Gone Girl de David Fincher

Où il est important de bien noter la construction du film, et les choix de narration, pour ne pas tomber dans le piège de Fincher et bien comprendre quel était l’objectif de son film et de quelle manière il prétend l’atteindre. Car, oui, cela fait longtemps qu’on le dit ici (et ailleurs*), la fiction a un pouvoir immense, celui de véhiculer des idées, et par là même de façonner l’imaginaire et donc la culture politique de ceux qui l’imbibent. Attention spoilers.

Le film débute sur les paroles d’un homme qui veut fracasser le crâne de sa femme pour voir ce qu’elle pense. Cette parole prononcée dès les premières minutes du film peut choquer (c’est je pense l’effet souhaité). Puis l’histoire se poursuit d’une manière relativement banale : le même homme seul, Nick Dunne (Ben Affleck), qui part au boulot, se plaint de sa femme à sa sœur (qui si je ne m’abuse est lesbienne puisqu’elle boit de la bière et s’habille comme un mec, mais je surinterprète peut-être), avant de découvrir chez lui des bris de verre et d’appeler la police parce qu’il ne retrouve plus sa femme. Ainsi débute une intrigue policière classique. Le fait qu’il se soit plaint de sa femme avant de savoir qu’elle avait disparue en fait d’emblée un suspect, ce que confirment les quelques agissements de Nick dans les premiers jours de la disparition de sa femme (il est calme, ne semble pas prendre la mesure du drame, essaie de rester positif et coopère avec la police, ce qui parait suspect, sans pour autant en faire quelqu’un de louche).

Parallèlement, le film fait des retours en arrière pour évoquer l’histoire de ce couple : leur rencontre, les premières années de vie commune, leur mariage. Lorsqu’il s’agit de l’intrigue policière, le narrateur parait neutre (on ne sait pas qui raconte), mais la partie concernant le passé du couple est clairement identifiée comme relevant des souvenirs d’Amy, la femme (Rosamund Pike). On la voit d’ailleurs écrire dans un journal ses pensées intimes, elle qui pourtant enfant a été le jouet de l’ambition littéraire de sa mère. L’ensemble des scènes qui détaillent leur rencontre, puis les premières années de leur vie commune jusqu’à leur mariage font factices, comme est factice le personnage d’Amy, inventé par sa mère. Mais on se plait à suivre ce couple qui en apparence apparaît comme un couple parfait en totale osmose et on compare ces scènes avec celle du début de l’enquête policière.

L’enquête progresse et le film ménage toujours des retours dans le passé du couple : les deux tourtereaux perdent leur emplois (mais elle a de l’argent de ces parents… puis n’en a plus car ses parents le reprennent), ils déménagent dans le Missouri pour être plus proche de la mère malade de Nick (mais cette dernière décède rendant le déménagement caduque tout en étant un fait accompli), Amy s’endette pour acheter à Nick un bar dont il est propriétaire (et où sa soeur est serveuse) mais qui ne rapporte rien, le couple part en déliquescence, Nick ne parlant plus à sa femme (et se contentant de la prendre une fois de temps en temps), Amy veut un enfant, mais lui refuse. Une première dispute amène le premier coup, Amy est alors persuadée que Nick veut la tuer pour se débarrasser d’elle et récupérer son argent. Elle décide d’acheter un pistolet, et son carnet intime se clôt sur ces mots « je crois que mon mari veut me tuer ». Elle disparaît ensuite. Parce que le verni a craqué, l’ensemble des scènes évoquant les disputes entre le couple paraissent plus réelles et on oublie un peu au passage qu’à ce moment du film nous n’avons qu’une version de l’histoire, celle d’Amy.

Cependant des indices laissés par Amy dans sa maison, dans le bureau de Nick, dans la maison du père de Nick laissent entendre qu’elle aime les manipulations et jettent un doute sur le sérieux de sa disparition. Ce que veut confirmer la suite du film : Amy n’a jamais été enlevée ou tuée. Elle cherche juste à se venger de son mari, et on apprend au passage qu’elle s’est déjà vengée d’un tas d’autres mecs dans le passé, les pauvres !

