Le Quatrième mur de Sorj Chalandon

Sixième roman de Sorj Chalandon, où l’on retrouve ses thèmes de prédilection : la promesse faite à un ami (ou à un mort comme dans son deuxième roman, Une promesse, publié en 2006), le lien avec l’actualité (ou l’histoire contemporaine comme dans ses deux romans sur les troubles en Irlande du Nord, Mon Traitre et Retour à Killybegs, publiés respectivement en 2008 et 2011) et la question de la mémoire. Sorj Chalandon fait partie de ses romanciers qui utilisent leur connaissance des faits et des milieux (il a été journaliste pour Libération pendant de nombreuses années et a couvert, entre autres, les évènements irlandais) pour tisser un récit dans lequel il se met souvent en scène. Cela est le cas notamment de ses deux romans sur l’Irlande et de celui sur son père, La Légende de nos pères. Mais contrairement à ses contemporains écrivains, il ne privilégie pas l’auto-fiction ; même quand il parle de lui, ses récits ont toujours une assise historique. Et parfois, comme dans son deuxième roman, il peut s’engager complètement dans la fiction. Un écrivain à part qui dans la majorité de ses romans fictionnalise ses expériences, Sorj Chalandon n’est pas un écrivain de roman historique, il est davantage un écrivain de la mémoire. Que ce soit celle de son père, ou celle des combattants irlandais, il s’intéresse aux évènements historiques en se focalisant sur leurs traces parmi les vivants.

Le Quatrième mur est un roman à part dans l’oeuvre de Sorj Chalandon. Le récit est semble-t-il fictionnel, puisque le narrateur se prénomme Georges et exerce le métier de metteur en scène. L’assise historique est bien là puisque que le roman se déroule pendant la guerre du Liban, mais cette fois l’angle choisi par l’auteur est tout autre : même si le titre renvoie pour partie aux murs érigés en Palestine, il s’agit bien du mur fictif de la mise en scène qui occupe l’espace du roman. Ce quatrième mur, c’est celui du théâtre, ce mur qui sépare la scène de la salle, qui sépare le public des acteurs, le fictif du réel. C’est aussi et surtout cette séparation avec laquelle ne vont cesser de jouer les metteurs en scène. Pour à la fois intégrer le public, questionner et défier le réel. C’est enfin le danger de l’incarnation, quand il y a confusion entre l’acteur et le personnage (l’un prenant le pas sur l’autre).

Ce roman raconte l’histoire d’une promesse, celle que fait Georges à son ami, Samuel, qui est en train de mourir dans un hôpital. Samuel est metteur en scène, il voulait avant sa mort mettre en scène Antigone d’Anouilh, à Beyrouth, en pleine guerre, avec des acteurs venus de tous les fronts. Une manière à la fois de rappeler le geste d’Anouilh pendant l’occupation et de tester la force du théâtre dans un contexte de conflit violent. Georges accepte, se rend à Beyrouth pour rencontrer les acteurs, compose avec les exigences de chacun et les interprétations partisanes, parvient à donner au texte une nouvelle force, et réaffirme la puissance d’Antigone. Mais la fiction ne peut défier indéfiniment le réel … La représentation tant attendue n’a pas lieu, mais qu’importe. La pièce a existé à un moment, elle a même épousé l’actualité. Par contre, pour Georges, le mur a été franchi et il en payera les conséquences.

J’ai bien aimé tout le début du roman, et surtout toute la partie sur le début des répétitions. Je trouve la fin moins pertinente, et même presque improbable. L’intrusion de Georges dans le camp de Chatila m’a fait sortir du roman. Contrairement à Ari Folman (dans Valse avec Bashir, une des références du roman) qui avait quitté la fiction à l’entrée du camp, la présence de Georges, personnage fictionnel, m’a gênée. Je n’ai pas cru à sa présence, et j’ai lu toute la fin du roman du dehors. Tout l’intérêt de ce roman réside dans son questionnement sur la place du théâtre (et par mimétisme de la fiction) face au réel. Je trouve dommage que l’auteur ait presque tué son roman par l’irruption trop brutale du réel. Là où Folman n’engageait pas son film dans les méandres du camp (car il est des évènements qui ne tolèrent pas, semble-t-il, de mise en fiction), préservant tout son travail autour de la mémoire, Chalandon est allé, pour moi, un pas trop loin, compromettant finalement son propos initial.

Unique bémol, mais pas des moindres, sur un roman passionnant à lire et comme toujours agréable à suivre. Sorj Chalandon n’est pas un styliste, mais son écriture simple et claire me plait. Et visiblement elle plait aux lycéens qui lui ont décernés le Prix Goncourt des lycéens 2013.

Sorj Chalandon

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