Jimmy’s Hall de Ken Loach

Après en avoir tant entendu parlé, nous avons enfin découvert le dernier film de Ken Loach, le deuxième sur l’histoire de l’Irlande. The Wind that Shakes the Barley se situait dans l’Irlande ante et post-indépendance, en suivant notamment le parcours de deux frères, l’un acceptant le traité proposé par Londres, l’autre le refusant, incarnant à eux deux ce qui fut la guerre civile irlandaise des années 20. Avec Jimmy’s Hall, Ken Loach fait un léger bond dans le temps, dans les années 30 où en apparence du moins le peuple irlandais est apaisé. Ce qui permet à des individus comme Jimmy de revenir en terre natale après 10 ans d’exil aux États-Unis. En apparence, car il apparait rapidement que si Jimmy veut rester en Irlande, il va lui falloir abandonner ses idéaux d’antan et accepter le nouvel ordre : finie donc l’émancipation des femmes, finie la redistribution des terres. Dans cette Irlande de 1930, chacun a repris sa place et il n’est pas question de remettre en doute un ordre aussi fragilement acquis. L’autorité est imposée à la population conjointement par la toute puissante Église catholique et par les propriétaires terriens. Si les têtes changent, les mécanismes économiques et sociaux restent les mêmes. Ce que Jimmy va vite apprendre à ses dépens…

Je laisserai à Mathieu le soin de commenter la dimension historique du film, je vais pour ma part me contenter de la partie narrative. Malgré mon profond attachement aux films de Ken Loach, je trouve que depuis quelques temps (et Jimmy’s Hall ne déroge pas le règle), les scenarii de ses films (Paul Laverty, auteur également du scénario de The Wind…) ronronnent dans ce que l’on appelle communément du convenu. Point d’opposition entre deux frères, mais une histoire d’amour impossible, tellement impossible qu’elle ne m’est pas apparue comme crédible une seule seconde. La scène dans la salle des fêtes où les deux amoureux contrariés dansent de manière sensuelle (je n’ose dire érotique) a été pour moi un révélateur de ce qui n’allait pas dans le film : le casting. Je n’ai pas cru à ce couple, la scène supposée sensuelle n’est restée à mes yeux qu’une tentative ratée de nous faire sentir l’amour que ces deux êtres partagent. Car les deux acteurs ne vont pas ensemble, du coup toutes les scènes dramatiques autour de leur amour impossible et du départ de Jimmy tombent à plat.

Enfin pour ce qui est de la mise en scène, là aussi le film est convenu. Une scène en particulier m’a profondément ennuyée. Jimmy retrouve la salle dans laquelle son groupe organisait des clubs de lecture, de boxe ou autre. Il divague dans la pièce, retrouve des photos ou des documents témoins de cette époque et le spectateur à chaque document consulté par le personnage est projeté dans le temps à l’époque où la salle fonctionnait encore. Le procédé n’est pas nouveau, il a été magnifié par Hitchcock dans Fenêtre sur cour. Plus que le manque d’originalité, c’est la paresse dans le recours à ce genre de mise en scène qui me gène le plus. J’ai trouvé aussi que la scène où Jimmy échappe à la police, avec en arrière-fond l’idée qu’il va une fois de plus quitter son pays et ce de manière définitive cette fois, est problématique. En faire une scène comique, avec des policiers coincés dans l’embrasure des fenêtres alors même que le personnage principal va une nouvelle fois vivre l’exil, est pour le moins curieux, pour ne pas dire déplacé.

Et globalement, je trouve l’ensemble du film paresseux. Mise à part ronronner sur ses thèmes de prédilection (la religion, le communisme), j’ai l’impression que Ken Loach n’avait pas grand chose à dire sur cette période de l’histoire de l’Irlande et sur ce personnage en particulier.

