The Leftovers (saison 1) de Damon Lindelof & Tom Perrotta

Le 14 octobre, 140 millions de personnes soit 2% de la population mondiale ont disparu brutalement, sans explication. Trois ans plus tard, comment « ceux qui restent » et qui connaissaient tous un des « disparus » peuvent-ils continuer de vivre ? Voilà la question brutalement posée par cette série du co-créateur de Lost et par le romancier dont elle est l’adaptation. Or, The Leftovers apporte une réponse subtile et constitue ainsi une très belle série.

La série suit les vies brisées des habitants de la petite bourgade de Mapleton, dans l’Etat de New York : Kevin Garvey (Justin Theroux, excellent, tout en intensité nerveuse) est le shérif de la ville et cherche à maintenir un semblant de normalité dans sa « famille »… qui n’est plus formée que de lui et de sa fille, Jill (Margaret Qualley, qui n’est autre que la fille d’Andy MacDowell), lycéenne en pleine crise d’adolescence. En effet le fils de Kevin, Tommy, issu d’un premier mariage, ne donne plus de nouvelles, et pour cause : il a rejoint une secte quelque part dans le désert. Ces trois êtres brisés, déglingués, ne se remettent pas non pas de la disparition d’un proche mais du départ de leur mère, Laurie (Amy Brenneman), qui a choisi de rejoindre les Guilty Remnant, une secte dont les membres s’habillent en blanc, fument en permanence, refusent de parler et incarnent la mauvaise conscience collective de « ceux qui restent ». D’autres personnages viennent s’ajouter à cette cellule familiale décomposée : Megan Abbot (Liv Tyler) qui était sur le point de se marier et finalement plaque tout (et surtout son fiancé fat) pour rejoindre elle aussi les Guilty Remnant ou encore Lucy Warberton, la mairesse de la ville et Nora Durst (Carrie Coon) qui a perdu, elle, son mari et ses deux enfants lors du « Rapture » (Ravissement).

La narration suit donc le mode, classique chez Lindelof, du récit choral et c’est petit à petit, en suivant ces personnages, que l’on découvre non seulement leurs vies, leurs secrets, leurs angoisses mais également ce qu’il se passe dans la ville et au-delà. Tout comme dans ses précédentes oeuvres, Lindelof imprègne cette série de références bibliques et de religiosité. Aussi, on serait en droit de craindre le pire.

Or, cette série, avec ce superbe casting, distille sa petite musique (très atmosphérique que l’on reconnait aussitôt comme étant celle de Max Richter, qui avait déjà composé celle de Valse avec Bachir !) avec une subtilité et une force émotionnelle combinées qui sont tout bonnement admirables. Lindelof a mûri et a arrêté les gimmicks scénaristiques, les faux effets de suspens, les cliffhangers systématiques. Son écriture ici est plus froide, plus maîtrisée, et de fait plus belle, car beaucoup moins prétentieuse. Et, ce faisant, cet explorateur de l’identité américaine, hanté par la religion civile et par sa judéité, livre une série bien plus personnelle, je pense, et bien plus juste sur les thèmes qu’il travaille depuis longtemps (ce 14-Octobre est un 11-Septembre, évidemment). Les références sont, comme à son habitude, multiples, mais il ne fait pas le malin avec et finalement il aborde son sujet avec une modestie qui se voit à l’écran. La réalisation, très soignée, avec une photographie très belle et très blanche, nous mène au plus près des personnages qui sont terriblement humains dans leurs failles et dans leurs erreurs, avec une mise en image qui évoque la peinture de la Renaissance (le générique est à ce titre éclairant).

Le péché est le coeur du propos. Mais Lindelof parvient à livrer un discours sur le péché comme quintessence de l’humanité sans verser dans le sermon. Et si l’intrigue avance très doucement, à un rythme quasiment insoutenable tant la noirceur envahit progressivement chaque parcelle de vie des protagonistes dont nous observons les « tribulations« , ce n’est absolument pas un problème, car Lindelof nous montre que l’important, contrairement à Lost, n’est pas là, mais bien cette fois dans ses personnages et dans ce qu’ils incarnent. Et lorsque Lindelof invoque le surnaturel, il le fait ici avec une approche psychologique (qu’il aurait d’ailleurs pu pousser davantage) très bien vue : ainsi Kevin le shérif semble perdre les pédales et le tueur de chiens devenir son guide-esprit sans que l’on ne sache exactement ce qu’il se passe. Mais l’ambiguïté est levée au bout d’un moment, et d’une manière à laquelle Lindelof ne nous a pas habitués — et c’est une très agréable surprise.

Alors que nous dit Lindelof de l’Amérique ? Qu’elle est en crise morale et spirituelle et que les valeurs sur lesquelles elle croit faire reposer sa société sont un tissu creux de mots vidés de leur sens. Lindelof vient interroger la bonne conscience américaine pour lui montrer son hypocrisie. Il n’est ainsi rien d’autre que le pasteur typique de la congrégation presbytérienne ou évangélique américaine qui accuse, dans un ton très Ancien Testament, la communauté des fidèles qui se sont détournés de Dieu. Mais bien sûr, ainsi qu’il a déjà été dit, la religion que prêche Lindelof est la religion civique américaine, faite de références aux textes fondateurs comme la Déclaration d’Indépendance et puisant dans les traditions protestantes, catholique ou juive qui ont irrigué l’identité américaine. Et son prêche est une série télévisée particulièrement bien écrite et bien réalisée (malgré quelques effets un peu lourds à deux reprises, ce qui est peu, au final, sur dix épisodes). Le personnage du révérend est à ce titre très bien écrit et très bien vu, sorte de meta-personnage qui révèle un peu des intentions des créateurs de la série.

Une saison 2 est annoncée. Dans la Tradition chrétienne, le Ravissement qui fait disparaître les vrais croyants pour qu’ils rejoignent Dieu, laissant les non-croyants vivre le temps des Tribulations dure sept ans avant la Seconde Venue du Christ et le Millénaire de son règne. Je crois qu’on a le programme… même si Lindelof a apporté un twist à ce motif.

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