe face au sol dans une surface liquide. En disparaissant, elle projette de l’eau sur le mur de feu, les deux éléments se mêlent jusqu’à ne plus faire qu’un, sorte de bouillon existentiel fait d’une masse visqueuse noire et bleue.

Tristan’s Ascension (The Sound of a Mountain under a Waterfall), 2005

Dans la salle suivante est installée l’oeuvre qui m’a probablement le plus touchée. Trois femmes d’âges différents paraissent surprises par la présence du visiteur dans la pièce. Comme protégées par un écran brumeux, elles s’avancent vers nous. Le bas de la structure semble vaciller et soudain la plus âgée traverse le voile qui est en fait un écran d’eau pour surgir dans toute sa couleur devant nous. Elle est alors suivie par deux autres femmes, plus jeunes. Elles restent un temps devant nous, nous observant presque, puis la plus âgée repart derrière le rideau d’eau, emportant avec elle les deux femmes. Le cartouche les présente comme trois femmes d’âges différents, mais les performatrices sont en fait une femme avec ses deux filles. Il y a donc une ambiguïté dans la relation entre ces trois femmes, ambiguïté probablement voulue par l’artiste. Je trouve cette oeuvre extrêmement touchante, particulièrement difficile à interpréter car elle peut, suivant la personne qui l’a regarde, receler plusieurs interprétations. Je me garde la mienne.

Three Women, 2008

Du coup, un peu happée par cette oeuvre, j’ai pris moins de soin à regarder deux autres installations dans la même pièce et juste après. Il s’agit de l’homme et la femme observant leur corps et y cherchant des traces d’éternité pour elle et d’immortalité pour lui (Man Searching for Immortality / Woman searching for Eternity, 2013). Les gestes sont similaires, je ne vois pas pourquoi la quête n’est pas la même. Et une autre ascension, vers le bas cette fois ce qui est plutôt curieux (Ascension, 2000). L’exposition se termine par la série des Rêveurs : plusieurs vidéos d’hommes et de femmes d’âges différents, qui semblent dormir dans l’eau.

The Dreamers, 2013

Une exposition que j’ai vraiment aimée. Le travail qui a été fait autour de l’agencement des installations est impressionnant : les œuvres sont présentées de façon cohérente, des espaces entiers leur sont réservées et quand dans une salle plusieurs œuvres sont exposés en même temps, cela correspond à une thématique ou à un ensemble cohérent. On comprend mieux en sortant le texte de présentation du début : cette relation particulière au temps et son désir de voir le visiteur s’immerger dans ses œuvres. Opération réussie pour moi car malgré le bruit des autres et des téléphones portables, j’ai été vraiment pris par certaines œuvres, pas toutes, mais la plupart. Je garde de cet artiste l’impression d’une relation au temps et à la mort très particulière (sans drame finalement), et cette idée lumineuse que deux êtres, deux individus peuvent suivre un chemin, se rencontrer, échanger, s’éloigner à nouveau, se retrouver, mais que le cheminement est toujours individuel sans que cela empêche l’échange, la communion.   Du coup, l’exposition Paris 1900, la ville spectacle au Petit Palais faisait bien pâle figure. Je suis passée rapidement dans les salles tellement le propos général me paraissait superficiel: l’exposition universelle c’est trop chouette, l’Art Nouveau se limite à des représentations de femmes nues sur des fonds végétaux, la parisienne est friquée et le Parisien aime le théâtre et les putes. Petit moment de malaise quand je me suis trouvée dans la même pièce que des petits vieux qui s’amusaient à prendre en photo sur leur portable des cartes postales de femmes nues exposées dans l’une des salles (j’ai eu envie de leur dire que le porno était en partie gratuit sur Internet et qu’ils n’avaient pas à venir dans un musée pour ça). Et sinon cette révélation : je déteste les expositions catalogues où à défaut d’avoir un propos de qualité, on noie le visiteur dans de la quantité. Bref, du grand n’importe quoi, vu en une heure à peine et vite oublié depuis.

Venez, on a exposé des photos de femmes nues

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