— LN

Si on retrouve dans Jimmy’s Hall tous les marqueurs de Loach, notamment les scènes de discussion politiques à l’échelle locale, montrant comment les grands débats affectent le quotidien, il est vrai que ce film souffre d’un manque de perspective. Dans The Wind…, Loach réussissait à évoquer ce que pouvait être le parcours d’un combattant révolutionnaire de l’IRA qui l’était devenu quasiment malgré-lui et ratait par contre l’opposition entre les deux frères, échouant par là même à incarner la guerre fratricide irlandaise. Ici, finalement, on retrouve le même écueil mais il pose davantage et immédiatement problème, car on n’arrive pas à comprendre le conservatisme irlandais, et notamment celui de l’Eglise catholique, pas plus qu’on arrivait à comprendre comment le frère de Damien pouvait le faire exécuter.

Une scène cherche pourtant à nous faire pénétrer au sein de la classe possédante, lors d’un thé dans le salon du grand propriétaire local (dont la fille rebelle, Marie — d’ailleurs l’un des meilleurs personnages et l’un des mieux incarnés par Aisling Franciosi, vue dans la série The Fall –, se rend au hall de Jimmy pour y danser le samedi soir) en compagnie du chef militaire et du prêtre. La discussion qui y prend place est passionnante lorsque le plus jeune prêtre remet en cause le comportement de ces possédants et cherche à relier catholicisme et conservatisme mais ne peut que constater que le socialisme de Jimmy et de ses amis semble bien plus compatible avec ses propres valeurs d’amour du prochain et de générosité. La scène pose donc le véritable enjeu du film, celui qui n’est malheureusement jamais vraiment traité alors même qu’il est omniprésent, mais elle sera la seule et dès lors l’Irlande conservatrice, l’Irlande de la surveillance par les prêtres, l’Irlande de l’alliance entre l’Eglise et l’Etat d’Eamon de Valera, ne sera jamais expliquée et donc ce contre quoi se bat Jimmy restera du registre de l’opposition désincarnée.

Du coup, restent Jimmy, son hall, ses amis. Tout cela est passionnant : le personnage de Jimmy est extraordinaire et donne envie d’en savoir plus (un livre semble lui avoir été consacré : Patricia Feeley, The Gralton Affair: The Story of the Deportation of Jim Gralton, a Leitrim Socialist, 1986, qui a en retour donné lieu à un documentaire de la RTE). Et si Loach parvient à déjouer les représentations stéréotypées de l’Irlande en nous présentant des socialistes et des communistes discutant de lutte de classes dans la campagne irlandaise, il ne parvient pas à faire de même, donc, avec la société irlandaise d’autant que, H. l’a souligné, sa réalisation elle est très stéréotypée.

De même le refus par cette société conservatrice d’un jazz synonyme de décadence car étranger, s’il est particulièrement intéressant, n’est jamais véritablement éclairé. Au mieux, on peut imaginer que l’énergie et la sensualité d’une danse « africaine » troublait le clergé mais l’on voit que les jeunes qui se pressent dans le hall de Jimmy dansent avec la même énergie et la même frénésie hédoniste les danses irlandaises (y compris en pleine rue). De cette confrontation culturelle, une autre confrontation émerge, politique cette fois. Et là encore, il y avait un sujet passionnant : pourquoi un homme qui se place sous le patronage de Pearse et de Connolly, deux héros du Soulèvement de 1916, est-il rejeté par l’establishment de ce nouvel et fragile Etat né de ce même soulèvement ? En réalité, Jimmy’s Hall n’y répond pas car il ne cherche pas à nous expliquer pourquoi Jimmy a dû s’enfuir une première fois pas plus qu’il ne nous permet de comprendre, in fine, pourquoi il sera déporté. On ressort donc avec un sentiment d’avoir vu une histoire passionnante mais mal traitée voire pas traitée. Dommage : une belle occasion manquée…

… à moins que Loach nous livre un opus final de cette trilogie qui ne demande qu’à en être une et le consacre aux années qui ont immédiatement suivi la guerre d’indépendance et la guerre civile pour faire le lien avec Jimmy’s Hall et l’éclairer différemment.

— Mathieu

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s