Interstellar de Christopher Nolan

Dans une campagne américaine très proche de l’imagerie des années 1930 , du Dust Bowl et de la Grande Dépression, Cooper semble faire partie d’un temps révolu, où les ingénieurs regardaient le ciel pour savoir comment aller sur Mars ou comment en savoir plus sur notre univers. Dans le présent de Cooper, la Terre est devenue l’ennemie et les hommes se sont résignés à subir les catastrophes naturelles qu’elle leur fait subir comme s’il s’agissait d’une punition divine. Toute l’économie terrestre se porte sur l’agriculture, les budgets de la défense, de la recherche spatiale et, on suppose, des autres domaines d’activités humaines ont été gelés, leurs fonds transférés vers la seule activité encore utile, l’agriculture. Les jeunes sont poussés vers la culture de la terre et la recherche agroalimentaire, dans l’espoir de conjurer la disparition progressive des céréales. Les enseignants vont même jusqu’à prétendre que la conquête spatiale n’a jamais existé, qu’elle n’était que l’un des rouages de la lutte contre le communisme. L’entêtement est tel que Cooper se moque des agriculteurs ayant refusé de se mettre au maïs, seule plante encore cultivable, sans voir que ce dernier est le prochain à disparaitre, sans se poser la question de ces disparitions. L’humain se résigne alors à s’adapter, même si des personnes comme Cooper, ex-pilote de la NASA, ne supportent plus ce renoncement et reste fascinés par les technologies d’antan.

Et il y a Murphy. La fille de Cooper qui comme lui est fascinée par la conquête spatiale et s’intéresse au passé de pilote de son père. Murphy qui pense être en communication avec un fantôme qui lui parle en morse. Et c’est en déchiffrant avec son père un message envoyé par le prétendu fantôme, qu’elle découvre des coordonnées GPS qui les mènent tous les deux à une ancienne base de la NASA. Ils découvrent alors que la NASA est toujours en activité et qu’elle a envoyé douze pilotes explorer au-delà de notre système solaire pour y trouver une planète habitable. Sur les douze possibilités, trois semblent prometteuses. La NASA envisage donc d’y envoyer une équipe pour deux missions : établir une base pour repeupler cette nouvelle terre à partir d’ovules fécondées et établir une liaison pour acheminer les derniers survivants humains. Ces deux missions sont risquées, aléatoires et surtout indéterminées dans leur temps.

Cooper accepte de partir, malgré l’opposition ferme de Murphy. Il espère faire vite, et sauver ses enfants en leur trouvant une nouvelle Terre.

Le film a reçu un accueil plutôt froid des critiques, certain allant même jusqu’à le qualifier de « bouillie philosophique ». Sauf que ce film joue davantage la carte du réalisme scientifique que celle de la réflexion philosophique. Or, ce reproche est de mauvaise foi : il n’y pas d’ambition philosophique dans Interstellar (ce qu’on peut lui reprocher), mais plutôt un film d’aventure scientifique prenant le point de vue d’ingénieurs, fascinés par la technologie et par l’exploration (le parallèle avec les premiers explorateurs du Nouveau Monde est fortement présent). Certes, un œil avisé pourrait sans problème démonter point par point le postulat scientifique du film, notamment pour tout ce qui touche aux théories sur la gravité, l’espace-temps, les trous noirs. Mais à ce compte-là, tous les films un peu sérieux doivent aussi avoir leur lot d’inexactitudes. Et pour en revenir à une critique de Télérama (qui contredit une autre, plus juste, qui elle est positive), 2001, l’Odyssée de l’espace avait bien un postulat philosophique, à tel point qu’il n’était pas vraiment un film de science-fiction (doit-on rappeler que Kubrick aimait reprendre les caractéristiques des film de genre, science-fiction, film de guerre ou autre, pour faire autre chose et même pour aller contre le genre qu’il prétendait servir ?). Alors comparer tous les films de science-fiction à cet illustre ancêtre relève du contresens. S’il faut à tout prix comparer ce film à d’autres, alors il faut chercher du côté de Gravity. Sauf que là où Gravity voyait la Terre comme un chez-soi rassurant, Interstellar la présente comme une prison mortuaire que l’homme doit quitter, et l’univers comme un vaste monde fascinant mais hostile, où l’humain n’est qu’une poussière, un jouet face à des forces qui le dépassent et qu’il a provoqués par son absence de pensée écologique