Dès le début tout parait factice dans ce film : d’une part l’enquête policière est invraisemblable et parsemée d’erreurs, sonne faux (ce qui met tout de suite le spectateur sur la défensive en quelque sorte, mais il faut attendre la moitié du film avant que Fincher arrête de faire le malin et en vienne à son propros réel) et, d’autre part, le comportement d’Amy, même quand elle se plaignait à raison (puisqu’on n’avait que sa version) de son mari, apparait comme l’exemple type de récriminations inventées par les hommes et placées dans la bouche d’une femme « parce qu’elles pensent toutes ça ». A l’étude de sa version des faits, on avait l’image d’une femme castratrice, voulant contrôler tout, le cliché typique de la vilaine femme qui ne laisse pas vivre son pauvre mari. Un degré supplémentaire est atteint quand la preuve est faite de sa supercherie : tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait devient de la simulation. Et là grand moment de cinéma, un de ces ex raconte qu’elle a simulé un viol pour le faire condamner comme délinquant sexuel. Et comme le spectateur sait à ce moment là qu’elle a déjà menti sur sa disparition, il ne met pas en doute le fait qu’elle ait simulé un viol. Et comme cela ne suffit pas, elle va en simuler un deuxième dans la dernière partie du film, histoire qu’on comprenne bien qu’une femme peut simuler un viol. Et le film joue à de nombreuses reprises sur les images liées aux violences faites contre les femmes (coups, bleus) pour les présenter encore une fois comme des simulacres. Car *toutes* les femmes simulent, tout, tout le temps, donc.

Quel est l’intérêt de raconter dans un film qu’un femme peut simuler un viol ? Et j’irai plus loin quel est l’intérêt de l’imaginer ? Simple : imposer l’idée. Suggérer que c’est possible, pour permettre ensuite la mise en doute de tout viol. Ce procédé fait penser à deux choses : Ozon qui, d’un cas particulier (des femmes qui se prostituent par choix), généralise sur le fait que TOUTES les femmes fantasment sur la prostitution. Et Ozon ne fait pas l’erreur de généraliser à partir d’un cas particulier, il utilise sciemment un cas particulier pour justifier ce qu’ils pensent des femmes. Comme une personne va utiliser le fait que certaines femmes accusent à tort des hommes de les avoir violées pour jeter le doute sur l’ensemble des viols, parce que concrètement dans leur esprit la femme n’est pas une victime, elle est forcément quelque part responsable. Il faut alors créer, inventer, au besoin exagérer, cette responsabilité en utilisant les exemples les plus sordides pour nier l’existence même du viol. Plus largement, ce procédé me fait penser à tous ces gens qui utilisent des cas particuliers pour remettre en cause des droits collectifs (mon voisin chômeur paresseux qui devient alors l’excuse pour demander la fin des aides aux chômeurs). A  chaque fois il ne s’agit pas d’une erreur de généralisation, mais d’un prétexte.

Alors quel était l’objectif du film ? L’enquête policière est un prétexte que l’auteur (et le réalisateur) utilise pour véhiculer ses propos sur le mariage et sur les femmes. On ajoutera au passage que toutes les femmes de ce film sont soit complètement débiles (regardez bien : les médias et notamment les chaines d’information en continue sont contrôlés et animés par des femmes hystériques qui jappent à longueur de journée leurs propos décousus et inconstants, la copine d’Amy est enceinte et débile, la femme qui se fait photographier avec Nick se retranche derrière un discours féministe pour justifier qu’elle n’efface pas la photo prise avec lui alors qu’il lui demande poliment, sa maîtresse est une jeune étudiante un peu pute sur les bords qui joue les saintes à la télé), soit manipulatrices (quand Amy se fait voler son fric dans un hôtel, c’est une femme qui a eu l’idée de la voler, l’homme n’est alors qu’un pauvre exécutant, même chose avec les parents d’Amy, la mère est l’auteur des livres, là où le père se contente de la suivre). On entend à plusieurs reprises l’expression « singe dressé » (trained monkey) pour qualifier comment les femmes dressent leur mari (et comment les médias féminisés demandent à un Affleck innocent qui voulait faire valoir la « vérité » de jouer lui aussi au toutou (à tel point que l’avocat — noir ! — lui apprend à le faire en lui envoyant des cacahou… ah non, des nounours). Cette enquête est donc un maquillage pour dire que les femmes sont des manipulatrices et que le mariage est un prison utilisée par la femme pour contraindre son mari. Amy tue (soi-disant) pour réaffirmer son lien avec son mari, mais c’est avec un enfant qu’elle va le ferrer irrémédiablement. Bien joué Amy ! Elle qui, contrairement à ce qu’elle disait au début, ne voulait pas d’enfants.