Ce film est très beau, tous les passages dans l’espace sont bluffants et, en tant que spectateur, avoir la capacité de ressentir (même de façon fictive) la poussée au décollage, le silence dans l’espace, la peur face aux forces gravitationnelles, l’impuissance de l’homme face à des phénomènes qui dépassent la question (et l’amplitude) de sa simple existence est un vrai bonheur. La musique de Han Zimmer est ici (une fois n’est pas coutume !) extrêmement bien ajustée au film : les lourds accords des orgues saturées nous écrasent comme la gravité qui régit le monde et nous attire dans le trou noir. Certaines critiques entendues ici ou là sont particulièrement injustes : quand on reproche au film de ne pas insister davantage sur les personnages secondaires, c’est oublier que la temporalité entre Cooper et la Terre est aléatoire, et que seul reste le lien avec sa fille parce que Cooper a dépassé/résolu le problème de l’espace-temps avec elle. Comment imaginer qu’il puisse avoir un lien avec un fils qui vieilli de 23 ans, quand il passe une heure dans l’espace ? Comment ne pas comprendre que ce qui l’unit si bizarrement avec sa fille prend tout son sens dans la scène en 5 dimensions ?

Car ce film se découpe en deux parties : la première, très réussie, confronte le spectateur à une vie sur Terre qui semble à la fois proche et lointaine. Par petites touches, sans le recours aux (fausses et maladroites) explications dialoguées, on comprend que Cooper vit dans un futur où la Terre n’est plus vraiment habitable. Les animaux sont absents (le lien de domesticité entre les hommes et les animaux semble avoir laisser la place à un lien analogue entre les hommes et les machines — cf. la scène de poursuite et d' »adoption » du drone) et les hommes vivent la tête rivée au sol, dans l’attente de la prochaine catastrophe.

La seconde partie nous entraîne dans l’espace. Toutes les scènes y sont à proprement parler extraordinaires. Le voyage de Cooper vers les trois planètes potentiellement habitables commence par une scène époustouflante dans le trou de ver puis la quête de la nouvelle Terre rappelle à certains égards les récits de voyages où chaque station, chaque découverte place l’homme dans un état de fascination et d’épouvante. On peut d’ailleurs remarquer que les deux planètes visitées par l’équipe de Cooper matérialise des terreurs bien terrestres comme la peur de l’engloutissement sous les eaux, ou celle de la grande glaciation.

Mais la grande réussite de ce film est de nous faire ressentir l’angoisse du temps, quand l’homme est confronté à des durées (et l’engagement humain que ces durées impliquent) qui dépassent son espérance de vie (et celle de ses proches). Beaucoup de thèmes évoqués de façon parcellaires dans le film rappelent des comportements anciens : le fait de construire un nécropole ou une église sur plusieurs générations (comme à l’époque préhistorique ou au Moyen Age), le fait de partir explorer au-delà de l’Océan sans avoir la moindre idée du temps qu’il faudra et de ce que l’on trouvera (comme à la Renaissance). Effectivement l’espace est notre horizon. Et cela questionne également les raisons qui pousse l’homme à aller au-delà. Le fait-il par choix ou par obligation ?

La fin du film est plus décevante, il est vrai, et la convocation de l’amour, malgré la grande réussite de la relation entre Cooper et sa fille, est trop maladroite : l’amour comme cinquième dimension ? Moui… De même, toute la scène dans le trou noir est trop explicative. Enfin, sans trop en révéler, fallait-il vraiment qu’il y ait un après-trou noir ? Ne pouvait-on imaginer une fin similaire mais sans Cooper ? Du coup, la scène de la « première poignée de mains » aurait tellement gagné en intensité dramatique !

En tout cas, malgré ces reproches, ce film de divertissement, est un grand film, car il est est très beau (la scène de passage de Cooper dans son vaisseau dans une autre galaxie à sa fille sur Terre par écran interposé nous rappelle le savoir-faire de Nolan en terme de réalisation) et par son intelligence ou, pour le coup, sa profondeur. Certes ça n’est pas 2001, l’odyssée de l’espace, mais justement, quelque part entre Terrence Malick et Dune, avec un clin d’oeil à Solaris (version Tarkovsky et version Soderbergh puisque Dylan Thomas devrait être cité dans tout film de S-F qui se respecte),  Nolan vient de (re?)proposer un nouveau genre oublié : le film d’exploration spatiale. Cela tombe bien, la littérature de science-fiction abonde de récits de ce genre…

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