Les femmes enceintes justement. Le film évoquent à plusieurs reprises, y compris dans les propos d’Amy, la passion débile qu’à l’Amérique envers les femmes enceintes. Et l’espèce de sacralité qui les entoure. Le film atteint son objectif dans les dernières minutes : elle lui révèle qu’elle est enceinte, il met en doute sa paternité (logique pour le spectateur puisqu’elle ment en permanence), elle lui dit qu’à présent il est obligé de rester, il réagit en lui frappant le crâne contre un mur.

Voilà. Tout le film n’avait qu’un seul but : arriver à cette scène. Et l’habileté de Fincher aura été de faire en sorte qu’un bon nombre de spectateurs vont se dire en voyant son crâne frapper le mur que c’est mérité, et que même si elle est enceinte, le geste de Nick est justifiable.

Et c’est là où toute la perversité du film (et peut-être celle de Fincher) se dévoile : en se drapant dans la critique des sacro-saintes institutions ou symboles que sont le mariage et la femme enceinte aux Etats-Unis (et de plus en plus dans le reste du Monde… ce qui montre à quels points les idées circulent et s’imposent car les sociétés aussi se ressemblent de plus en plus), dans la critique des médias débilisants tels Fox News, Fincher nous fait croire qu’il joue là une carte libérale-progressiste. Or, en présentant Nick comme une victime de la manipulation d’une femme psychopathe qui manie un discours d' »empowerment » féministe, en entourant son film d’une vision globale des femmes à tout le moins négative, et en dévoilant la manipulation à mi-parcours, Fincher fait peser la balance de la sympathie et de l’identification vers Nick.

Parce que comme le viol peut être simulé, frapper une femme peut être justifié. Alors il se peut qu’il y ait un META-propos (Nick et son avocat disent eux-mêmes qu’il faut susciter la sympathie), mais dans ce cas qu’on prouve que la majorité des spectateurs n’ont pas applaudi quand il lui frappe la tête contre le mur. Et qu’on explique en quoi un film n’est pas forcément dégueulasse quand il permet qu’un spectateur se réjouisse ou tout simplement accepte une violence faite à une femme. Et qu’on ne dise pas que cette scène n’était pas voulue, que le propos n’était pas maîtrisé. Premièrement parce que c’est trop facile, l’excuse de la connerie, et deuxièmement parce que ce film est au contraire très construit. Trop : il fait tellement le malin qu’il ne fait que proclamer qu’il tient un propos et du coup on le prend pour ce qu’il veut qu’on le prenne et donc, on peut lui en tenir rigueur. D’ailleurs le film n’est pas raté. Il est au contraire parfaitement réussi, l’inutilité de l’enquête policière est voulue pour masquer les propos sur les femmes.

Fincher et/ou l’auteur du livre sont-ils misogynes ? On a l’impression de voir un film d’un mec qui se vengerait de sa femme parce qu’elle s’est barrée avec tout son pognon. Du coup, est-ce un film sur la toxicité du mariage et sur une relation sado-maso ? Une seule réplique sur quasiment 2h30 de film vient instiller le semblant d’un doute lorsque la soeur de Nick lui reproche d’avoir envie de continuer de vivre avec Amy mais pour aussitôt être balayée par les propos de Nick sur la responsabilité d’être père. Donc, lui est responsable et se sacrifie, ce qui excuse ou explique tout du moins sa lâcheté. Par contre, ce film véhicule des justifications pour tous les misogynes de la terre. Le film se clôt sur la même séquence où Nick a envie de fracasser la tête de sa femme pour voir ce qu’elle pense. Sauf que cette fois, l’image n’est plus aussi choquante, le spectateur comprend pourquoi il dit ça. On appelle ça de la manipulation. C’est brillant pour un cinéaste, Hitchcock adorait le faire. Mais pas pour justifier la violence faite aux femmes…

Et là on me dira qu’il n’y a que moi qui voit un problème dans cette mise en scène d’une femme morte, les yeux ouverts, prête à être autopsiée, enlacée par son mari aimant.

* notamment aux 24 heures du Droit dont les actes sont parus ici et .

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s